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Full text of "Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras"

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MÉMOIRES 


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D'ARRAS. 


11° SÉRIE. — TOME IV. 


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Typographie et lithographie de A. Courtin, place du Wetz-d'Amaïin, n° 7. 


1870. 


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ACADÉMIE D'ARRAS. 


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MÉMOIRES 


DE 


L'ACADEÈMIE 


DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS 


D'ARRAS. 


11° SÉRIE. — TOME IV. 


ARRAS 


Typographie et lithographie de A. Courtin, place du Wetz-d'Amain, n° 7. 


MDCCCLXXI. 


° 


LECTURES 


faites dans les séances hebdomadaires, 


LA 


SAINTE-CHANDELLE D'ARRAS 


(1794-4803) 


Par M. Louis WATELET 


Hombre résidant. 


MESSIEURS, 

Le culte rendu à « Notre-Dame des Ardents » et la 
dévotion à « la Sainte-Chandelle d'Arras » occupent dans 
les annales religieuses de l'Artois une place trop impor- 
tante pour n'avoir pas attiré l'attention des érudits. Sans 
compter les écrivains antérieurs à Ja Révolution, plu- 
sieurs membres de notre Académie ont recherché, au 
triple point de vue de la religion, de l'histoire et de l'art, 
tout ce qui concerne l'avénement du Saint-Cierge, la con- 
frérie fondée en son honneur, la custode d'argent qui 
lui servait d'écrin et cette chapelle du Petit-Marché, 


= Ne 


où, pendant plus de sept siècles, se manifesta la foi de 
nos péres. 

Après les travaux de MM. Proyart, de Linas et Ter- 
ninck, ne semble-t-il pas que tout soit dit sur ce sujet, 
et qu'à peine il reste à explorer, d'une manière plus 
complète, les vieux parcheinins extraits du coffre de la 
confrérie? On se tromperait néanmoins, si l'on pensait 
que les événements les plus éloignés sont ceux qui se 
dérobent le plus aux regards des investigateurs. Les 
recherches auxquelles je me suis livré en compulsant 
des papiers de famille et les documents que possèdent 
les Archives d'Arras m'ont convaincu que les circons- 
lances au milieu desquelles la confrérie de Notre-Dame 
des Ardents a été dissoute, la gracieuse pyramide de la 
Petite-Place renversée, la custode du Saint-Cierge (chef- 
d'œuvre de l'orfévrerie du XIIT° siècle) conservée pro- 
videntiellement, ont été rapportées jusqu'à présent d’une 
facon incomplète et inexacte. J'ai donc résolu de faire 
connaitre le résultat de mes découvertes et d'apporter 
ainsi une pierre à la restauration du passé. Peut-être 
cette tentalive sera-t-elle jugée opportune, au moment 
où le premier pasteur du diocèse, avec le concours de 
la ville d'Arras tout entière, élève un monument reli- 
gieux sous ce vocable antique et vénéré : Notre-Dame des 
Ardents. 

C'était en juin 1791. Encore bien que la Constitution 
civile du clergé eût donné naissance à quelques mesures 
hostiles à l'Eglise (les électeurs du Pas-de-Calais avaient 
procédé à la nomination d’un évêque constitutionnel; le 
Conseil général de la Commune d'Arras venait de sup- 
primer sept paroisses sur onze et d'apposer les scellés à 


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l'ancien évèché\, la confrérie de Notre-Dame des Ardents 
n'avait recu aucune atleinte ; elle conservait son orga- 
nisalion, ses mayeurs et ses fètes; elle continuait de 
faire célébrer l'office divin dans la chapelle de la Petite- 
Place et dans celle dite du Préau. Tout à coup, un évé- 
nement en apparence izdifférent mit un terme à son 
existence. Le 28 juin 1791, le clocher de l'église du col- 
lèce s'écroula. La chute de cet édifice, situë au centre 
de la ville et près de la rue la plus fréquentée, impres- 
sionna vivement la population. Les imaginations s'ému- 
rent. On se demanda si d'autres monuments, placés 
dans des conditions plus dangereuses et encore plus 
maltraités par les ans, ne constituaient pas une menace 
permanente pour la sécurité publique.. Ges préoccupa- 
tions se portèrent principalement sur la pyramide ue la 
Sainte-Chandelle. Qu'arriverait-il si cette flèche, cons- 
truite au commencement du XIII* siècle, élevée de 
quatre-vingt-six pieds au-dessus du sol, s’écroulait en 
plein marché ? 

L'émotion populaire, surexcitéc sans doute par quel- 
ques meneurs, parvint à la connaissance des mavyeurs 
de la confrérie. Sans perdre un instant, ils se réunirent, 
et, allant au-devant des inquiétudes réelles ou simulées 
de leurs concitovens, ils proposèrent au Conseil général 
de la Commune la visite de la pyramide, à l'effet d'en 
conslater l'état et d'en vérifier la solidité. Leur délibé- 
ralion, dont voici la teneur, atteste l'initiative qu'ils 
prirent à ce sujet : 

« L'an 1591, le xxvim° jour du mois de juin, les 
membres composant la société laïque de Notre-Dame des 
Ardents, dite du Saint-Cierge de cette ville d'Arras, 


= l0— 


assemblés en leur chapelle du Préau, nommée vulgai- 
rement du Tripot, en la manière accoutumée, après con- 
vocation faite en la forme ordinaire, il a été exposé par 
l'un des dits membres qu'à propos de la chute précipitée 
du clocher de l'église du collège de cette ville, arrivée 
cejourd'hui vers une heure trois quarts de l'après-midi, 
certaines personnes ayant conçu ou prétexté des craintes 
d’un pareil accident par rapport à la pyramide de l'an- 
cienne chapelle de la dite société, érigée sur la Petite- 
Place de cette dite ville, laquelle chapelle ainsi que celle 
adjointe, dite la Chapelle rotonde, appartiennent à ladite 
société, il avait été question de motions à faire pour pro- 
voquer la démolition de la susdite pyramide ; et comme 
la présente assemblée, en même teinps qu'elle se doit à 
elle-même de maintenir ses propriétés, consacrées par 
les titres les plus respectables et par la plus longue pos- 
session, s'empressera toujours de reconnaître d'ailleurs 
ce qu'elle doit à la fois à la süreté et à la tranquillité 
publique, il a été unanimement résolu que cette assem- 
blée fera procéder incessamment, et au plus tard le jeudi 
trente de ce mois, à la visite de la susdite pyramide par 
les sieurs Lincque et David, architectes et arpenteurs 
jurés de cette ville, pour reconnaitre l'état réel et actuel 
de cette partie d'édifice, constater si sa situalion peut 
faire craindre quelque accident ou autre danger pour le 
public, ou s’il est opportun d'y faire quelque réparation ; 
nommant pour ses commissaires, aux fins d'assister à la 
dite visite, MM. de Hauteclocque et Desmazières, mem- 
bres d'icelle société, lesquels en souscriront le proces- 
verbal avec les experts ci-dessus et autres qu'il appar- 


tiendra ; 


— 11 — 


« Et pour que Messieurs les Officiers municipaux puis- 
sent, s'ils le jugent à propos, y faire intervenir de leur 
part tel expert qu'ils trouveraicnt bon de choisir pour 
rendre, sil le faut, cette visite contradictoire, expédition 
de la présente sera remise au corps municipal par les 
dits commissaires. 

« Résolu, au surplus, que dans le cas où il arriverait 
que la dite pyramide fût jugée devoir être démolie par 
le danger prouvé de sa chute, la dite démolition, qui sera 
faite aux frais de la société, sera adjugée au rabais et 
moins disant, dans une nouvelle assemblée qui sera con- 
voquée à cette fin. 

« Fait et délibéré les jour, mois et an susdits, avant 
les membres composant la dite assemblée signé l'ori- 
ginal d'icelle couchée au registre. — Collation faite par 
le secrétaire soussigné de la présente expédition à l'ori- 
ginal couché au dit registre et trouvé y concorder, ce- 
jourd'hui vingt-neuf juin 1791. — Pochon. » (1!. 

La municipalité, à qui cette délibération fut notifiée le 
29 juin, prit le jour même la résolution suivante : 

« Les Officiers municipaux de la Commune d'Arras 
assemblés en la forme ordinaire, il a été exposé que la 
chute subite et inopinée du clocher de l'église de l'Ora- 
toire, arrivée hier vers une heure trois quarts de l'après- 
midi, donne des craintes et cause des inquiétudes à plu- 
sieurs habitants de cette ville, notamment de la Petite- 
Place, où sc trouve une pyramide élevée au-dessus de la 
chapelle dite de la Sainte-Chandelle, qu'on dit défec- 


(1) Archives de la ville d'Arras. — Liasse concernant la pyramide 
de la Sainte-Chandelle, 


Le 19 — 


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tueuse et prête à tomber de vétlusté; qu'il est intéres- 
sant, pour la sûreté publique et pour remédier aux alar- 
mes que ces bruits peuvent faire concevoir. de prendre 
les mesures convenables et que l’intérèt que la police 
exige; que les personnes qui composent la confrérie de 
la Sainte-Chandelle nous ont eux-mêmes présenté leur 
vœu sur la nécessité de cette visite. Sur quoi, la matière 
mise en délibération, ouï le Procureur de la Commune, 
il a été résolu d'ordonner que la pyramide de la chapelle 
dite de la Sainte-Chandelle, située sur la Petite-Place, 
sera visitée demain, trente de ce mois, et tous les bâti- 
ments qui forment l'ensemble, en présence des Officiers 
municipaux commissaires aux ouvrages, par le sieur Pos- 
teau, architecte de la Commune, et le sieur Degand, 
maitre maçon, qui tiendront procès-verbal de l'état de 
la pyramide et des bâtiments pour constater les défec- 
tuosilés qui s'y rencontrent, et être ensuite par le Corps 
muñicipal, après avoir entendu le Procureur de la Com- 
munc, statué ce qu'il appartiendra ; à laquelle visite 
seront appelés les sieurs David et Lincque et deux per- 
sonnes, les sieurs Desmazières et de Hauteclocque, aux- 
quels le présent arrêté sera notifié. A laquelle assemblée 
ont assisté M. Romain Fromentin, maire; MM. Caron- 
Wagon, Cornille, Carré, Frassen, Choquet, Hazard, Bil- 
lion, Petit, Déplanque et Piéron. » (1). 

Le procès-verbal de l’expertise à laquelle les experts 
de la confrérie et de la municipalité procédérent le 30 
juin fournit des renseignements précieux sur l'état de 


(!) Archives de la ville. — Registre Il des délibérations du Corps 


municipal. 


_ 13 — 


la « chapelle, prramide et autres bâtiments appartenant 
à la société des Ardents. » 

« Les susdits bâtiments, disent les experts, peuvent être 
considérés relativement à leur forme et à leur établisse- 
ment. Le plus ancien nous a paru être l'édifice piramidal 
sous lequel était la chapelle des Ardents, et dont il reste 
encore un ancien autel. Le plan de cette piramide est 
quarré, sur lequel la dite piramide se forme en poligone 
à huit côtés, et au centre de laquelle est un escalier en 
spirale construit en gré, allant se terminer à l'endroit où 
sont établies huit fenêtres fermées de vitres en plomb. 

« Nous avons remarqué, le long du dit escalier, qu'il 
se trouve plusieurs lézardes occasionnées par la violence 
des vents qui agitent d'autant plus fortement les corps 
de maconnerie dont la légèreté est telle que cet édifice, 
qui est du commencement du treizième siècle, a dù souf- 
frir considérablement, dans un si long espace de temps, 
eu égard à sa délicatesse. 

« Nous n'avons pu reconnaitre, dans l'intérieur, les 
défauts qui affectent la partie supérieure de la dite pira- 
mice, qui, par les marques extérieures que nous avons 
remarquées, consistent dans un hors de plomb vers le 
sommet. À cette défectuosité, dont nous n'avons pu cons- 
tater l'étendue, on peut joindre celle de la dégradation 
des ornements extérieurs, particulièrement des figures 
engagées et celles ennichées au-dessus des fenêtres sus- 
dites, dont les premières sont totalement dégradées par 
le salpètre, et les dernières mutilées et tombant en ruine. 
Il se trouve, en outre, à un des angles du côté de Saint- 
Géry, quelques pierres saillantes d'ornement, lesquelles 
sont tombées de vétusté.’ 


_— 

« Les cinq chaines de fer dont on a orné la dite pira- 
mide en différens endroits, en ajoutant à la solidité natu- 
relle de cet édifice, n'ont jamais empêché et n'empéche- 
ront jamais les dangereuses suites qui peuvent résulter 
de la chute des pièces différentes dont on vient de parler. 

« Au pied de la dite piramide, du côté de l'Hôtel-de- 
Ville, se trouve un petit édifice servant de dépôt d'or- 
nemens et de logement pour un concierge, lequel, quoi- 
que très ancien, peut encore être d'une longue durée 
sans aucun danger. 

« À l’autre côté opposé de la dite piramide se trouve 
un autre édifice de forme circulaire. décoré d'’architec- 
ture régulière, avec leur entablement tant en dedans 
qu’en dehors, au-dessus desquels est un attique qui sup- 
porte un dôme de pierre, terminé par une lanterne recou- 
verte d’une calotte, l’une et l’autre aussi de pierre, au 
sommet de laquelle est une figure de Vierge. Cet édifice, 
bâti en 1640, est aujourd'hui assez négligé dans ce qui 
concerne les gouttières, sans que cette défectuosité puisse 
intéresser la sûreté publique. » {{\. 

Il appartenait à la confrérie de la Sainte-Chandelle, 
même en regardant comme suffisantes les constatations 
trop superficielles des experts, de proposer l'exécution 
de travaux propres à assurer à la fois la restauration de 
sa chapelle et la sécurité publique ; mais nous devons 
reconnaître, pour expliquer la précipitation avec laquelle 
on laissa détruire ce monument si digne de conserva- 


ion, que plusieurs des Mayeurs, faisant partie du Corps 
municipal et imbus des idées nouvelles, exerçaient né- 


(4) Archives de la ville. 


19 — 


cessairement de l'influence sur ceux de leurs confreres 
qui auraient été disposés à la résistance. Le zèle pour le 
maintien de la confrérie et la conservation de ses monu- 
ments s'était d’ailleurs affaibli depuis que Mgr de Conzié, 
promu depuis peu au siége d'Arras, avait cru devoir 
prendre, au sujet du « Cierge appelé miraculeux, ou 
autrement dit Sainte-Chandelle (1) », une ordonnance en 
huit articles qui supprimait, dans les fêtes de la con- 
frérie, les usages consacrés par le temps, et qui impo- 
sait aux mavyeurs l'obligation de justifier que leur société 
avait été érigée canoniquement par ses prédécesseurs. 
Ajoutons enfin que nos pères, habitués à admirer les 
beautés classiques de « l'architecture régulière, » pro- 
fessaient une grande indifférence pour les chefs-d’œuvre 
de l’art ogival. 

Ainsi s explique la nouvelle requête adressée, le 2 juil- 
let, « aux maire et officiers municipaux par les mayeurs 
et membres composant la société laïque de Notre-Dame 
des Ardents, dite du Saint-Cierge d'Arras. 

« Si d'un côté, dit la requête, il résulte du rapport 
des experts que les édifices dont il s'agit, pour les par- 
ties qui composent l'ancienne chapelle, celle dite la cha- 
pelle Rotonde et celle servant de dépôt aux ornements, 
sont d’une solidité telle que le public n'ait rien à redou- 
ter de longtemps de leur chute, de l’autre, il n’en est 
pas de même pour la pyramitle, du moins pour sa partie 
supérieure, à compter du seuil des fenêtres vitrées qui se 
trouvent placées au-dessus de la petite voûte qui couvre 
l'escalier en grès au centre de cette pyramide. 


(1) Texte de l’ordennance du 13 juin 4780, 


= 10 — 


« Peut-être un examen plus recherché aurait-il donné 
à connailre, dans cetle partie, les causes du hors de 
plomb qui y existe: mais ce hors de plomb ne pouvant 
être révoqué en doute exige impérieusement qu on pré- 
vienne les accidents quil pourrait occasionner. 

« Il scrait possible d'y pourvoir en retranchant, c’est- 
à-dire en diminuant la pyramide jusqu'au dessus de la 
voûte dont on vient de parler, et en recouvrant cette 
voûte d’une plombée dont le dessin serait analogue à la 
partie restante de ces édifices; mais les exposants ne 
dissimuleront pas que cette réduction ne laisserait qu'un 
morceau tronqué et difforme de ce qui fut envisagé jus- 
qu’icy comme un chef-d'œuvre de l'art et de la délica- 
tesse de bâtir. | 

«-[ls ne dissimuleront pas non plus que les autres 
bâtiments offrent aux citovens deux considérations di- 
verses qui peuvent donner lieu à des combinaisons et à 
des vues opposées : d'une part, la facilité des habitants 
de la Place de satisfaire leur piété, facilité qui peut leur 
faire désirer qu'on se contente de supprimer ce qui peut 
être nuisible; de l'autre, le bien-être général el l'intérêt 
public, qui peuvent demander que, puisqu'il n’est plus 
possible de conserver dans toute son intégrité un monu- 
ment dont l'érection a devancé celle de tous les autres 
monuments de cette ville, sans en excepter aucun, la 
suppression soit sans réserve el effectuée de manière à 
rendre libre une place qui se trouve embarrassée par 
des édifices dont l'emplacement est devenu absolument 
irrégulier. | 

« Les exposants abandonneront donc ces considéra- 
Lions à votre sagesse el à votre justice, et pleins de con- 


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fiance dans l'une et dans l'autre, en vous rappelant que 
le Corps municipal d'Arras fut dans tous les temps le 
protecteur et le défenseur de leur association, ils vous 
adressent la présente pour qu'il vous plaise, Messieurs, 
dans le cas où vous estimeriez qu'il y a lieu de sup- 
primer les bâtimens et édifices dont il s'agit appartenant 
aux exposants, leur donner acte de l'abandon pur et 
simple qu'ils en font à la Commune de celte ville, ainsi 
que du sol et terrains qu'ils occupent, aux charges et 
redevances qui y ont été annexéces jusqu ici et qui se 
pavaient à la ci-devant abbaye de St-Vaast, au cas que 
ces charges soient encore existantes et puissent être exi- 
uées, pour, par le Corps municipal, faire et disposer du 
Lout ainsi qu'il trouvera convenir, sous la réserve néan- 
moins du mobilier, des autels, boiseries, balustrades, 
ornements et autres effets quelconques garnissant les 
dites chapelles et bâtimens et qui v sont déposés; dire 
el déclarer, en conséquence, que les exposants seront 
autorisés de transporter la totalité des dits effets dans la 
chapelle du Préau, dite du Tripôt, appartenant à leur 
société, située en cette dite ville, rue Neuve-des-Ardents. 
— Signé : De Hautcelocque, Desmazières. » 

Cet abandon de droits, à neu près consenti par la partie 
intéressée, ne laissait place à aucun débat. Sur les con- 
clusions du Procureur de la Commune, le Corps muni- 
cipal ordonna que la chapelle du Saint-Cierge serait 
démolie incessaniment : 

« Attendu qu'il résulte de la visite de la chapelle dont 
il s'agit qu'une partie des édifices ou des bâtiments qui 
la composent est en mauvais état et menaçant ruine, et 
que l'autre partie exige des réparations sans lesquelles 


2 


— 19 — 


elle ne saurait subsister longtemps; qu'en supprimant 
la partie des objets absolument défectueux, le surplus 
ne présenterait que des ruines dont la difformité serait 
plus frappante dans une place publique ; que dans cet 
élat de choses, l'embarras qu'occasionnent ces batimens, 
dans un lieu qui sert de place d'armes et de marché, ne 
laisse d'autre parti que celui de la suppression totale de 
la chapelle, et par là restituer à l'utilité publique un 
emplacement qui lui est nécessaire ; que les membres 
de la dite société, pénétrés eux-mêmes de ces vérilés, 
offrent à la Commune ct les bâtiments et le terrain; tout 
considéré, nous ordonnons que la chapelle et tous les 
édifices qui la composent, situés sur la Petite-Place de 
cette ville, seront démolis incessamment, et que l’em- 
placement sera restitué à l'utilité publique ; qu'en con- 
séquence et conformément aux offres faites par les mem- 
bres de la société des Ardents, et les acceptant au be- 
soin, les dits bätiments et édifices seront vendus et 
adjugés au profit de la Commune en la forme et manicre 
accoutunmiées ; ordonnons néanmoins que préalablement 
il sera dressé par les Officiers municipaux commissaires 
aux ouvrages, et en présence de deux membres de la 
dite societé, un état et inventaire du inobilier, des autels, 
reliques, bannières, balustrades, ornements et autres 
effels quelconques garnissant les dites chapelles et bâti- 
ments et qui y sont déposés ; au surplus autorisons les 
membres de la dite société à faire transporter tous les 
dits effets et objets dans la chapelle du Préau, dite du 
Tripot, appartenant à la dite société et située rue Neuve- 
des-Ardents; ordonnons que la présente ordonnance sera 
notifiée aux membres de la dite société. Fait en l'hôtel 


— 19 — 


commun d'Arras, le deux juillet 1791.— Signé : Romain 
Fromentin, maire; Caron-Wagon, Cornille, Hazard, Bil- 
lion, Choquet, Petit, Frassen, Déplanqne. » (1). 

L'arrêt de démolition était irrévocablement prononcé; 
cinq jours avaient suffi pour faire condamner un monu- 
ment admiré depuis des siècles, et qui aurait pu sub- 
sister longtemps encore, si on avait consenti, comme on 
l'eût fait certainement de nos jours, à le consolider et à 
en restaurer les parties défectueuses. Une résistance 
plus ferme de la part des mayeurs aurait-elle été dési- 
rable? oui sans doute. Aurait-elle été longtemps efficace ? 
il est permis d’en douter, en considérant la suite des 
événements et en songeant que, dans la ville d'Arras 
opprimée par la Terreur, chapelles et oratoires, églises 
paroissiales et cathédrale allaient être renversées par 
un souffle destructeur. 

Quoiqu'il en soit, il importe de constater, dans l’in- 
lérèêt de la vérité historique, qu à la date du 2 juillet 
1791 et nonobstant la marche précipitée de la Révolu- 
tion, on était encore loin de 1793 et de 1794. — C’est 
donc à tort que l’on attribue aux « patriotes de 1791 » la 
démolition de la pyramide, et que l'on accuse « la Révo- 
lution » de l'avoir rasée, puisque les personnes les plus 
respectables et les plus éloignées de loute idée révolu- 
tionnaire ont acquiescé, a vec regret sans doute, à la des- 
truction de ce sanctuaire renommé. C'est donc aussi 
exagérer quelque peu les choses et s’abuser sur les in- 
tentions des otliciers municipaux eux-mêmes, que de 
qualifier « d'acte de vandalisme et d’impiété » le fait 


(1) Archives de la ville d'Arras. 


auquel ont participé avec réflexion les mayeurs de la 
Sainte-Chandelle, notoirement connus pour avoir con- 
servé les plus saines doctrines politiques et religieuses. 
C'est enfin confondre les dates et les souvenirs que 
d'avancer que « la chapelle de la Petite-Place fut détruite 
par nos barbares de 93 ;.… que la chapelle dite Rotonde 
resta debout jusqu'en 93, et qu'elle tomba, comme la 
flèche, sous la pioche de nos agitateurs. » Les « barbares 
de 1793 » ont assez de méfaits à se reprocher pour qu'on 
ne leur en impute pas d'imaginaires. 

Le temps pressait ; les mayeurs de la confrérie, dans 
la crainlie d'être pris au dépourvu par des ordres de 
« démolition incessante, » s'occupèrent de mettre en lieu 
sûr les objets mobiliers qui garnissaient la chapelle de 
la Petite-Place, et dont ils s'étaient réservé la propriélé. 
Comme il étail impossible de tout déposer dans la cha- 
pelle du Préau, ils obtinrent de M"* Watclet de la Vinelle 
un emplacement pour emmagasiner ce qui restait (1). 

Le 5 juillet, le sieur Bourgois, serrurier, déplaça « la 
grille, les balustrades et autres objets »; J.-B. Mathon, 
maitre charpentier, enleva « l'autel et les marbres. » Le 
6, Antoine Savignan démonta « l'orgue, le buffet et pièces 
de mécanique faisant partie du dit instrument, et les 
transféra ensuite chez M"° Watelet, après avoir pris ins- 
pection et tenu une note des pièces défectueuses qui 
ne pourraient subsister sans une réparation, dans le cas 
qu'on vint à les remonter. » Du 5 au 15 juillet, treize 
voitures furent employées à ces divers transports. Un 


(1) On s'est trompé en écrivant : « Lors de la suppression des céré- 
monies extérieures, en 1770 ou peu après, la chapelle de la pyramide 
fut démeublée, et le Saint-Cierge transporté rue du Tripot. » 


— 9 — 


des bons remis aux ouvriers par M. Desinazières porte ce 
qui suit : « M. Morel voudra bien payer aux porteurs, 
maçons, qui ont passé la nuit, trois livres douze sols de 
gracieuseté. 15 juillet 1791. Desmazières (1). » A la date 
du 15 juillet, on touchait au terme des travaux. Il est 
probable qu'au moment où les portes de la chapelle 
étaient démontées (2), les mayeurs voulurent mettre à 
l'abri des profanations nocturnes les locaux qu'ils aban- 
donnaient, et en confiérent la garde à quelques hommes 
sûrs. 

On a vu que, par la délibération du 28 juin, les 
mémbres de la confrérie des Ardents avaient résolu que 
« la démolition de leur chapelle, si elle était jugée néces- 
saire, serait faite aux frais de la société et adjugée au 
rabais. » Revenant sur cette sage détermination, qui 
aurait permis d'assurer jusqu’à la fin le respect dû aux 
choses saintes, la confrérie avait consenti, le ? juillet, à 
l'abandon pur et simple du terrain et des bâtiments. De 
son côté, la municipalité avait accepté cette offre, cet 
décidé la mise en adjudication des bâtiments à démolir. 
Dans un intérêt de spéculation, on vendit séparément la 
couverture en plomb du dôme de la chapelle, et on prit 
la délibération qui suit : 


(1) Liasse de quittances confréries et sociétés laïques, Ë.—Archives 
du département. 

(2) Les clefs de la chapelle ont été données au Musée d'Arras par 
M'ie Watolet. Elles sont placées dans une des vitrines avec celte ins- 
cription : « Véritables clefs de la chapelle de la Sainte-Chandelle 
trouvées chez Mlle Watclet de la Tourelle. » La plus grosse de ces clefs 
ouvrait la porte principale du monument. L'autre est vraisemblable- 
ment l’une de celles qui s'adaptaient à la porte de fer qui proté.eait 
le Saint-Cierge. 


__ 99 — 


« L'an 1791, le 21 juillet, avant midi, les Officiers 
municipaux de la Commune d'Arras assemblés en la 
forme ordinaire, il a été exposé qu'il était utile de s'oc- 
cuper sur-le-champ de la démolition de la chapelle dite 
de la Sainte-Chandelle, située sur la Petite-Place ; que de 
toutes les manières d'opérer cette démolition, il semble 
que celle de l'économie soit à préférer, par la raison qu’il 
se trouve dans ces bâtiments une grande quantité de fer 
et d'autres matières dont la Commune ne jouirait pas si 
cette démolition était adjugée, parce que ces circons- 
tances sont peu ou point connues ; que, d'un autre côté, 
il est intéressant que ces travaux ne durent pas long- 
temps, et soient dirigés de manière à causer moins d’em- 
barras el à laisser le plus tôt possible aux habitants la 
liberté d'y continuer leurs ventes et leurs achats, ce qu'il 
serait difficile d'obtenir d’un adjudicataire, y fût-il même 
obligé par l’adjudication. 

« Sur quoi, la matière mise en délibéralion, oui le 
Procureur de la Commune, il a été résolu de faire faire, 
sans délai, la démolition de la chapelle et des bâtiments 
qui l'entourent, situés sur la Pctite-Place, aux frais de 
la Commune; qu'en conséquence, les Officiers munici- 
paux commissaires aux ouvrages ordonneront cette dé- 
molition, le transport des décombres et la conservation 
des matériaux utiles et propres à être vendus, et pren- 
dront toutes les mesures qu'ils croiront propres à empé- 
cher les accidents qui pourraient résuller de l'impru- 
dence ou de la curiosité, et à accélérer les travaux pour 
rendre au plus tôt cet emplacement à l'utilité publique. » 

Un dessin de F. Verly, dont il existe à Arras un assez 
grand nombre d'exemplaires, atteste l’inconvenance avec 


53 


laquelle les « officiers municipaux commissaires aux ou- 
vrages » firent exécuter cette délibéralion : au moyen 
de longs câbles, des groupes d'ouvriers sont occupés à 
mettre én bas la partie supérieure de la rotonde et la 
statue qui la surmontait. Déplorable inspiration, il faut 
le reconnaitre, que d’avoir donné un caractère de van- 
dalisme irréligieux à une mesure que l’on s'était efforcé 
de représenter comme conseillée par la prudence et l'in- 
térêt de la sécurité publique! On ne saurait assez blâmer 
les deux commissaires aux ouvrages d’avoir fait renver- 
ser, avec les apparences d’une violence populaire, un 
monument que le peuple d'Arras avait entouré de véné- 
ration durant sept siècles, et dans lequel vingt généra- 
tions étaient venues implorer le secours d’en-Haut (1). 
La démolition de la chapelle de la Petite-Place fut 
complétement terminée avant la fin d'août 1791. Les 
mémoires d'ouvriers que nous avons sous les veux in- 
diquent comme date extrême de leurs travaux les 21 et 
23 août. Le dessin de ce monument, fait par l'architecte 
Posteau, l’un des experts de la municipalité, renferme 
dans sa légende une indication concordante avec ces do- 
cuments : « Démoli en août 1791. » Enfin, un bon rédigé 
par M. Desmaziéres est ainsi conçu : « M. Morel délivrera 
aux porteurs la somme de quatre livres pour gratification 
de la recherche qu'ils ont faite de la première pierre de 
la chapelle sur la Place, dont je lui expédierai plus tard 
un mandat en règle. À Arras, le 21 août 1791. — Desma- 


(1) D'après les souvenirs conservés par la tradition, la traction 
exercée au moyen de câbles fut impuissante à ruiner la pyramide : on 
fut obligé, pour la faire écrouler, de l’attaquer per la base, 


— 95 — 


riéres. » Les materiaux furent vendus, et produisirent 
une somme de 4,948 livres, qui fut emplovée, suivant 
délibération du Conseil général de la Commune prise le 
26 octobre 1391, à la continuation des travaux d’un atc- 
lier de charité. 

Six mois s'écoulerent, pendant lesquels il ne se pro- 
duisit aucun fait qui intéressät particuliérement la con- 
frérie de Notre-Däme des Ardents. Constatons seulement, 
d'aprés les quittances données par plusieurs ecclésias- 
tiques, qu'on continua de célébrer la sainte messe dans 
la chapelle du Préau, située rue du Tripot, et que Phi- 
hippe Joncqué, marchand orfévre, fut chargé, le ? août 
1791, de réparer la custode de la Sainte-Chandelle : 
« Travaillé et soudé quelques placques d'argent à la 
quaise de la Sunte-Chandelle ; plus, soudé et livré... » 
Le bon remis à l'orfevre est visé par MM. Watclet et 
de Hauteclocque. 

Cependant l'agitation fomentée par le schisme que la 
Constitution civile du clergé avait fait naitre dans la 
France entière occasionnait à Arras des manifestalions 
irréligieuses. Le 13 mars 1792, cent soixante-quatorze 
citoyens requirent la municipalité de convoquer une 
assemblée de Commune, pour recueillir le vœu général 
au sujet des oratoires et des communaulés. (Elles ser- 
vaient, disait-on, de refuge aux fideles et au clergé 
réfractaires;. Les pélitionnaires, repoussés de ce côté, se 
présentérent au Département, au nombre de cinq cent 
vingl-sept, et demandérent que les portes des oratoires 
fussent enlevées et les chapelles fermées. 

Mécontents des demi-mesures adoplées par l'adminis- 
tration départementale, « les citoyens se réunirent en 


= 98 = 


armes sur le Marché au Poisson pour prendre une déter- 
minalion. » L'agitation devint très considérable, et les 
esprits s'aninérent. Vainement le Maire fit remarquer 
que la prise d'armes était illégale. On insista, et l'on fit 
craindre les plus grands malheurs. Le Directoire du dé- 
partement fut contraint d'ordonner la « fermeture pro- 
visoire de toutes les chapelles et oratoires. » (Arrêté du 
18 mars 1792. 

Le jour même, un officier municipal, accompagné de 
l'inspecteur de la police et d'un serrurier, « se transporta 
vers la chapelle des Ardents, dite du Tripot. Après dif- 
férentes réquisitions faites tant au concierge de la dite 
chapelle qu'aux confrères propriétaires d’icelle, ils firent 
ouvrir une fenêtre donnant sur la gouttière, et s'étant 
introduits dans la dite chapelle, ils firent barricader la 
porte pour en empêcher l'entrée, et étant sortis par la 
dite fenètre, ils la refermèrent avec des vis en bois. » 

Les 21 mars et 4 avril, le même officier municipal ct 
le secrétaire commis dressérent l'inventaire des meubles 
garnissant la chapelle du Tripot, et les firent transporter 
au dépôt général établi dans le couvent des Capucins (1\. 


(1) « Nous avons procédé aux devoirs d'inventaire comme suit : 
Dans la dite chapelle, l'autel en bois, son tableau en bois, la statue 
en bois de la Vierge couverte de feuille d’argent, tenant dans sa main 
le saint Cierge et une boule d'argent, deux pots à bouquets garnis en 
argent, vingt-quatre offrandes en argent, quatre chandeliers d'autel 
en argent, deux croix d'ébène, dont une garnie d’un christ d'argent, 
et l’autre d'un christ d'ivoire avec des ornements en argent, deux pots 
et leurs bouquets placqués et ouvragés d'argent, un plat et deux 
burettos en argent, un calice de vermeil et sa patène, un canon à 
cadres dorés... une niche en fer du côté de l'Epitre, servant à ren- 
fermer la Sainte-Chandelle, dans laquelle il ne s’y est rien trouvé... » 


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armes sur le Marché au Poisson pour prendre une déter- 
mination. » L'agitation devint très considérable, et les 
esprits s'animérent. Vainement le Maire fit remarquer 
que la prise d'armes élait illégale. On insista, et l'on fit 
craindre les plus grands malheurs. Le Directoire du dé- 
partement fut contraint d’ordonner la « fermeture pro- 
visoire de toutes les chapelles et oratoires. » (Arrêté du 
18 mars 1792). 

Le jour même, un oflicier municipal, accompagné de 
l'inspecteur de la police et d’un serrurier, « se transporta 
vers la chapelle des Ardents, dite du Tripot. Après dif- 
férentes réquisitions faites tant au concierge de la dite 
chapelle qu'aux confrères propriétaires d'icelle, ils firent 
ouvrir une fenètre donnant sur la gouttiére, et s'étant 
introduits dans la dite chapelle, iïls firent barricader la 
porte pour en empêcher l'entrée, et étant sortis par la 
dite fenêtre, ils la refermèrent avec des vis en bois. » 

Les 21 mars et 4 avril, le même officier municipal et 
le secrétaire commis dressérent l'inventaire des meubles 
garnissant la chapelle du Tripot, et les firent transporter 
au dépôt général établi dans le couvent des Capucins (1. 


(1) « Nous avons procédé aux devoirs d'inventaire comme suit : 
Dans la dite chapelle, l'autel en bois, son tableau en bois, la statue 
en bois de la Vierge couverte de feuille d'argent, tenant dans sa main 
le saint Cierge et une boule d'argent, deux pots à bouquets garnis en 
argent, vingt-quatre offrandes en argent, quatre chandeliers d'autel 
en argent, deux croix d'ébène, dont une garnie d’un christ d'argent, 
et l'autre d'un christ d'ivoire avec des ornements en argent, deux pots 
el leurs bouquets placqués et ouvragés d'argent, un plat et deux 
burettes en argent, un calice de vermeil et sa patène, un canon à 
cadres dorés... une niche en fer du côté de l’Epitre, servant à ren- 
fermer la Sainte-Chandelle, dans laquelle il ne s'y est rien trouvé... » 


= 90 — 


Ces visites successives n'avaient pas suffisamment éclairé 
les administrateurs du district; de rechef et à deux re- 
prises (7 et 24 juin 1793), ils envoyérent un commissaire 
à la chapelle du Tripot, déjà vendue au citoyen David, 
arpenteur. Les procès-verbaux constatent « qu'il n’exis- 
tait plus dans la dite chapelle que deux bancs et leurs 
dessus en bois de chêne, et qu'elle était dégradée en 
différents endroits. » 

On était en pleine Terreur, et personne ne semblait 
songer à la Sainte-Chandelle, conservée en lieu sür, 
lorsque le 12 ventôse an IT (2 mars 1794), le Comité de 
surveillance révolutionnaire, chargé par Joseph Le Bon, 
représentant du peuple en mission, d'opérer des fouilles 
dans les jardins des détenus, afin de découvrir l’argen- 
terie qu'on les soupconnait d’y avoir cachée, mit la main 
sur une assez grande quantilé d'objels, parmi lesquels 
un reliquaire qui représentait en réduction la custode du 
Saint-Cierge. Le Comité jugea sa trouvaille assez impor- 
tante pour l'envoyer à la Convention nationale. « Nous 
venons de déterrer, écrivit le secrétaire, un embrvon de 
la fameuse Chandelle que le fanatisme, la stupidité et la 
plume de du Laurens ont rendue trop célèbre. Nous recher- 
chons madame sa mére. Nous espérons qu'elle ne nous 
échappera pas plus que les aristocrates et les intrigans. 
Ce n’est pas que nous redoutions sa fécondité : nos con- 
citoyens des campagnes sont trop à la hauteur pour croire, 
comme leurs grand'mères, qu'un cierge déposé entre Îles 
mains des ciriers brüle éternellement, par miracle, sans 
être renouvelé. Ils ont les yeux trop déciies pour se per- 
suader que l'eau, dans laquelle quelques gouttes de cette 
cire sont tombées, puisse leur rendre la vue ou les empé- 


— 97 — 


cher d’y voir ; mais la bienheureuse Chandelle a un habit 
d'argent que nous convoitons pour la République (1). » 

Les soupçons se portérent naturellement sur M"° Wa- 
telet. Le 16 ventôse (6 mars), le Comité chargca les 
citoyens Blondel-Pelit et Solon, commissaires nommés, 
« de se rendre en la maison de la veuve Watelet et en 
celle de son fils, pour y découvrir la ci-devant Chandelle 
d'Arras et les meubles et effets qui décoraient la chapelle 
où elle était placée. » Le lendemain, sur la proposition 
d'un membre, l'assemblée arrèta « que le citoyen Goril- 
lot serait appelé pour être entendu sur le lieu où se 
trouvait la ci-devant Chandelle d'Arras, el que le citoyen 
Michault, commissaire nommé à cet effet, se rendrait en 
la maison d'arrêt dite l’Abbatiale de St-Vaast, accom- 
pagné du citoyen Delegorgue, commis secrétaire, pour 
y être entendu sur le même objet la veuve Desmazières, 
détenue en la dite maison. » 

Ces perquisitions, plusieurs fois réitérées, n'amenèrent 
pas la découverte de la custode si convoitée. M"° Wate- 
let continua de conserver ce dépôt, au péril de ses jours. 
Mais bientôt la journée du 14 avril 1794 jeta l'épouvante 
dans toutes les âmes : vingt personnes, appartenant à 
l'élite de la société d'Arras, furent condamnées à mort 
et exécutées, «pour avoir cherché à perpétuer l'esprit de 
fanatisme en faisant passer de l'argent aux prêtres réfrac- 
laires dans les pays ennemis. » M"° Desmazières était 
comprise dans la liste des victimes (2). La découverte 


(1) Archives du département. District d'Arras, liasse n° 394. 
(2) Histoire de Joseph Le Bon et des tribunaux révolutionnaires d'Arras 
et de Cambrai, par M. Paris, avocat, t. [, p. 325. 


—_ 98 — 


d'un registre saisi, lors d’une visite domiciliaire, dans la 
maison de M° Bataille, veuve d’un chevalier d'honneur 
au Conseil d’Arlois, avait déterminé les poursuites. 

. M. Watelet ne pouvait temporiser davantage. Dans la 
nuit du 14 au 15 avril 1794, il prit la résolution de se 
dessaisir de la précieuse relique, devenue si compromet- 
tante. Sans se concerter avec les autres mayeurs de la 
confrérie, les uns émigrés, les autres incarcérés ou me- 
nacés, il chargea un vieux et fidèle serviteur, Alexis Ver- 
messe, jardinier du château de Louez, d'aller jeter dans 
le puits du Cloitre la custode d'argent et le Saint-Cierge 
qu'elle renfermait, le tout soigneusement enveloppé. 

Le puits du Cloitre ne garda pas longtemps son dépôt. 
On a prétendu que « le lendemain, une personne qui 
venait chercher de l’eau ayant fortuitement ramené un 
encensoir d'argent, l'éveil fut donné, et le citoyen Len- 
illette (1), cureur de puits par état et maire d'Arras par 
circonstance, descendit au fond de l’abime ; qu'il y trouva 
non seulement la Saintce-Chandelle, mais encore beau- 
coup d’autres pièces d'argenterie plus ou moins précieu- 
ses. » — La custode de la Sainte-Chandelle fut en cffet 
retirée du puits le 15 avril 1794; mais le hasard joua le 
rôle qu'on attribue au citoyen Lentillette. 

Un procès-verbal dressé à l'instant même par un des 
commissaires de Joseph Le Bon rapporte avec autant 
d'exactitude que de précision les circonstances qui accom- 
pagnérent cette découverte. 

« Par devant nous, François-Joseph Caubrière, admi- 


(1) Lentillette disons-le en passant, fit partie du Comité de sur- 
veillance, mais ne fut maire d'Arras à aucune époque, méme « par 
circonstance. 


99 — 


nistrateur du département du Pas-de-Calais, commissaire 
du représentant Joseph Le Bon, sont comparus, le 26 
germinal, trois heures de l'après midi, les citoyens Casi- 
mir Lefebvre et Jean-Philippe Legros, boulangers, de- 
meurants à Arras, section E, lesquels ont déclaré qu'é- 
tant allés pour tirer de l'eau dans le puits du ci-devant 
Cloitre et retirer les seaux qui y étaient tombés, ils ont 
remontés une espèce de piramide en argent qu'ils croient 
destiné autrefois à renfermer ce que l'on appelait ci- 
devant la Sainte-Chandelle d'Arras, laquelle pièce d'’ar- 
genterie ils ont déposé en nos mains pour être remise au 
représentant du peuple ; les jours, mois et an que des- 
sus, et ont signés avec nous. — F. Caubrière, Lefebvre, 
Jean Philippe Legros. » (1). 

Joseph Le Bon emporta ce procès-verbal à Cambrai, 
où il se rendit le 16 floréal {5 maï) pour y installer une 
section du tribunal révolutionnaire d'Arras. Ilécrivit, de 
sa main, au bas de celle pièce : « Renvové au District, 
qui prendra, si dejà n'est fait, la Sainte-Chandelle chez 
Galand (2), et en donnera un recu. À Cambray, ce 19 
prairial an IT de la République une cet indivisible. Le 
représentant du peuple, Joseph Le Bon. » On lit encore 
en marge : « Pris un arrêté le 22? prairial (10 juin 1794). » 
Cet arrété relate les faits consignés dans le procès-verbal 
que nous venons de transcrire, et renferme le dispositif 
suivant : « L'assemblée, ouf l'agent national, 2rrête que 
le secrétaire du District se transportera chez le citoyen 
Galand, à effet d'en retirer ce que l'on appelait la Sainte- 


(1) Histoire de Joseph Le Bon, t. 1, p. 338. 
(2) Galand remplissait les functions de greffier du tribanal révolu- 
tionnaire, 


= 30 2 


Chandelle; qu'il en donnera récépissé, et la déposera 
au bureau de sûreté du District, où elle restera jusqu’à 
ce qu'il en soit autrement ordonné. » (1). 

Les détails que fournissent ces documents authen- 
tiques sont confirmés par le journal la Sentinelle du Nord, 
rédigé par Guffroy, député d'Arras à la Convention : 

« Arras, 26 thermidor an II. Un citoyen de cette ville 
allant tirer de l’eau à un puits, son scau y resta. Ce 
citoven retourne chez lui prendre son chat, revient au 
puits pour en tirer son seau ; mais quelle fut sa surprise 
de voir en sa place un paquet bien lié, bien garrotté avec 
une toile cirée. Dans ce paquet se trouva la petite Sainte- 
Chandelle d’Arras, qui, étant lasse de toujours brûler, 
s’est jetée dans l’eau. Cette fois-ci, elle n'est pas des- 
cendue du ciel; mais elle est remontée de la terre pour 
entrer au creuset et éclairer toute la République. » (2). 

Trois années s'écoulèrent. Sortie de la crise pendant 
laquelle les faits que nous venons de rapporter s'étaient 
accomplis, la République continuait d'avoir besoin d’ar- 
gent. Elle exigeait que l'on envoyât à la Monnaie de Paris 
toute l’argenteric provenant des suspects, des émigrés 
et des établissements religicux. La custode de la Sainte- 


(1) Archives du département, XVIe registre du district d'Arras. 

Où doncun écrivain a-t-il puisé les renscignements qui suivent : 
« Quand Le Bon et «cs satellites allèrent à cette chapelle (dé- 
truite depuis près de trois ans) pour en extraire la Chandelle et sa 
custode, ils ne purent la trouver, et furieux, ils ordonnèrent partout 
des perquisitions minulieuses qui ne produisirent aucune décou- 
verte etc... » 

(2) Pièce communiquée par M. Laroche, et publiée dans la Notire 
sur la Sainte-Chandelle, p. 48. 


— 31 — 


Chandelle et les vases sacrés que l'on avait réussi à con- 
server au dépôt d'Arras étaient menacés d’avoir leur 
tour, lorsque MM. Corne et Dauchez, représentants du 
Pas-de-Calais au Conseil des Cinq-Cents, obtinrent du 
ministre des finances que ces objets fussent vendus à 
Arras. Le 12 messidor an X (30 juin 1797), on procéda 
à cette adjudication. La custode de la Sainte-Chandelle 
est ainsi désignée dans le procès-verbal : « L'enveloppe 
d’une relique soudée d’étain, attachée avec des clous de 
cuivre, pesant sept marcs deux onces, vieux titre, estimée 
trente-six livres le marc, adjugée pour deux cent quatre- 
vingt-cinq livres au citoven Grimbert, après l'extinction 
de trois feux. » 

M. Grimbert, ancien maveur de Notre-Dame des Ar- 
dents, administrateur des églises de Notre-Dame et de 
Sainte-Croix livrées momentanément au culte, n'avait 
acheté la custode de la Sainte-Chandelle et diverses 
autres pièces d’argenterie que pour les rendre à leur des- 
tinalion primitive. On le dénonca au Directoire exécutif, 
ainsi que le citoyen Deladerrière, administrateur muni- 
cipal de la Commune d'Arras, comme coupables « d'abus 
de pouvoir et de prévarircation. » L'acte d'accusation 
dressé à leur charge énonçait notamment que « le citoyen 
Gorillot, chargé, à ce qu'il avait dit, de porter ses en- 
chères jusqu'à cinq cents francs sur la Chandelle d'Arras, 
voyant qu'on empéèchait d'enchérir, l'avait laissé adjuger 
pour deux cent quatre-vingt-cinq francs. » Fort heureu- 
sement, le jury déclara qu'il n'y avait pas lieu à accu- 
sation, et M. Grimbert resta en possession du précieux 
reliquaire (27 floréal an VI, 16 mai 1798) (T). 


(1) Pièces communiquées par M. Charles Grimbert, avocat à Douai. 


= 10 


Des temps meilleurs arrivérent. Le 16 prairial an X 
(o juin 1802), Mgr de la Tour d'Auvergne, récemment 
nommé évêque d'Arras, fit son entrée solennelle dans 
l'église Notre-Dame (St-Nicolas-sur-les-Fossés, aujour- 
d'hui St-Jean-Baptiste\, la seule qui eut échappé au mar- 
teau révolutionnaire. M. Watelet, maire d'Arras depuis 
le 4 mai 1800, s'empressa de rendre à cette caihédrale 
provisoire, entiérement démeublée, le mobilier de l'an- 
cienne chapelle de la Petite-Place. Dès le 5 août 1802, 
les administrateurs de la cathédrale consignérent ce qui 
suit sur le registre des délibérations : « Le citoyen Per- 
lin, dépositaire de grilles provenant de chez M. Watelet, 
réclame une somme de six livres pour le transport des 
dites grilles. Ces grilles ont été mises en magasin; les 
. fonds manquaient pour les faire placer. » Le 26 novem- 
bre 1802, M. Watelet remit encore « différentes parties 
de marbres, de grilles de fer, de boiseries ct tapisseries 
provenant de la chapelle du Petit-Marché à Arras. » 
Faute de ressources, la fabrique n'aurait pu immédia- 
tement tirer parti de ces objets. L'ancien maveur de la 
Sainte-Chandelle avait conservé des fonds provenant de 
sa confrérie, dont il avait liquidé les dettes. Il les em- 
ploya à construire, avec les débris de la chapelle du 
Petit-Marché, un autel de paroisse dédié à la Sainte- 
Vierge. On lit en effet, dans une délibération des admi- 
nistrateurs (5 février 1803) : « Un membre observe qu'il 
a été fait présent à la dite église d’un autel en marbre, 
avec invitation de le faire placer de suite dans la dite 
église, ce qui ayant été exécuté, les mémoires des 
sculpteurs, marbriers et autres ouvriers employés à cet 
ouvrage, se sont trouvés monter à la somme de 789 


livres 15 sous, qui a été sur-le-champ payée par un ci- 
loyen qui n'a voulu être connu. » 
On s’est demandé si l'autel actuel de la Sainte-Vierge 
de l'église St-Jean-Baptiste est bien celui de la chapelle 
du Saint-Gierge. Il faut distinguer : l'état des ouvrages 
et livraisons faits par Lepage, sculpteur, à l'autel de 
paroisse de la Cathédrale, désigne les parties nouvelles, 
et permet ainsi de distinguer celles qui sont d'ancienne 
provenance ; 
« Pavé pour un coffre d'autel en marbre. 80 fr. 
« Pavé trente-deux journées au marbrier, 
compris les jours de route à six francs, porte. 192 
« Pavé pour deux morceaux de corniche 
dieené, 4 3 & EL 8 SOS ER RE # 
« Pavé pour les voitures du transport des 
imarbres. DÉR CRU UE ne 
« Employé chacun vingt-six jours avec un 
Compagnon, à six francs, porte . . . . . 156 
« Pour la sculpture d'une gloire, d’une cou- 
ronne en fleurs et d’une porte de tabernacle. 21 
« Livré cent cinquante livres de plâtre pré- 
paré pour mastie. . . . . . . . . . 6 


SL 


« Total. . .. . . A7 fr.» 


Ajoutons que, pour compléter l’ornementation du nou- 
vel autel, M" d'Aix, fille du dernier mayeur des ville 
et cilé d'Arras, fit présent le mème jour (5 février 1803; 
à l’église Cathédrale « d'une Vierge en marbre, pour être 
plicée à l'autel dont s'agit, après avoir fait restaurer la 
dite Vierge à ses dépens. » Le procès-verbal n'indique 
pas autrement l'origine de cette statue ; on ne peut donc 

3 


94 .— 


affirmer avec une entière certitude qu'elle provienne de 
la chapelle du Petit-Marché. Il est cependant à noter 
qu'elle tient dans la main droite la partie inférieure d’un 
cierge qui a été brisé, et qui est manifestement sculpté 
dans le bloc mème. 

Cependant le but de M. Watelet n'était pas atteint 
complètement; sachant que la custode de la Sainte- 
Chandelle était conservée avec un soin pieux par M. Grim- 
bert, il entreprit de réintégrer ce reliquaire en lieu saint. 
M. Grimbert accéda à ce désir avec le plus louable em- 
pressement. Il envoya aux administrateurs de la fabrique 
un projet de décharge constatant « qu'il leur avait remis 
en main la châsse de la Sainte-Chandelle d’Arras..., en- 
semble la cire qui se trouvait dans la châsse lors de son 
invention. » La décharge définitive, délivrée seulement 
le 4 juillet 1803, mentionne que « le samedi 26 février. 
M. Grimbert a remis à M. Watelet, maire d'Arras, et 
M. Lincque, administrateurs de la fabrique de Notre-Dame, 
la châsse de la Sainte-Chandelle d'Arras, ainsi que la cire 
de la dite Chandelle, pour déposer le tout dans une niche 
prés de la chapelle de la Vierge, érigée dans la dite 
évlise… » On sait que ce reliquaire est conservé actuel- 
lement dans le Trésor de l'Évéché (1). 


(1) En terminant la lecture de ce travail intéressant (le dernier que 
notre excellent et regretté confrère devait, hélas! communiquer à 
l'Académie d'Arras) M. Watelet a exprimé un vœu auquel cette Société 
et l'administration municipale se sont associés immédiatement ; 
c'était de rechercher l'emplacement exact que l'ancienne chapelle du 
Saint-Cicrge occupait, et d’en figurer les lignes sur le nouveau pavé 
de la Petite-Place. Des fouilles et des sondages ont été opérés ; mal- 
heureusement, ils sont restés infructueux. 


NOTICE 


sur les 


TABLEAUX DES ÉGLISES D’ARRAS 


par 


C. LE GENTIL 


Avant 1793, Arras comptait une antique cathédrale 
dix églises paroissiales; vingt-denx monastères, parmi 
lesquels la puissante abbaye royale de Saint-Vaast; les 
refuges de plusieurs maisons conventuelles; un évêché ; 
un palais de Parlement: différents siéges de corporations 
importantes ; un abbé commendataire; un hôtel des Etats 
de la province; quarante chanoines ; un gouverneur ; 
une nombreuse noblesse ; vingt-six officiers du Conseil 
d'Artois; un barreau d’environ quatre-vingts membres ; 
une bourgeoisie qu'avaient enrichie les industries locales 
de la draperie, de la savetterie, de la teinturerie, de la 
tapisserie, de la poreclainerie : et les églises et chapelles 
que nécessitait le culte, ainsi que les palais, hôtels, logis 
et maisons qu'habitait ce personnel, renfermaient une 
quantité considérable d'objets d'art, en sculpture, pein- 
ture, orfévrerie et curiosités de tous genres. 


— 36 — 


Lorsque souffla la tourmente, ces objets furent pillés, 
confisqués, fondus, brisés, brûlés; et il n'en resterait 
aucune trace, si Doxcre n’eût obtenu du District le man- 
dat de faire un choix dans les « tableaux, statues, bas- 
« reliefs, dessins, gravures et autres productions des 
« arts » concernant « la religion catholique et la féoda- 
« lité » appartenant aux églises, chapelles, couvents et 
émigrés ; et pouvant, en raison de leur mérite artistique, 
être conservés et « placés au Muséum. » (1). 

Relever toutes les œuvres que Doncre a sauvées serait 
impossible ; peu de documents existent à la Bibliothé- 
que (2), et de minutieuses investigations n'aboutiraient 
sans doute qu'à d'insignifiants résultats — les services 
sont si tôt oubliés.—Sans donc entreprendre cette tâche, 
plus ingrate encore que pénible, nous nous bornerons à 
rappeler les tableaux qui, conservés par l'artiste arté- 
sien, se retrouvent dans les différentes églises, chapelles 
et monuments publics de cette ville. 


(1) Registres aux arrétés du Directoire du district d’Arras {4 mars 
1793). — Aux arrêtés du Conseil général du district (6 juin 1793). — 
Procès-verbal des Commissaires du district et du Conseil général de 
la commune {15 novembre 1793). 

Les 10 et 11 décembre 1791, en exécution d’un arrêté du Directoire 
du district d'Arras, Philibert Bergaigne, peintre, avait procédé à un 
inventaire de; peintures et sculptures existant dans les églises et cha- 
pelles supprimées. Cette pièce prouve précisément combien peu de 
ces œuvres sont parvenues jusqu’à nous. (Archives départementales. 
— District d'Arras : liasse 48). — Au nombre des toiles détruites, il 
faut compter « deux grandes pièces de Doncre » la Visitation et l'An- 
nonciation, peintes antérieurement à 1791 pour l'église St-Jean. 

(2) Procès-verbaux de Doncre, en date des 3, 13, 22 brumaire, — 
27 frimuire, — & nivôse, — 3, 8, 18, 27 ventôse, — 3, 23 floréal, — 
11 fructidor 1794. — Lettre du bibliothécaire municipal Isnardi. 


A7 


Ces tableaux — non comprises quelques toiles naguère 
dans l’ancienne église du Vivier et qui, maintenant relé- 
guées dans les combles de St-Vaast, ne tarderont pas à y 
pourrir à côté de ce qui reste des portraits des mayeurs 
de St-Jacques, — sont au nombre de vingt-quatre, ré- 
partis comme suit : 

Neuf dans la Cathédrale : La Descente de croix et l’En- 
sevelissement du Christ, attribués à Rubens, — les deux 
triptyques des Fonts baptismaux et de l'autel du Cal- 
vaire, — un Salvalor mundi, — le Massacre des onze mille 
Vierges, que l’on suppose très plausiblement de Martin de 
Voss, — le triptyque et le Calvaire d'Arras de la sacristie. 

Sept dans l'église St-Jean-Baptiste : Deux Descentes de 
croir, — l’Assomption de la Vierge, — deux Adorations 
des Bergers, — une Présentation au Temple et une Ado- 
ration des Mages, d'après l'original de Malines. 

Cinq dans l’église St-Nicolas : Les grisailles juxta- 
posées représentant les principaux Pères de l'Eglise, — 
leur contre-partie polychrome, retraçant l'épisode de 
sainte Véronique, et la Mise au tombeau, — l’histoire de 
l’ancien et du nouveau Testament, — une Adoration des 
Rois, copie encore de celle de Malines. 

Un dans l'église St-Géry : Le Baptéme de Jésus, par 
Natoire (1). 

Un dans la chapelle des dames Augustines : La Sainte 
Famille. 

Enfin le Christ en croix, qui, provenant du Conseil 
d'Artois, orne maintenant la grand salle du Palais-de- 
Justice. 


(1) D'après l'inventaire de Bergaigne,ce tableau provientdes Capucins. 


— 38 — 


SAINT-JEAN-BAPTISTE. 


Examinons attentivement quelques-unes de ces toiles, 
et, suivant la maxime a Jove principium, commencons 
par la Descente de croir placée à l’ancien autel du Cal- 
vaire, l'une des plus admirables œuvres de l’école fla- 
mande, disons-le de suite, quoiqu'elle soit l’une des plus 
ignorées (1). 

Et de qui donc cette œuvre si transcendante ? deman- 
deront de prime-abord les amateurs qui, toujours dou- 
tent du mérite d'un tableau quand il n’est pas famé, et 
qui, avant d’asseoir leur opinion, éprouvent prudemment 
et pour cause le besoin de consulter une signature! 

De qui? de Rubens ou de Van Dyck assurément ; eux 
seuls ont pu créer un pareil chef-d'œuvre; mais auquel 
des deux faut-il le donner ? les avis sont partagés. 

À Van Dyck, d’après les uns? Mais alors pourquoi cette 
toile n’a-t-elle pas poussé au noir ainsi que toutes celles 
dues à ses pinceaux ? 

À Rubens, d'après les autres ? Mais alors comment se 
fait-il qu'elle soit si pleine de sentiment, si conforme à 
la tradition; si en dehors de tout paganisme et de tout 
sensualisme, même dans la figure de la Madeleine ? Où 
Rubens a-t-il pris cette tête de vierge, si noble, si dis- 
tinguée, si désolée, que les meilleurs maitres italiens ne 
la désavoueraient pas ? 


(1) Tout porte à croire que cette toile est celle provenant de l'an- 
cienne église St-Géry, que Bergaigne désigne ainsi dans son inven- 
taire « une Descente de croix, tableau original de Rubens » et classe 
au nombre des trois meilleures œuvres par lui inventoriées. 


— 39 — 


Voilà le problème à résoudre. Libre à chaeun de le 
faire suivant son gré. Notre opinion, si l’on veut bien 
nous permettre d'en avoir une, est que, malgré ses dis- 
semblances avec la plupart des toiles religieuses de 
Rubens, le tableau qui nous occupe est indubitablement 
de lui, et qu'il a dù le peindre sinon en Italie, lorsqu'il 
élait sous l'influence des maitres de ses écoles, du moins 
quand il en revint tout imbu encore de leurs souvenirs. 

Si l'on objectait que l'exécution de cette toile est sage, 
nourrie, et que ne s’y rencontrent ni la brossaillerie, 
ni la lavasserie, ni le style décoratif que présentent 
trop souvent les tableaux d'église du grand Anversois, 
nous répondrions que les toiles de Malines ne sont ni 
brossaillées, ni lessivées, et que sans se rapproch"x le 
moins du monde d'un décor, l'incomparable Sainte- 
Famille de St-Jacques est peinte avec une solidité telle, 
que le modelé du torse d'Héléna Formann et du petit-fils 
de Rubens ne le cédent en rien à la richesse et à la puis- 
sance de la couleur, près de laquelle pâlissent les Paul 
Véronèse, les Titien et l'Antiope endormie du Corrège. 

Suivant une commune opinion, les descentes de croix 
qu'a si souvent répétées le maitre des maitres flamands 
se résument pour ainsi dire en celle de la cathédrale 
d'Anvers : on la cite à tout propos, on ne parle que d'elle 
seule ; elle a été tant célébrée dans les livres, tant popu- 
larisée par la gravure, qu'il est presque convenu de la 
considérer comme le chef-d'œuvre de Rubens, ce qui est 
souverainement déraisonnable ; et, comme la plus haute 
expression de ce sujet, ce qui est de la plus insigne 


fausseté. 
Ceci heurte trop les idées généralement reçues, et doit 


= 40 —= 


trop scandaliser de nombreux admirateurs, pour ne pas 
nécessiter quelques mots d'explication. 

Pour qu’une peinture soit réellemeut bonne, il ne suf- 
fit point qu'elle soit furicusement ou curieusement exé- 
cutée, füt-elle de Michel-Ange, d'Herrera, de Rubens ou 
de Delacroix, de Gérard Dow, de Metzu, de Denner ou de 
Meissonnier; il faut encore qu'elle soit parfaitement con- 
cue : en d'autres termes, que la tête de l'artiste ne Île 
cède point à sa main, et puis il faut, de plus, que tête et 
main aient agi sous l'action du sentiment qui, chez les 
maitres, devient le souffle du génie. 

Si l'exécution nest pas guidée par la conception. 
l'œuvre sera mauvaise ; si l'exécution et la conception 
ne sont point dominées par le sentiment, l'œuvre ne sera 
que médiocre; par la raison que, ne traduisant pas ce 
qu'elle doit rendre, elle ne touchera nullement le spec- 
tateur, ne le fera point s'identifier avec l'artiste, et man- 
quera complètement son but et son effet (1). 

Sous le bénéfice de ces observations irréfutables, la 
Descente de croir d'Anvers, parti pris même de ce qu'il 
y a de trop strapassé en certains endroits, de ce quil 
n'y a point d'assez corsé en certains autres, n'est, aflir- 
mons-nous, qu'une œuvre médiocre : 

Parce que le sentiment n'y resmire nulle part : 

Parce que la tête n'y a point assez dirigé ta main ; 

Et que d'un bout à l'autre, par l'inobservation cho- 


(1) ............., .… Si vis me flere dolendum est 
Primum ip:i tibi; tunc tua me infortunia lædent, 
Telephe vel Peleu : Male si mandata loqueris, 
Aut dormitabo aut ridebo...….. 


_ 4 — 


quante de cette règle non moins fondamentale en pein- 
ture qu'en poésie: 


Aut famam sequere, aut sibi convenientia finge 


ce tableau n'est qu'un vaste contre-sens. 

Rien de plus émouvant, assurément, que le grand 
drame de la Passion. Rien de plus saisissant que ses der- 
niers épisodes, qui, convulsionnant la nature entiere 
menacée de rentrer dans le chaos, jetérent partout la 
terreur et l'effroi. Rien de plus navrant que la scène fu- 
nèébre de la descente de croix, alors que détaché du gibet 
le corps sanglant de Jésus s'affaissa, entre Madeleine 
s exhalant en sanglots, et Marie si défaillante qu'à peine 
on l'entendait gémir; eh bien! la peinture d'Anvers 
n exprime ou ne rappelle rien de cela. : 

Au lieu de se localiser dans une gamme sombre et 
lugubre, la tonalité multicolore éclate de blanc, de rouge, 
de jaune et de toutes les ressources de la palette, exac- 
tement comme si la scène se passait joyeusement sous 
un ciel ruisselant de lumière. Contre-sens ! 

Au lieu d'être invinciblement appelée sur l'Homme- 
Dieu, l'attention en est violemment détournée par son 
suaire, tellement sa couleur en est tapageuse. Contre- 
sens ! 

Au lieu de personnilier l'archétype de la beauté séra- 
phique et de la douleur que, quelque soit sa résignation, 
rien ne consolera plus désormais, la Vierge n'offre qu'une 
figure vulgaire, gauche et dénuée d'intérêt. Contre-sens! 

- Au lieu de se livrer au désespoir passionel, qu'elle 
éprouva lors de la mort du Maitre adoré qui lui adressait 


_ 49 — 


ce reproche : « Marie, vous m'aimez trop selon la lerre,» 
la Madeleine, dont la beauté physique est légendaire, ne 
représente qu'une épaisse flamande bien commune, bien 
insignifiante et insusceptible d’un déchirement de cœur 
qu'elle ne laisse même pas soupçonner. Contre-sens ! 

Enfin, pour en finir, rien de poignant, rien de reli- 
gieux, rien de solennel; tel est le tableau. 

Il y a loin, on le voit, de ce que nous osons dire à ce 
qu'ont écrit M. Louis Viardot, sir Josué Reynolds et tant 
d'autres. Mais ne sachant avoir d'extases imposées, ja- 
mais nous ne nous prendrons d'enthousiasme pour une 
œuvre incomplète, s’appelât-elle la célèbre Descente de 
Croix d'Anvers ou le fameux Christ d'Avignon (1). 

Suivant M. Viardot, « la composition se recommande 
« par la plus parfaite unité, tout se meut autour du 
« centre, le corps de Jésus, corps merveilleux, adorable, 
« plein de morbidezza, bien lourd, bien flasque, bien mort, 
« et conservant néanmoins une dignité qu'on peut appe- 
« ler majesté divine. Le saint Jean en manteau rouge, 
« qui, fièrement campé, soutient les restes inanimés du 
« Sauveur; la Vierge absorbée par sa douleur profonde, 
« et la Madeleine dont les pleurs augmentent la beauté, 
« forment au pied de la croix un admirable groupe. » 

Selon sir Reynolds, « la figure du Christ est une des 


(1) Dont à aucun point de vue nous ne nous expliquon; l'incroyable 
célébrité 

Maintes fois On a refusé de cette œuvre des sommes fabuleuses ; or 
il existe à Dieppe un Christ florentin infiniment supérieur à tous les 
égards au Christ d'Avignon, eh bien, depuis vingt-cinq ans qu'il est 
exposé en vente au prix de 2,590 fr., le Christ de Dieppe n'a point 
encore eu d'acheteurs. 


=. 18 


« plus merveilleuses qui aient jamais été créécs; l’in- 
« clinaison de la tête sur l'épaule, et la chûte du corps 
« tout entier sur un côté, rendent /a pesanteur de la mort 
« d’une façon que rien ne saurait surpasser. C’est en effet 
« la mort méme. » Et sir Reynolds ajoute « que la masse 
« lumineuse qui rayonne sur tout le tableau provient 
« de l'em; loi hardi qu'a fait Rubens, et que lui seul au 
« monde pouvait traiter, du blanc sur le blanc, et de 
« l'opposition du suaire éblouissant de clarté à la pâleur 
« d'ivoire et exsanguc du Fils de l’homme qui se détache 
« avec une netteté et un éclat merveilleux sur un fond 
« presqu'isochrome. » (1). 

Tout en protestant de notre déférence pour M. Viardot 
et pour sir Josué Reynolds, il nous est impossible de ne 
pas trouver dans leurs louanges une véritable critique 
de l’œuvre que, l'imagination et l’exagération aidant, ils 
s cfforcent de tant prôner. 

Pourquoi le corps de Jésus est-il si lourd, si flasque, 
si mort, pourquoi rend-il la mort d'une facon que rien ne 
pourrait surpasser ? 

La mort de l’'homme-Dieu ne fut-elle pas une protes- 
tation contre la mort même? Au lieu de succomber, 
comme tous les autres crucifiés, soit avec des contor- 
sions horribles, soit dans une entière défaillance, le Christ 
n'expira-t-il pas en baissant doucement la têle « incli- 
nato capite (2) » et en jetant ce grand cri « clamans voce 


. magna (3) » qui fit dire au centurion, subitement con- 


(1) Félix Mornand. Guide en Belgique. 


(2=7) S. Jean, cap. x1x, vers. 30. — S. Luc, cap. xx, vers. 40. — 
S. Marc, cup. xv, vers. 34 et 37.—S. Matth cap. xxvui, vers. 16 et 50. 


verti: « L'homme qui meurt en avant la puissance de 
« pousser un tel cri ne peut être que le fils de Dieu {1;. » 
Quoique momentanément, volontairement et librement 
touchée par la mort, l'humanité du Christ ne conserva- 
t-elle pas un divin caractère ? Affranchi de la dissolution, 
de la décomposition, apanages de la mort dont il devait 
bientôt triomphalement secouer le sommeil, le corps du 
Christ pouvait-il être un cadavre ordinaire donnant le 
spectacle de la mort méme? Non, n'est-ce pas. Eh bien ! 
est-ce comprendre le sujet que de rendre ce corps si 
lourd, si flasque, si mort? Et puis, comment avec cette 
pesanteur, cette flaccidité, cet air cadavéreux, ce corps 
peut-il rester dans le tableau si merveilleux, si adorable, 
el conserver cette dignité que l'on peut appeler une majesté 
divine? C'est ce que M. Viardot et sir Reynolds ont omis 
d'expliquer. Pourquoi saint Jean est-il si fièrement campé 
pour soutenir les resles inanimés du Sauveur? Que les 
roulicrs de Salvator, que les spadassins de Callot, flam- 
berge au vent, la tète haute, le jarret tendu et la main 
sur la hanche, soit fièrement campés, soit; cette tenue 
marliale et provocatrice sicd à merveille à ce qu'ils sont 
et à ce qu'ils font : mais en quoi ces tournures de mata- 
mores peuvent-elles convenir au disciple « que Jésus 
aimait » à cause de son innocence et de sa mansuétude, 
et lui convenir surtout au moment où, écrasé par sa 
douleur et la douleur de la Vierge qu'il vient de rece- 
voir pour mére, ce disciple, les yeux baignés de larmes, 


(1) « Videns autem centurio, qui ex adverso stabat, quia sic cla- 
» mans expirasset ait : vere hic homo Filius Dei erat, » — (S. Marc, 
cap. xv, vers. 49), 


is 


recoit dans ses bras la dépouille mortelle de son divin 
maitre ? 

Laissant la phraséologie, la morbidezsa, et la Made- 
leine dont les pleurs augmentent la beauté, — bien que 
si nos souvenirs sont exacts, le Maitre ne lui ait fait 
verser aucune larme, — et, entrant plus dans les consi- 
dérations pratiques, sir Josué Reynolds trouve que la 
masse lumineuse qui rayonne sur tout le tableau tient 
surtout à l'emploi hardi qu'a fait Rubens du blanc sur le 
blanc, en opposant au suaire éblouissant de clarté la 
paleur d'ivoire et exsangue du Fils de l’homme, qui 
néanmoins se détache avec un éclat merveilleux sur le 
fond presqu'isochrome. 

Or, le suaire éblouissant constitue précisément, ainsi 
que nous l'avons dit, une faute doublement capitale; en 
ce quil fallait d'abord subordonner ce suuire au corps 
du Sauveur, et réserver pour lui l'irradiation lumineuse 
qui devait émaner de l'Homme-Dieu et non de son lin- 
ceul : en supposant que cette irradiation lumineuse, ne . 
doive pasètre exclusivement réservée à la transfiguration 
et à la résurrection; en ce qu'ensuite la couleur trop 
tapageuse du suaire, a forcé à monter toutes les autres 
colorations, et à donner à l'ensemble un aspect de plein- 
soleil, quand au contraire l’histoire et le sentiment reli- 
gieux voulaient que l’action eût lieu sous un ciel aussi 
menaçant qu'assombri. Et c'est cette note fausse, ce 
point de départ mauvais, qui ont compromis le tableau. 

Un corps blanc a été enlevé sur du blanc, non avec 
éclat, par parenthèse, mais dans un ton plus neutre, ce 
sans quoi le suaire ne resterait plus éblouissant, éteint 
et dominé qu'il serait par l'éclat merveilleux du Christ, 


16 


cest bardi — peut-être — qu'importe ; était-ce une raison 
pour eoinmeéttre un pareil contre-sens. Que ces preten- 
dues hardiesses s'abordent dans une étude d'atelier. 
Lrés-bien:; mais qu'elles s'affichent dans un tableau de 
ce genre, jamais, si elles doivent aboutir à de telles 
conséquences. Qui ne connait, du reste, ces sortes d’ef- 
fets? Quel est le coloriste qui ne les a teniées et réussies 
soit dans les gammes sombres, soit dans les teintes 
arzentées ? et depuis quand un tour de foree a-t-il eons- 
litué un poëme, un drame, ou un tableau ? 

Jl n'existe, au surplus, ni tour de force ni hardiesse 
remarquables dans le fait d'enlever un blanc sur un 
blanc, les peintres en grisaille ne font point autre chose. 
Les tons monochromes ou isochromes s'appellent natu- 
réellement, il suffit d'observer les valeurs ou les nuances 
pour arriver au relief, au trompe-l'œæil ou à tout autre 
effet, Autrement difficultueux, est d'opposer et d'harmo- 
niser des tonalités polvchromes non complémentaires 
l'une de l'autre; un ton froid et un ton chaud, un rouge 
etun blea : mais laissons ces détails. 

Faut-il, de ce qui précéde, conclure que la Descente de 
Croir d'Anvers doive se ranger au nombre des tableaux 
de pacotille que Rubens à lant prodigués ; ou se classer 
parmi les œuvres appelés « grandes machines d'ate- 
lier? » Non certes, et nous n avancerons point une sem- 
blable énormité ! Indépendamment de l'exécution fou- 
gueuse qu'elle manifeste, elle témoigne d'un agencement 
savant de lignes, d'une habile disposition que nous 
proclamons hautement, et d'une entière unilé, que n'a 
pas le mème sujet traité par Daniel de Volterre d'une 
manière cependant bien plus biblique et plus Michel- 


D 


Angesque. Seulement, par les raisons sus-indiquées, ce 
soi-disant chef-d'œuvre ne constitue, pour Rubens sur- 
tout, qu'une œuvre étonnante si on le veut, mais sans 
grandiose, sans élégance, où font défaut la passion et la 
vie ; landis que la Descente de Croix de St-Jean-Baptiste, 
à laquelle nous revenons après cette longue digression, 
qui pourra la faire apprécier davantage, joint à toutes 
les qualités de science et de métier, des mérites d’un 
ordre supérieur dont manque le tableau d'Anvers. 

Conforme à la tradition et pleine de couleur locale, la 
Descente de Croir deSt-Jean-Baptiste (1) offre un ensemble 
complet et d’une perfection ne laissant rien à désirer. 

Le drame se passe lugubrement à la fin d'une journée 
falale « Cum sero factum esset » (2); au premier plan, 
repoussés par un ciel de plomb, se voient le Christ, la 
Vierge, la Madeleine, saint Jean et Joseph d’Arimathie ; 
sur les teintes sanglantes et blafardes de l'horison, tran- 
che la silhouette de Jérusalem. 

Une impression de recueillement et de tristesse, est 
tout d’abord celle qu'inspire le tableau. 

Puis l'attention se porte sur la figure du Christ, à la- 
quelle tout se subordonne, ensuite sur la Vierge, puis 
sur la Madeleine, enfin sur le disciple privilégié et sur 
Joseph d’Arimathie. 

Voilà pour l'aspect et l'effet produit : il serait impos- 
sible que l'artiste eût été mieux inspiré, et se füt traduit 
d’une facon plus logique et plus religieuse. 

Arrivons à l'analvse. Très mouvementé et composé 


(1) Gette toile mesure 3*. 30 de haut, sur 2*, 10 de lirge. 
(2) S. Math., cap. xxvui, vers. 37. — S. Marc cap. xv, vers. 42. 


des ses eng pterinass. le groige affecte à peu pres 
La forene d'une crax leseresentincone». dont le Christ 
occupe le centre. 

Dans Ve haut, Jean et Josh d2:2a ant doiczmaat 
le corps de Jess ; à gauche, la Visrse d:bont, dont la 
Lite est prée-gié à la hauteur de rolle de son fils qui sem 
ble sincliner vers elle ponr s2 resser sur son sein. le 
soutient déja. Dans le bis. La Maulelsin:, vue de dos. 
asenosilléée et les cheveux au vent, tal passionnément 
les inains afin de recevoir apres Mari: Le divin Maitre 
qu'elle à tant ainé. 

Quoique altèrés par la mort, les traits du Sauveur 
témoignent d'une certaine noblesse ; son corps, souple 
encore, S'affaisse bien au milieu de ceux qui l'eutourent. 

elle Je cette beauté inmatérielle qne, d'accord avec 
la tradition notre imagination lui donne, Marie accuse 
par son attitude et sa physionomie la douleur immense. 
mais résignée, que son cœur déchiré conventre, et que 
ne traduit aucun transport extérieur. 

Phvsiquement remarquable, au contraire. d'une car- 
nation plus éclatante, mais d'une nature moins fine. 
la Madeleine presque affolée s'abandonne au désespoir 
violent qu'ellesne cherche point à dissimuler. Rien tou- 
tefois de sensuel dans cette figure qui n'est plus celle 
de la pécheresse, mais déjà celle de la sainte. 

Le sentiment est donc parfait, et les données aussi 
orthodoxes que possible. 

Insistons sur la distinction exceptionnelle de la tête 
et des mains de Marie, sur le raccourci osé, sur la ligne 
savamment perdue du ravissant profil de la Madeleine, 
sur le godelé de ses épaules et de ses bras ; ajoutons 


= Agre 


que l'harmonie générale est entière, le dessin d’une 
correction irréprochable, la gamme des couleurs conve- 
nablement assourdie sans note trop sacrifiée; l'exécution 
large, grasse, puissante, soutenue partout : et nous au- 
rons, sans phrases et sans hvperbole, donné quelqu'idée 
d'une toile qui à elle seule suffirait à la gloire d’un grand 
génie, d'un grand dessinateur, d'un grand coloriste ; 
d'une toile digne de Rubens, méritant, affirmant sa ré- 
pulation sans chercher à l'exploiter ; d'une toile enfin à 
laquelle, uous ne saurions trop le répéter, il faut assi- 
gner l’un des premiers rangs dans la grande œuvre « du 
roi des peintres et du peintre des rois, » suivant l’ex- 
pression de l’un de ses contemporains qu'a ratifiée la 
postérité, en la restreignant à l'école flamande, dont 
Rubens fut, ainsi que l'a fort justement écrit M. Mor- 
nand, « le glorieux chef et l'héritier suprême. » (1). 

Saint-Jean-Baptiste possède encore une magnifique 
Assomption que, sans attribuer à Philippe de Champagne 
ainsi que certaines personnes, nous donnons à l'école 
francaise. 

Dans le bas de la toile, en avant du tombeau de Marie, 
sont les apôtres; derrière, quelques disciples et quel- 
ques saintes femmes; debout ou agenouillés, sauf un 
personnage prosterné face en terre, les uns, avec saint 
Pierre, suivent du regard la Vierge ravie au ciel; les 
autres, avec saint Jean, considèrent étonnés le sépulcre 
vide qu’elle vient de quitter. 

Dans le haut, emportée sur un lumineux nuage, Marie 
les veux extatiquement levés vers son fils, auquel elle 


(1) Guides-cicérone — Belgique, p. 131. 


= 0. 


tend les bras, entre déjà dans la gloire céleste. A droite, 
deux petits anges s'abritent sous son manteau flottant ; 
à gauche, un autre ange fait un geste comme pour la 
soutenir. 

Ces deux groupes sont habilement reliés par un qua- 
trième ange paraissant s'envoler du tombeau sur lequel 
il plane encore, tenant à la main l'une des roses dont le 
sol est jonché, et montrant à l'assistance le miracle de 
l’'Assomption. 

Bien que ces figures aient toutes une tournure magis- 
trale, et que surtout dans le bas les lignes enveloppantes 
soient superbes, le papillotage des chevelures, certains 
plis cassés des draperies des anges et certain maniérisme 
dans leurs attitudes, indiquent cependant une époque de 
décadence que trahiraient à eux seuls les deux char- 
mants chérubins, ressemblant trop aux amours jolis et 
joufflus dont ont tant abusé les artistes du temps de 
Louis XV. | 

Mais si quelques lignes enveloppées comportent la 
discussion, la couleur n’en admet guère. 

Généralement grises ou roussâtres dans le bas, no- 
nobstant la robe rouge et la draperie verte de saint Jean, 
les tonalités deviennent blondes et très dorées dans le haut. 
La transition est délicatement ménagée par les glacis 
bleutés du ciel, qui partout laissent percer les dessous. 

Dans le bas, les colorations sont franches, fermes, 
quoique très harmonieuses ; dans le haut, elles sont 
rompues, noyées et d’une admirable transparence. On 
sent parfaitement, grâce à la perspective aérienne, que 
la partie inférieure appartient à la terre et que la partie 
supérieure participe du ciel. 


Re DRE 


Baignée du pur éther qui l'enveloppe de toutes parts, 
la Vierge avec ses vêtements blancs légèrement azurés, 
et dont la figure et les mains ne sont traitées qu'avec des 
huiles de couleur à peu près dans les mêmes nuances 
que la robe, a bien ce ton indécis et mangé des objets 
qu'immerge l'intensité d’une lumière éblouissante. 

Enfin, d'une finesse et d'une souplesse rares, le groupe 
entier que domine Marie est d'un grand mouvement et 
s'élance bien vers l'Emprrée. | 

Dans son beau livre de Notre-Dame de Paris, qui a 
sauvé tant de cathédrales gothiques, et si remarquable- 
ment mis en relief les magnificences oubliées ou incom- 
prises de la plus admirable peut-être de nos basiliques, 
Victor Hugo dit : 

« Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, 
« à côté d'une ride, on trouve toujours une cicatrice. 
« Tempus edax, homo edacior; ce que je traduirais vo- 
« lonhers ainsi : Le temps est aveugle, l’homme est 
« stupide. 

« Si nous avions le loisir d'examiner une à une, avec 
« le lecteur, les diverses traces de destruction impri- 
« mées à l'antique église, la part du temps serait la 
« moindre, la pire celle des hommes, surtout des hom- 
« mes de l'art. » 

Ces lignes s'appliquent parfaitement à nos deux ta- 
bleaux, et surtout au premier. Successivement trans- 
portés, au moment de la Terreur, des églises où ils 
étaient, aux ci-devant Capucins, des Capucins à l'hôtel 
de la Basèque, et de cet hôtel dans nous ne savons quels 
hangards, ces toiles avaient été crevées, rongées d'hu- 
midité, écaillées, fendillées en mille endroits. La Descente 


4 


état, M. lassé Lasart La ra Lea rec er2i îrases 1. 
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Besson, loresse LenresaeTert, Date 83 Lex 


desnientinetre d'huie grasse, COGiSUIT JUS Ge Prise. 
Osarnt à La Desrente de Croir, clouée snr un assise 
dé planches rmal jointes qui + opérerent de nouveiss 
casaures, elle subit les repints les pius ouirazeux. les 
plus inintellizents, et souffrit considérablement sous l'ac- 
Lion fumense el dessicative dés cierges que l'on allumait 
à sa proximité, si bien qne la joue entiere de la Vierge, 
et parie du torse du Christ, menacaient de tomber. 

Aussi, déplorant l'inexplicable abandon dans lequel 
on laissait de jour en jour se détériorer davantage ces 
malhenreuses peintures, réclamions-nous instamment 
depuis longues années une restauration qui les préservât 
d'une destruction imminente. 

Grâce à M. l'abbé Dubois, curé actuel de Saint-Jean- 
Baptiste, cette restauration va s'exécuter, et nous ne tar- 
derons pas à revoir ces deux chefsd'œuvre, rendus à 
leur éelat primitif. Dire, en effet, que cette restauration 
est confiée à M. Demory, l'habile restaurateur des deux 
toiles attribuées à Rubens, du Van Thulden et des trip- 


(1) On n'est point parfaitement d'accord sur le tableau qui fit ainsi 
cumpugne. Certaines personnes prétendent que ce fut la Descente de 
Croix, certaines autres que ce fut la Mise au Tombeau, que nous étu- 
dicrons liontôt dans la Cathédrale. 


= 


tvques de la Cathédrale, c'est dire que ce travail, malgré 
ses difficultés, sera fait avec toute la conscience et toute 
la science désirables (1). 

Cet article était écrit, lorsque la restauration nous a 
permis de voir de près ces tableaux, et de les étudier 
jusqu'aux moindres détails. 

Impossible de rendre la maëstria de l'exécution de 
Rubens, ces choses-là se voient, se comprennent, mais 
ne se décrivent pas; tout ce que l'on peut dire, c'est 
qu'il dédaignait les ficelles, les sauces, les grattages et 
autres cuisines, toutes fausses monnaies de talent, à 
l'emploi desquels tant de faiseurs ont dù leur succés 
d'argent et l'usurpation d’une éphémère célébrité. 

Si visible que soit la griffe du lion, deux messieurs se 
disant experts ct patentés «ad hoc, n'en ont pas moins 
très doctement décidé que le véritable auteur de la toile 
était Jean Jouvenet : pourquoi pas? D'autres experts, 
non moins doctes, la donneront peut-être à Lancret, à 
Brauwer ou à Lantara. Le propre des grands experts, 
comme des grands augures et des grands astrologues, 
étant d’errer parfois 


Et quassit persæpe superba cacumina fulmen. 


Quant à L'Assomption, elle nous a prouvé que, sans 
prétendre aucunement à la science des experts, nous ne 
nous étions pas trop grossièrement trompé en la niant 


(1) Cette restauration, achevée maintenant, dépasse méme les espé- 
rances que nous fondions sur Île talent bien connu de M. Demory. 
C'est réellement à se demander si les toiles avaient souffert, et com- 
ment, cela étant, il a été possible d'en faire une telle ré:urrection. 


_ 


de Philippe de Champagne, en l'assignant à l’école fran- 
çaise, et en la datant de l’époque de la décadence. On 
y lit effectivement : « F. A. Vincent, 1771. » (1). Elle 
nous a, de plus, fourni une application nouvelle de 
l’adage juste entre tous : « Nil sub sole novi. » 

Les élèves de M. Couture se sont plu à le présenter 
comme l'heureux inventeur d'un genre d'exécution qui 
consiste à empâter les lumières et à ne mettre que des 
glacis dans les ombres. Procédé assez rationnel, mais 
dont il ne résulte, si on l'outre et si l'on emploie le 
bitume, qu'une peinture peu durable. Eh bien, Vincent 
n'exécutait pas autrement. 

Les admirateurs fanatiques du brossage uniforme et 
compassé de Delaroche ou d'Ingres, se sont également 
plu à reprocher à Delacroix sa touche fiévreuse et mar- 
telée (2); touche inouïe tant elle était absurde, préten- 


(1) Grand prix de peinture en 1768. Membre agréé à l'Académie de 
Paris en 1777 ; membre titulaire en 1782; membre de l’Institut. 


(2) Les idées se sont modifiées, paraît-il, à l'endroit de la touche; 
le tableau qui, cette année, a valu la médaille d'honneur à M. Bonnat, 
était d’une exécution assez lourdement et assez systématiquement 
martelée pour ressembler à une mnsaïque. Qu'’eût-on dit si, le génie 
et le talent en plus, Delacroix eût exposé semblable peinture | 

Constatons toutefois que nous n'en sommes plus au temps où le 
Conseil municipal de Lille délibérait longuement sur la question de 
savoir s'il convenait d'accepter la Hédée, l’incomparable Hédée, qu'of- 
frait le gouvernement, à la condition d'en payer le cadre !.… 

Un autre tableau de Delacroix, que le gouvernement avait donné à 
l'église de Nantua, ayant été récemment vendu par la fabrique à un 
marchand de Paris, la municipalité de Nantua s’est empressée d'assi- 
gner fabrique et fabriciens à comparaître pardevant le tribunal de 
cette ville, pour s'entendre condamner soit à réintégrer dans l'église 


mie 


daient-ils, sans s'apercevoir, ou du moins sans convenir 
qu'à distance, lorsque le travail disparaissait, elle avait 
l'avantage d'offrir un jeu et une transparence que n'au- 
ront jamais les teintes plates des méthodistes qu'ils éle- 
vaient sur le pavois. Or, dans ses chairs surtout, Vincent 
opérait par hachures, exactement de même que si, au 
lieu de tenir un pinceau, il se fût servi d'une plume ou 
d'un burin. 

Mais comment expliquer que ceux qui se sont si fort 
engoués de David, aient tant délaissé Vincent; qu'ils 
aient à peine daigné regarder son Assomption, alors qu'ils 
s’ameutaient autour de la toile, exhibant trois manne- 
quins symétriquement alignés, les jambes écartées et le 
bras tendu, à l'instar des fédérés du mouneron de « cinq 
sols, » sous prétexte d'attester Jupiter ou le Stvx, sur 
trois sabres géométriquement disposés en étoile ? 

Comme on peut expliquer pourquoi Prud'hon végétait 
misérablement, quand on aecclamait Guérin; pourquoi 
l'infortuné Géricault, l’immortel auteur du radeau de la 
Méduse, serait mort de faim, si n'eussent été ses res- 
sources personnelles, quand on se disputait les batailles 
de Vernet. 

Mais pas plus que les plaies d'Egypte, avec lesquelles 
elles ont tant de ressemblance, les coteries et leurs in- 
justices ne durent éternellement ; et des peintures aussi 
l'on peut dire : | 


Habent sua fata tabellæ. 


la toile de l'illustre maître, soit à payer la somme de 50,000 francs à 
titre de dummages-intérèts. 


= 0 = 


En tête d’un article rédigé en 1830, sur David, se lit: 
« On raconte que ce fut à la protection de Boucher, 
« peintre, favori de M"° de Pompadour et aujourd'hui 
« oublié, que David encore jeune dut son admission à 
« l’école de Vien. » L'un des critiques modernes raconte 
également avoir vu, sur le trottoir d'un brocanteur du 
quai de la Ferraille, un magnifique Watteau au beau 
milieu duquel le marchand fripier avait écrit en grosses 
lettres : « Vataur à vendre ». « Dans les derniers temps 
« du premier empire, dit M. Auvrav (Revue artistique, 
« 1870, page 99, M. Denon, directeur des musées 
« impériaux, flânant au milieu des marchands étalagistes 
« de tableaux, de gravures, de bric-à-brac qui encom- 
« braient alors l’espace entre le Louvre et la place du 
« Carrousel : ses regards furent attirés par l'inscription 
« suivante tracée à la craie sur un grand tableau « Pier- 
« rot voudrait vous plaire. » M. Denon ne pouvait sv 
« tromper, c'était le Gilles de Watteau. Il entra dans la 
« boutique et dit au marchand : Votre Pierrot me plait, 
« Combien en voulez-vous? Celui-ci ne connaissant ni 
« l'acheteur, ni le mérite de l’œuvre, lui demande 200 
« francs que celui-ci s’empresse de lui donner, et fait 
« porter le tableau chez lui, au Louvre, dans la pensée 
« de faire profiter le musée de son heureuse trouvaille, 
« mais 1l n'avait pas songé à la commission d'examen 
.«< des œuvres destinées au Louvre, et qui tout imbue 
« du fanatisme de l'école de David, refusa le chef- 
« d'œuvre de Watteau avec une touchante unanimité. 
« M. Denon en prit gaiement son parti; il garda le la- 
« bleau pour lui. A sa vente il fut acheté par M. Sipieres, 
« lequel, dans le commencement du règne de Louis 


RE — 


« Philippe, le vendit à M. La Caze pour la somme de 
« 3,000 fr. Plus tard on lui en a offert 250,000 fr. pour 
« le musée de Londres, M. La Caze a refusé. » (1). 

On sait si. en dépit de ces inepties et de ce vandalisme 
passager, Boucher et Watteau trainent encore mainte- 
nant par les rues. et sont plus oubliés et plus discrédités 
que David et sa classique école (2. L'heure de la répa- 
ration à depuis longtemps sonné pour Prud'hon et pour 
Géricault, un jour viendra aussi, qui est proche, peut- 


(1} Contrairement à la plupart des prétendus amateurs actuels, 
grands seigneurs ou non, lesquels forment des galeries par spécu- 
lation, afin d'exploiter plus vu moins scandaleusement les œuvres 
marquées de leur estampille, M. La Caze qui vient de doter le Louvre 
de sa merveilleuse galerie, achetait des tableaux par amour de l'art 
et non par ce détestable esprit de boutique et de lucre qui semb'e tout 
envahir aujourd'hui. | 

(2) À la vente de !a galerie de San-Donato, des tableautins de 
Boucher, de Fragonard, de Greuse, s'adjugeaient à 31,000 ; 50,009 ; 
58,000 ; 60,060 ; 77,000 ; 89,000 ; 126,000 fr., alors que l'on avait 
toutes les peines du monde à atteindre le prix de 5,010 fr. pour la 
fameuse Corinne de Gros: chiffre que dépassaient sensiblement de 
simples et très médivcres dessus de porte de Boucher. (Voir le Petit 
Journal du 28 février 1870). 

Il y a là un peu, nous ne nous le dissimulons pas, l'effet de la mole 
aussi exugérée en beaux arts qu'en habillements, et de laquelle on a 
souvent pu dire : 


Diruit, ædificat, mutat quadrata rotundis, 


n'a-t-on pas vu préférer les portails « bons goûts » aux vieux porches 
romans ? Un bel esprit du siècle dernier, n'a-t-il pas déclaré Notre- 
Dame de Paris tolérable, « quoique gothique ! » chantant la gloire du 
dôme du Val-de-Grâce. Molière, notre grand Molière, n'a-t:1l pas 
qualifié Mignard de continuateur des traditions d'Apelles, de Xeuxis 
et de Parrhasius; cru faire un joli compliment à « Jules, Annibal, 


so 


étre, ou l'Assomiption mieux connue de Vincent, ne pas 
sera plus apres le Serment des Horaces et autres étalages 
anatomiques de rotules, de biceps et de mastoïides. 


CATHÉDRALE. 


A droite et à gauche de l'entrée de la sacristie du 
chapitre, se voient deux toiles généralement :l'attribuées 
à Rubens ; une Mise au Tombeau et une Descente de Croir. 


Raphaël, Michel-Ange » en les appelant « les Mignards de leur siècle » 
et écrit sur la décoration de cette coupole : 


Tout s'y voyant tiré d’un vaste fond d'esprit, 
Assaisonné du sel de nos grâces antiques, 

Et non du fade goût des ornements gothiques, 
Ces monstres odieux des siècles ignorants, 

Que de la barbarie ont produit les torrents, 
Quand leur cours inoudant presque toute la terre, 
Fit à la politesse une nouvelle guerre, 

Et, de la grande Rome abattant les remparts, 
Vint avec son empire étouffer les beaux arts, 


Evidemment les OEufs Cassés de Greuze ne valaient pas 126,000 fr. 
et la Corinne de Gros, devait se vendre plus de 5,000. 

Qu'il soit, toutefois bien entendu, que nous ne contestons nt Île 
mérite de David, ni celui de son école, et que nous ne voulons pro- 
tester que contre ce que l'on a singulièrement exagéré chez le mai- 
tre et chez ses élèves, au moment surtout où cette exagération a été 
la cause d’une réaction outrée et d'un absurde exclusivisme 


(1) La Hise au Tombeau a été attribuée aussi à Van Dyck, et même 
à Crayer. Dans sou inventaire, Bergaigne releva en l'église des Récoi- 
lets cun Christ au Tombeau, original de Van Dyck » qui probablement 
est bien le tableau de la Cathédrale. 


co == 


Mise au Tombeau.— Presque assis sur le bord du sé- 
pulcre, le corps du Christ est maintenu par saint Jean, 
debout et regardant avec douleur la Vierge qui, debout 
également, et les bras étendus dans l'attitude de la dé- 
solation, lève au ciel les yeux noyés de larmes. S'age- 
nouillant aux pieds de son Maitre, la Madeleine éplorée 
lui baise convulsivement la main. Derrière elle sont 
deux saintes femmes. 

Comme à Anvers, le corps exsangue de Jésus s'enlève 
sur un suaire blanc; mais sa tonalité, presque partout 
assourdie par des glacis gris, n’attire nullement l’atten- 
tion du spectateur. 

La tête de la Madeleine, présentée de profil, est d'un 
charme et d'un agrément de couleur auxquels on ne 
saurait ajouter. Il serait difficile d'imaginer un type 
rendant mieux cette beauté blonde telle que l'ont cons- 
tamment conçue les meilleurs maitres, et telle que tous 
se plaisent à se la figurer (1). 

Descente de Croir. — Soutenu par saint Jean, Joseph 
d'Arimathie et Nicodème, le Christ est reçu par la Ma- 
deleine agenouillée, et par Marie, qui l’étreint dans ses 
bras. 

Quoique inférieure à la Vierge du tableau de saint 
Jean-Baptiste, en tant qu'expression et distinction, Marie, 
vêtue d'une robe de couleur sombre, et enveloppée d'un 
long voile noir qui lui descend jusqu'aux pieds, est 


(1) « Ce tableau fut restauré en 1862, par M. Demory, peintre à 
» Arras. » (Inventaire de la Cathédrale). M. Dutilleux a fait de cette 
Mise au Tombeau une fort belle copie placée dans l’une des églises du 
département, 


Lee 


néanmoins remarquable. Son visage exprime bien le 
déchirement de l'âme, et son élancement vers son fils 
est palpitant de vérité. 

La Madeleine noffre qu'une reproduction exacte, 
moins l'élégance, de celle de la Mise au Tombeau. Mème 
gaze blanche sur les épaules, même écharpe bleue, 
même robe violette, mêmes plis, même exécution. 

Comme dans la Mise au Tombeau, le Christ est parfai- 
tement peint, mais, pas plus qu'en cette toile, rien en 
lui ne révèle l'Homme-Dieu (1\. 

Si ces deux œuvres ne sont pas, à proprement parler, 
de Rubens, elles ont du moins été exécutées dans son 
atelier, sous ses veux, et très probablement retouchées 
par lui. Non-seulement — en admettant qu'elles ne 
viennent point de la même main — elles sont contem- 
poraines, mais elles doivent avoir été exécutées à une 
époque contemporaine aussi de la Descente de Croix de 
St-Jeun-Baptiste : les trois Madeleines, en effet, accusent 
indubitablement un seul et même modéle. 

Les triptyques sont, l’un près des Fonts baptismaux 2, 
l'autre à la chapelle du Calvaire (3. 

Ces tableaux, que peu d'amateurs remarquaient et où 
on ne distinguait presque plus rien, tellement ils avaient 
été brûlés par la chaux des badigeonneurs et altérés par 
le vernis à voiture dont on n'avait pas craint de les 


(1) Ce tableau qui avait beaucoup souffert a été restauré par M. 
Demory. Doncre en a fait une copie qui est au musée. 

(2) Lors de la réouverture des églises, ce triptyque fut placé à 
Saint-Charles. 

(3) À la mêine époque, ce triptyque fut placé en l'église de Saint- 
Etienne. (Inventaire de la Cathédrals.) 


—UL — 


encrasser, quoiqu'ils fussent points à l'œuf; vernis qui 
les avait horriblement craquelés et évcaillés; ces tableaux, 
disons-nous, depuis leur restauration réapparaissent dans 
leur fraicheur premiére. 

” Exécutés au commencement du XVI° siécle, ainsi que 
l'établirait leur faire, si ne se lisait sur l’un d’eux la date 
de « mars (528 », ils appartiennent à ce genre archaïque 
illustré par les Van Evck (Hubert et Jean de Bruges), le 
mystique, l'idéaliste, le mélancolique, l'incomparable 
Hemling, Rogier de Bruxelles {1}, Jean de Maubeuge, Lan- 
celot Blondeel et Jehan Bellegambe, l'auteur du fameux 
retable de l'abbaye d'Anchin, que le docteur Escallier a 
légué à Notre-Dame de Douai, où malheureusement il 
s'est déjà beaucoup détérioré. 

Au plus grand des deux triptyques, le panneau central 
représente l'adoration des Mages; le volet de droite, 
celle des bergers ; celui de gauche, une femme en habit 
religieux apporlant le berceau de l'Enfant-Jésus, dont un 
petit ange dispose la lavette dans une corbeille d'osier. 

Ces scènes se passent dans un milieu d'architecture 
renaissance, d'une ornementation intérieure excessive- 
ment riche. Les arrière-plans offrent des constructions 
du temps, d'autant plus curieuses, qu'il en reste moins 
aujourd'hui. Celles du volet gauche rappellent beaucoup 
les monuments hispano-flamands. = 

Les chairs des figures sont traitées avec la plus exquise 


(1) Rogier Van der Weyden, que l’on appelle également Rogier de 
Bruges. (Wauters, Revue universelle des Arts, 1853-1856. — Messager 
des Sciences historiques, 846, p. 130 à 137. — Dehaisnes, l'Art chré- 
tien en Flandre, p. 157 et suiv.) 


— 69 — 


finesse; les cheveux si détaillés, que l’on se demande à 
l'aide de quel procédé il a été possible d'atteindre un 
pareil résultat. Il en est de même d’un vase d'or, ainsi 
que des broderies et des pierreries dont sont surchargés 
le mage asiatique et l’ange de la corbeille. 

Le dallage en inarbre sous les pieds de la Vierge est 
frappant (le réalité. 

Au second triptyque, le panneau du milieu retrace 
un épisode de la Passion : Jésus dépouillé de ses vête- 
ments pour être crucifié. Au volet droit, saint Antoine de 
Padoue lit ses heures ; au volet gauche, un ange panse 
la plaie de saint Roch. Tout cela est fait sur fond de 
paysage, avec un encadrement architectural à chaque 
volet. 

Comme dans le premier tableau, la tradition n'est nul- 
lement respectée. Les personnages, rapière et dague au 
côté, en haut-de-chausses et pourpoints avec crevés à 
l'espagnole, sont costumés suivant la mode d'alors. 

Bien que la tonalité de cette peinture soit plus dorée 
que celle du triptyque précédent, dont la gamme est sur- 
tout bleue, et dont les figures moins classiques et moins 
modelées peut-être, ont tout à la fois plus de délicatesse 
et de naïveté; il cest pourtant certain que ces deux œu- 
vres, où l'on retrouve dans les figures les ciels, les loin- 
tains et les motifs architectoniques, etc... même goût, 
mêmes effets et même touche, appartiennent au même 
maitre, 

Mais quel est-il ? 

À la page 245 de son Abbaye d'Anchin, traitant du 
retable polyptyque qu'il avait su reconstituer, et dont il 
était le glorieux et l'amoureux propriétaire, M. Escalli r 


—_ 63 — 


écrivait : « Comparaison faite avec les ouvrages authen- 
« tiques et connus comme étant de Jean Hemmelinck, 
« où Memmelinck, le peintre de Maximilien [*", notam- 
« ment avec la châsse de sainte Ursule et les tableaux 
« diptyques que l’on voit à l'hôpital St-Jean de Bruges, 
« les hommes compétents s'accordent à attribuer le dip- 
« tyque d’Anchin à ce grand artiste, qui vivait à la fin du 
« XV° siècle et même au commencement du XVI siècle. » 

Si cette opinion — moins déraisonnable assurément 
que celle de conservateurs de grands musées, donnant 
bravement à Hemling, qui jamais n'a peint qu'à l’albu- 
mine, la paternité de trés médiocres peintures à l'huile 
— pouvait être admise, nous affirmerions immédiatement 
que les triptyques de la Cathédrale sont également 
d'Hemling; car nous allons démontrer péremptoirement 
qu'ils sont du maître auquel est dû le retable d'Anchin. 

Mais les œuvres d'Hemling, que nous avons vues el 
revues à l'hospice St-Jean, n’ont de commun avec ce 
retable et nos triptyques que le caractère gothique et 
l'exécution à l'œuf. Il faut en effet, malgré la majesté 
du Père Eternel et la beauté touchante du St-Jean de 
Douai, reconnaitre que quelque soient le mérite de ces 
trois tableaux et l'intérêt qu'on leur porte, ils ne peuvent 
en aucune facon, en tant que sentiment, finesse et cor- 
rection, entrer en lice avec la Chässe de sainte Ursule, le 
Mariage mystique de sainte Catherine et l’Adoration des 
Mages, du maitre qui, suivant une expression très-juste, 
joignait au spiritualisme élevé de Fra-Angelico une habi- 
leté supérieure à celle de Gérard Dow (1). 


(1) M. Viardot. 


re 


Ajoutons surabondamment, qu'Hemling étant mort 
quelques années avant la fin du XV siècle, ainsi que Île 
prouvent deux actes de 1495 et 1499 :1\, il est matériel- 
lement impossible que l'abbé d'Anchin, Charles Coguin, 
représenté en grand costume dans le rétable, puisse être 
de la main de cet artiste; Coguin n'ayant été appelé à la 
dignité abbatiale qu’en 1505, c’est-à-dire dix ans après 
le décès d'Hemling. 

Il est au reste établi, par un document de 1601, qua 
découvert à Bruxelles M. Alphonse Wauters ,archiviste 
de cette ville {2}, et qu'a reproduit M. Preux ;3;, que le 
retable d'Anchin est de Jehan Bellegambe, artiste douai- 
sien, dont parlent Guichardin (4) et Vasari (5). 

Qu'au surplus, le retable d’Anchin soit ou non de 
l'ynaigier Bellegambe, ce qui intéresse Arras beaucoup 
moins que Douai, nous avons avancé et nous répétons que 
les triptyques d’Arrassontmanifestement du mêmeauleur. 

Si le tableau de Notre-Dame et ceux de la Cathédrale 
étaient l'un près de l’autre, il suffirait pour toute dé- 
monstration de redire ce que déjà nous avons dit de nos 
deux triptyques. Partout on voit, dans les figures, les 
ciels, les lointains, les motifs architectoniques, même 
arrangement, mêmes effets, même touche ; que l'on com- 
pare, et l'évidence apparaitra. Mais ces tableaux, n'étant 
point ainsi juxta-posés, il faut arriver aux preuves. 


(1) Catalogue du musée d'Anvers, p. 31. — Supplément, p. 2. 
(2) Bruxelles, broc. in-8°. Devroye, 1862. 

(3) Résurrection d'un grand artiste, p. 7. 

(#) Description des Pays-Bas. — Description d'Anvers. 

(5) Vie des plus excellents peintres. 


— 65 — 


Et vraiment, c’est l'embarras du choix: car il y a 
identité dans l’ensemble et dans les détails des objets à 
comparer. 

Identité dans l’ensemble : puisque nous retrouvons 
dans les premiers plans, dans les plans intermédiaires et 
dans les arrière-plans, mêmes dispositions, même carac- 
tère, mêmes opposilions, même exécution, même absence 
de clair-obseur et de vraie perspective aérienne, même 
sécheresse de contours, mêmes qualités, mêmes imper- 
fections. 

Identité dans les détails. En voici quelques exemples : 

Au plus petit des triptyques d'Arras, le Christ a con- 
servé le type hiératique des maîtres mosaïstes, bysan- 
tins et colonais : le torse est peu modelé, les jambes et 
les bras sont maigres et raides. Répété deux fois dans 
le retable d’Anchin, le Christ offre absolument le même 
personnage, le même manque de modelé, la même mai- 
greur et une raideur égale. 

La Vierge du grand triptyque d'Arras a le poignet 
gauche assez mal emmanché, les yeux trop petits, la tète 
trop allongée et entourée de rayons d’or. Au retable 
d'Anchin, Marie reproduit le même caractère et les 
mêmes rayons. 

Dans le grand triptyque d'Arras, l’ange à la corbeille a 
le nez retroussé, les yeux fendus à la chinoise, les ailes 
bizarrement faites de plumes de paon. Ces plumes se 
retrouvent chez tous les anges du retable d’Anchin, et 
le nez retroussé et les yeux chinois à l'ange tenant un 
mirouer et à celui jouant avec un moulinet. 

Toutes les scènes du grand triptyque d'Arras se pas- 
sent dans un milieu d'architecture renaissance, avec force 

b 


= 66 = 


colonnades en marbre rougeätre, force statuettes blan- 
ches, et des monuments de la mème époque dans les 
arriére-plans ; mêmes choses au retable d'Anchin. 

La tête de saint Pierre du retable d'Anchin est la mème 
que celle du saint Antoine et du Mage des deux trip- 
tyques d'Arras. 

Derrière le Mage se voit à Arras un gentilhomme l'épée 
au côté, tournant le chef à droite, regardant à l'opposé, 
et montrant du doigt ce qui se fait au premier plan. Ce 
personnage est exactement reproduit dans la mème atti- 
tude à la suite de l'empereur au retable d'Anchin. Seu- 
lement, il a un costume plus noir et tient de la main 
gauche, non plus sa toque, mais une épée. 

Au grand triptyque d'Arras, on remarque des cartou- 
ches où sont inscrits des passages de l'Ecriture-Sainte. 
Mèêmes cartouches de même couleur, mêmes leltres go- 
thiques jaunes dans le retable d'Anchin. 

Aux deux triptyques d'Arras, des roches bleues se 
profilent sur le ciel qui, bleu dans le haut, a graduel- 
lement passé au blanc vers le bas. Mèmes ciels, mêmes 
dégradations, mêmes rocs au retable d’Anchin. 

Insister davantage deviendrait fastidieux. Il y a déjà 
luxe de preuves; ne néglhigeons pas pourtant une preuve 
de preuve, afin de convaincre les plus récalcitrants, si 
par hypothèse il s'en rencontrail. 

Le musée de Douai posséde, de Bellegambe, les volets 
d’un autre tableau que l'on pense avoir orné la chapelle 
de la confrérie de l’Immaculée-Conception aux Récollets- 
Wallons (de Douai). Ces volets, décrits par MM. Cahicr (1) 


(1) Mémoires de la Société de Douai, 2° série, t. IV.—Appendice, p. 21. 


=, = 


et Debaisnes (1), sont peints en grisaille sur une face et 
recouverts sur l’autre de peintures polychromes. Ils 
offrent, avec les tripltyques d'Arras et le retable d’An- 
chin, les mêmes points de repère et de ressemblance. 

Mème archilecture, mêmes colonnades, même sta- 
tuaire, mêmes cartouches, mêmes légendes. 

Même ange au nez retroussé, aux yeux fendus à la chi- 
noise, aux ailes en plumes de paon. 

La tête de saint Roch, du petit triptyque d'Arras, a 
été répétée en grisaille, sans la moindre modification, 
dans le saint Joachim de la scène de l’Agneau pascal du 
tableau du musée. 

Enfin au panneau central du grand triptyque d’Arras, 
nous avions considéré comme un repeint archi-maladroit 
le morceau de ciel qui, bleu de Prusse dans le haut, 
devenait dans le bas très-blanc, sans transition autre- 
ment ménagée que par une arcade n'élant nullement de 
nature à expliquer le contraste choquant de ces deux 
tonalités (2). Eh bien, cette singularité se retrouve iden- 
tiquement, dans les mêmes conditions, au tableau du 
musée de Douai (3). 


(1) Art Chrétien, p. 236 et suivantes 


(2) Co contraste est tellement criant, que M. Demory avait été sol- 
licité par plusieurs personnes de gratter on de glacer le ciel, afin d’en 
atténuer les tons: mais, partageant notre avis, l'artiste s’est refusé à 
assumer cette responsabilité. Bien lui en a pris. 


(3) Postérieurement à la lecture de cet article en séance académique, 
des photographies exécutées d'après les triptyques de la Cathédrale 
ont élé portées à Bruges; et, à première vue de la reproduction du 
plus grand de ces tableaux, les amateurs Brugeois se sont écriés : — 
« Ah! ceci est du peintre de Douai. » 


_ G8 — 


Que dirait de plus une signature ? 

Huit jours s'étaient écoulés depuis que nous avions 
fait avec M. Demorvy ces constatations, lorsque nous par- 
vint la brochure de M. Preux, où l'on voit à la page 14 : 
« Il existe à la Cathédrale d'Arras deux p'tits triptrques 
« que beaucoup de connaisseurs rapprochent du retable 
« d’Anchin, car ils offrent à peu près les mêmes carac- 
« tères; l’un d'eux porte la date de mars 1528. Ici en- 
« core les dates autorisent la supposition ; nous signa- 
« lons donc ce point aux investigations des érudits. » 

Que le rapprochement ait eu licu, ricn de surprenant ; 
mais ce rapprochement fait, nous comprenons mal que 
ces doutes et ces simples suppositions nous aient permis 
de répéter l’Eureka d'Archiméde. 

Adoptant la manière de voir de MM. Cahier et Dechais- 
nes, M. Preux dit ensuite : « Mais nous n'hésitons pas 
« à croire que notre compatriote est l'auteur des deux 
« volets polvchromes consacrés à l’Immaculée Concep- 
« tion, et qui se trouvent au musée de Douai. Nous ne 
« parlons pas des grisailles qui forment l'extérieur de 
« ces volets, ct qui sont, ou plus modernes, ou certai- 
« nement d'une autre main. » 

Pourquoi donc? Comment expliquer que l'extérieur 
des volets soit resté à exécuter, ou ait été exécuté par 
un autre artiste ? Moins préoccupé de la scholastique go- 
thique, Bellegambe a, dans la grisaille, procédé plus lar- 
gement que dans les parties polychromes surchargées de 
détails et traitées presque en miniature ; cela devait être, 
et cela est constamment ainsi, et cela n’établit aucune 
divergence entre le faire de la face intérieure et celui 
de la face extérieure de ces volets : comme M. Preux 


— 60: 


pourra facilement s’en convaincre en se livrant à un 
nouvel examen, et en comparant la tête de saint Roch 
d'Arras, avec sa répélition en grisaille dans le tableau 
du musée de Douai. 

Terminons sur les triptyques de la Cathédrale par une 
double observation. 

D'abord, ils ne sont nullement petits, puisque le pre- 
mier mesure un mêtre quatre-vingt-cinq centimétres de 
haut, cadre non compris, et que le second a des dimen- 
sions presque égales. 

Ensuite, ils ont une valeur sortie. M. Escallier 
a, en cffet, refusé de vendre son retable au roi de Prusse 
pour 80,000 fr., et après la mort du docteur, M. Besson, 
alors préfet du Nord, a, en présence de M. Maurice, 
maire de Douai, et du sous-préfet de cette ville, demandé 
au doven de Notre-Dame, s’il consentirait à le céder 
pour 500,000 fr., choses que nous savons personnel- 
lement, pour les lenir de M. Escallier, de M. Robaut et 
de M. le doyen. 

Les triptyques de la Cathédrale ont été encadrés par 
un mème artiste. Les cadres ajourés dans les rinceaux et 
les enroulements desquels se joue tout un monde d’anges 
et de chimères, dénotent la même conception, accusent 
le même ciscau et sont d'une beauté réellement excep- 
tionnelle. Au bas du plus grand, on distingue des mitres 
abbatiales; dans les motifs du plus petit, s'agencent les 
ours de saint Vaast, portant des écussons aux armes du 
Castrum Nobiliacum et à d'autres armoiries particulières, 
celles sans doute du donateur, d'où la preuve que ces 
tableaux proviennent de l’ancienne abbaye de St-Vaast. 

Leur restauration était d’une difficulté effrayante : 


— 70 — 


peints à l'œuf, en effet, ces panneaux ne pouvaient sup- 
porter ni lavage, ni l'emploi des alcools. Il fallait, choses 
épineuses, trouver le moyen de faire réadhérer au bois 
la couleur écaillée partout, soufflée en maintes places, 
prête à tomber, et enlever d’affreux repeints à l'huile et 
des mastics de vitrier. Toutes ces difficultés ont été fort 
heureusement vaincues par M. Demory; on ne saurait 
trop l’en féliciter. 

Une chose reste à faire cependant. En raison des va- 
riations de température qu'elles subissent, de l’action 
solaire qu’elles éprouvent et des brouillards qui s’y for- 
ment, les églises sont toujours très-funestes aux pein- 
tures. Ces causes délétères agissent particulièrement dans 
la Cathédrale, excessivement humide et percée de nom- 
breuses fenêtres dont rien ne vient atténuer le jour. Il 
serait indispensable qu’une serge verte protégeàt ces 
triptyques — d'autant plus sensibles qu’ils sont peints à 
l'albumine—contre les dangers que nous venons de 
signaler. 

Au bras de croix de droite, on remarque le magni- 
fique Van Thulden, que l'on peut considérer, dit-on, 
comme l’œuvre la plus importante, la mieux réussie et 
la mieux conservée de ce maitre. 

Au haut de cette toile, apparail majestucusement dans 
une lumineuse auréole la Sainte-Trinité. 

Du flanc droit du Christ, part un filet de sang qui 
tombe en une fontaine dont nous allons parler. 

Au-dessous, à gauche, couronne en tête, vêtue d’une 
longue robe bleue brodée d’or et de perles, et portée 
sur un chœur d’Anges chantant ses louanges, la Vierge 


fait jaillir de son sein un lait qui va se mèler au sang 
de son fils, et tombe dans le même récipient (1). 

Un peu plus bas, à droite, saint Bernard agenouillé 
que couronne un ange, dominé lui-même par trois autres 
anges personnifiant les Vertus Théologales, tient à la 
main, tout arrosée du sang de Jésus et du lait de Marie, 
la plume avec laquelle il a écrit le #emorare, l’Ave Maris 
Stella, les commentaires du Salve, et parait en extase 
devant la Vierge. 

Au-dessous de saint Bernard, est la fontaine de la 
Sagesse qu'’ornent les attributs des quatre Evangélistes, 
que surmontcnt les clefs de saint Pierre, qu'éclaire la 
lampe de la Vérité, et au bas de laquelle l'hydre de l’Er- 
reur souffle, en rugissant, ses ténèbres et ses flammes 
impuissantes. Sur cette fontaine se groupent cinq petits 
anges : le premier, figurant l’Innocence, tient une bran- 
che de lys, emblème de la Pureté; le second—la Macé- 
ration, —porte une discipline et foule aux pieds une cou- 
ronne; le troisième—la Prière, —prie incliné; le quatrième 
— la Vigilance, —veille attentivement sur la lampe confiée 
à sa surveillance ; le cinquième — la Puissance, — porte 
un sceptre de roi. 

Au-dessous de la Vierge, des moines dominicains, 
bénédictins, franciscains, etc..., viennent recucillir dans 
leurs écritoires le mélange de sang et de lait qui coule 
de la fontaine. 


(i) Nous n'avons pos indiqué ce tableau dans la nomenclature don- 
née au début de cet article, parce qu'il n’a pas élé sauvé par Doncre, 
mais : « offert de 1828 à 1830 à Mgr de la Tour d'Auvergne par une 
« dame d'Amiens de Sa connaissance, qui avait éprouvé des revers de 
« fortune, » (Inventaire de la Cathédrale.) 


— 9 


Au loin, on entrevoit vaguement Pégase, traversant 
l'espace après avoir, d'un coup de son sabot, fait jaillir 
de l'Hélicon la fontaine Hippocrène, où plusieurs poëêtes 
puisent l'inspiration; au pied de cette montagne, Minerve 
casquée, portant l'égide et appuyée sur sa lance, est sa- 
luée par différentes figures mythologiques, Apollon el 
les Muses très-probablement ; plus bas, un trou noir et 
béant comme l'entrée de l’Erébe. Peut-être cela signifie- 
t-il qu’il y a loin de la sagesse humaine et de ses déités, 
depuis longtemps éclipsées, à l’infaillible et immuable 
sagesse divine ; que l’une ne conduit qu’à l’abime, tandis 
que l’autre mène au ciel (1). 

Quoiqu'il en soit, ce tableau dans lequel règne un cer- 
tain sensualisme de formes, et dans lequel aussi le svm- 
bolisme chrétien s'allie à l’allésorie mythologique, n'est 
point à l’abri de toute critique. Mais quelle coloration, 
quelle fraicheur, quelle harmonie rosée, quelles carna- 
tions, quelle brillante exécution ! 

Vu au travers l'atmosphère d'or qui le voile à demi, 
le Christ est d'une noblesse vraiment céleste, ct cette 
fois traduit bien l’'Homme-Dieu. 

La Vicrge, si elle ne rend pas précisément la chaste 
et l'immaculée souveraine du ciel, représente au moins 
l’une des plus belles reines de la terre; la tête esl aris- 
tocratique, et les mains effilées sont d’une blancheur et 
d'une finesse sans égales. 

Quant aux Anges, presque entièrement quoique tres- 
décemment nus, ils sont aussi, comme couleur et comme 


(1) Au bas d’une composition allégorique de Martin de Voss, gravée 
par Jean Sadeler, on trouve un Mont Parnasse avec Apollon, les Muses 
et Pégase, dont Van Thulden paraît s'être beaucoup inspiré. 


nn = 


lignes, d'une délicatesse et d’une richesse exception- 
nelles. Celui surtout qui lève le bras et parait diriger le 
chœur est d’une perfection que l’on ne saurait guère 
dépasser (1). 

C'est ici Le lieu de disculper M. Demory de l'accusation 
aussi retentissante qu'imméritée que lui a valu la res- 
tauration de cette toile. 

Quand après leur décrassement réapparurent les chairs 
dans leur éclat primitif, Mgr Parisis trouva, l’on ne sau- 
rait l'en blâmer, que la gorge de la Vierge était insufi- 
samment couverte, et pria M. Demory de la voiler davan- 
tage. L'artiste, l’on ne saurait l'en blâmer non plus, s’y 
refusa nettement en disant que porter la maïn sur un 
chef-d'œuvre de Van Thulden serait un attentat de lése- 
peinture auquel rien ne saurait le résoudre. Peu habitué 
à des résistances aussi absolues, l'évêque déclara qu’en 
ce cas le lableau ne rentrerait plus dans la Cathédrale. 
Grâce à des pourparlers nouveaux, une transaction inter- 
vint : M. Demory fit au pastel la gaze qu'exigeait Sa 
Grandeur, et le tableau fut replacé. 

Advint un touriste qui, entendant parler de la modifi- 
cation et la prenant pour un repeint, prononça le mot de 
vandalisme qu'écho de cette indignation, colporta par 
toute la France un journal dont le nom nous échappe 
aujourd’hui. 


(1) « Cette toile, qui commençait à se détériorer, fut restaurée en 
1862, avec beaucoup d'intelligence, par M. Demory-Herbet, peintre 
d'Arras; il a fallu détacher une couche épaisse et empâtée de pous- 
sière. L'artiste a eu le talent de faire revivre cette œuvre d’un grand 
maître, que l'on croit n'avoir pas été copiée. » 

(Inventaire äâe la Cathédrale.) 


74 — 


La grande ire fût immédiatement tombée et le journal 
cût réservé ses foudres pour une autre circonstance, si, 
mieux informé ou plus clairvovant, le touriste avait su 
que le prétendu repeint si criminel était un pastel par- 
faitement innocent qu'un coup de mouchoir eut suffi à 
faire tomber aussi. 


SAINT-NICOLAS. 


Les deux remarquables tableaux sur bois que ren- 
ferme l'église Saint-Nicolas, sont les volets récemment 
dédoublés d’un triptyque, dont le panneau du milieu a 
disparu sans laisser de traces (1). 

D'un côté, sauf quelques chairs et quelques acces- 


(1) MM. d'Héricourt et Godin (Rues d'Arras, tome 11, p. 305 et 3ü6) 
disent que ce panneau n'était autre que le tableau représentant l'his- 
toire de l’ancien et du nouveau Testament, conservé dans la même 
église. | 

Ceci est une erreur évidente. Indépendamment de ce que, comme 
école, agencement et exécution, ce tableau n'a pas le moindre rapport 
avec ces prétendus volets, les dimensions respectives de ces œuvres 
essentiellement différentes et souverainement disparates, s opposent 
invinciblement à ce qu'elles aient jamais pu constituer le même trip- 
tyque. 

YŸ compris son ancien cadre, en effet, qui n’a été ni changé ni mo- 
difié, ce tableau est loin d'atteindre la hauteur et la largeur des volets 
dont s'agit sans leurs cadres. ° 

Ces peintures proviennent de l'ancienne Cathédrale, à laquelle, suï- 
vant une tradition « que n'’appuie d'ailleurs aucun témoignage histo- 
rique, » elles auraient été envoyées par la cour de Rome, protectrice 
de cette église, depuis que Clément VI s'était élevé du siège épiscopal 
d'Arras à la chaire de Saint-Pierre. (Rues d’Arras, 10c0 citato.) 


Re 


soires, ces volets avaient été traités en grisailles ; sur 
l'autre face, au contraire, ils avaient reçu des peintures 
polychromes. 

Les grisailles nous offrent, à la partie supérieure, les 
quatre principaux pères de l'Eglise : saint Jérôme, saint 
Ambroise, saint Augustin, saint Grégoire. A la partie in- 
férieure, la Vierge assise, tenant sur elle l’Enfant-Jésus; 
en face, un abbé agenouillé, les mains jointes, serrant 
contre lui sa crosse et ayant à ses genoux sa mitre et ses 
armoiries (1). 

Ces grisailles sont d’un grand fini (2). 

Les peintures polychromes retracent deux épisodes 
de la Passion, le Christ tombant sous la Croix et la Mise 
au Tombeau. 

Dans la première de ces scènes, Jésus, dont la tête est 
très-belle, s’affaisse au moment où sainte Véronique va 
lui essuyer la face. A leur suite, vient la tourbe des bour- 
reaux et des insulteurs. Plus loin, se montre l’escorte de 
soldats romains. Plus loin encore, la mére du Sauveur 
précédant les saintes femmes et quelques disciples. 

Dans la seconde, Jésus est mis au sépulcre par les per- 
sonnages traditionnels. Derrière le groupe juif sont trois 
figures, dont une dame, costumées suivant le goût du 
XVI° siècle, trois portraits assurément. Celui de la dame, 
enlevé sans ombres, à la manière de Pourbus et des 
vieux maitres, est fort caractéristique. Au fond se voit 
la descente de croix. 


(1) L'abbé donateur du triptyque très-certainement, c'est donc un 
portrait; nous serions également porté à croire que la Vierge en est 
un autre. 

(2) Elles ont été restaurées par M. Demory. 


= 10 — 


L'une de ces deux peintures, dont l'accent dominant 
est le rouge, porte au bas cette mention : « 4. 4577. 
Petrus Claeiss fecit. » Il serait plus que temps de les res- 
taurer, si l'on ne veut les voir se perdre complètement, 
ainsi que doit le faire craindre leur état déplorable. 


CHAPELLE DES DAMES AUGUSTINES. 


Au-dessus de l'autel est un tableau de grande dimen- 
sion, suffisamment conservé. 

Il représente la Sainte-Famille. 

Au milieu de la toile, la Vierge, assise, tient l’Enfant- 
Jésus deboul, à qui saint Jean-Baptiste à genoux, égale- 
ment tenu par sa mére agenouillée aussi, offre un phy- 
lactère portant ces mots : « Ecce agnus Dei, qui tollit 
peccata mundi. » Derrière sainte Elisabeth et saint Jean 
est saint Joseph assis. À gauche de la Vierge et derrière 
elle sont sainte Anne assise, regardant l’Enfant-Jésus, et 
saint Joachim qui debout écoute ce que semble lui dire 
saint Joseph. | 

Dans le haut voltigent deux anges. L'un, vu de face, 
apporte une couronne ; l’autre, vu de dos, lève un coin 
de draperie qui permet de voir un bout de paysage. 

Cette œuvre, qui nous paraît avoir plus de caractère 
que de finesse, rappelle à la fois l'école du Poussin et 
les maitres italiens. 


PALAIS DE JUSTICE. 


Repoussé par un ciel noir, dont les teintes se dégra- 


or 


dent insensiblement jusqu'à la ligne d'horizon, le Christ 
du tribunal se recommande par un torse très-doucement 
modelé, une draperie fort heureuse et une grande har- 
monie. 

Doncre, qui a copié ce tableau (1), en faisait le plus 
grand cas, et il a de fait un aspect dont, malgré la 
gamme sombre, a été séduit M. Corot, lorsque nous le 
lui fimes voir en compagnie de Dutilleux. 

On se plait à attribuer cette œuvre à Van Dyck. Nul 
plus que nous ne désirerait qu'il en fût ainsi, mais quoi- 
que cela ne soit ni impossible ni improbable, nous n'ose- 
rions l’affirmer (2). 


(1) La copie de Doncre est dans la Cathédrale. 
(2j) Ce tableau a été restauré par M. Demory. 


LE 


TOMBEAU DE ROBERT D'ARTOIS 


et de 


JEANNE DE DURAZZO, 


Par M. DE LINAS, 


Hembre résidant. 


Les souvenirs de la patrie éveillent toujours un sen- 
timent de respect filial dans l'âme du voyageur qui les 
rencontre à l'étranger ; s'ils appartiennent à cette natio- 
nalité restreinte, la province, intermédiaire naturel entre 
la grande patrie et la famille, l'émotion n’en est que 
plus vive. 

Quoique les divisions territoriales de l’ancienne mo- 
narchie française aient aujourd'hui fait place aux Dépar- 
tements, elles persistent obstinément à l’état moral. Les 
dénominations, Provençaux, Alsaciens, Bourguignons, 
Auvergnats, Bretons, Languedociens, Picards, Flamands, 
Artésiens, ont bien pu être effacées sur la carte admi- 
-nistrative, elles sont encore profondément enracinées 
dans les esprits : on n'en reste pas moins bon Français 
pour cela. 


— foi — 


La religieuse pensée qui m'engage à publier une courte 
note recueillie bien loin de l’Artois sera donc, j'en suis 
sûr, appréciée comme elle doit l'être. 

Dans le mur de clôture du chœur de San-Lorenzo, 
église conventueile des Fréres-Mineurs, à Naples, est 
encastrée une dalle de marbre blanc sur laquelle j'ai 
relevé l'inscription suivante : 


IOANNA DYRACHII DVX CAROLI DVCIS 
F. 
MARGARITÆ REGINÆ MAIOR NATV 
SOROR 
ROBERTVSQVE ATREBATENSIS EIVS VIR 
VENENO OB REGNI SVSPICIONEM 
IMPIE NECATI 
OC CONDVNTVR TVMVLO 
A PENE DIRVTO GENTILITIO SACELLO 
VC TRANSLATO 
DEVOTA AC PIA P. IANVARII ROCCHI OPERA PATRVMOVE 
cox(ventus) 
RESTITVTO 
AC DIVO ANTONIO DIVISQVE LVDOVICIS 
FVLGENTISSIMIS MINORVM SYDERIBVS 
D. 
ANNO SALVTIS DIC 19 C XXXIX. 


Au-dessus de cette dalle, qui fait face à la porte de la 
sacristie, on voit, à cheval sur la crète du mur, un sar- 
cophage rectangulaire en marbre blanc, semé de fleurs- 
de-lys et supporté par trois figures en pied. Il est orné 
de bas-reliefs circulaires, représentant à mi-corps le 


— 80 — 


Christ, la Vierge et sain! Jean ; deux anges accostent le 
médaillon du Christ. Le monument est cuc'onné par les 
statues de Robert et de Jeanne, couchées sur un lit à 
baldaquin dont deux anges soulèvent les rideaux. 

La tombe des rejetons de l'illustre maison d'Artois est 
placée à une certaine hauteur ; l'un des grands côtés se 
trouve entièrement caché par les boiseries du chœur : il 
n'est donc pas facile de déchiffrer l'inscription en lettres 
gothiques qui court sur la frise du sarcophage. Heureu- 
sement un chroniqueur napolitain, D. Cesare d'Engenio 
Caracciolo, nous a conservé le texte entier de cette épi- 
taphe ; le voici : 


Hic iacent corpora illvstrivm Dominorvm Dni Roberti de 
Artois et Dnæ loannæ Ducissæ Dvracii conivgvm qvi obi- 
ervnt Anno Domini 1387 die 20 mensis Iulii ro Indict. (1) 


Les personnages dont il est ici question sont : d'abord, 
Robert d'Artois, qualifié comte d’Eu par quelques-uns, 
fils de Jean, comte d'Eu, et d'Isabelle de Melun, petit fils 
conséquemment de Robert IIT d'Artois, comte de Beau- 
mont-le-Rocer, pair de France, ce dernier très-connu 
dans l'histoire pour ses procès et sa condamnation (2); 


(1) Napoli sacra, p. 115. Naples, 1624, in 4°. 

(2) Philippe d'Artois, comte d'Eu, frère cadet de Robert d’Artois- 
Durazzo, eut de Marie de Berry un fils, Charles d'Artois, comte d'Eu, 
seigneur de Saint-Valery et d'Houdain, créé pair de France en 1158. 
Charles mourut le 25 juillet 1472, ne laissant pas d'enfants de ses 
deux femmes, Jeanne de Saveuse et Hélène de Melun ; avec lui s’étei- 
gnit la première maison d'Artois, issue en ligne directe du troisième 
fils de Louis VIII. — V. le P. Ansclme, Hist. généal. de la maison de 
France, t. 1, p. 386 à 391. 


cnsuite, Jeanne, fille aînée de Charles de Sicile, duc de 
Durazzo, et de Marie de Calabre. Jeanne, héritière du 
duché à la mort de son père qui ne laissait pas de pos- 
térité masculine, avait épousé en 1366 Louis de Navarre, 
comte de Beaumont-le-Roger ; devenue veuve en 1372, 
elle se remaria avec Robert et décéda le même jour que 
son second époux, 20 juillet 1387 (1). 

Marguerite de Durazzo, femme de Charles IIL, roi de 
Naples, était la sœur cadette de Jeanne. Soupçonneuse et 
vindicative, Marguerite se serait débarrassée par le poi- 
son d’un beau-frère et d'une sœur dont elle redoutait les 
ambiticuses menées; Caracciolo rapporte cette accusation 
comme un fait généralement admis de son temps (2). 
L'inscription commémorative, au nom près des assas- 
sins, vient confirmer le crime dénoncé par Caracciolo; 
mais la dale unique du double décès, gravée sur l’épi- 
taphe originale, parle assez clairemeni dans son élo- 
quente concision pour qu'il soit inutile de chercher ail- 
leurs le témoignage du fratricide. | 

Robert et Jeanne avaient élé inhumés dans l’une des 
cinq chapelles ravonnantes de l’abside, où on leur érigea 
d'abord le monument décrit ; il y resta jusqu'en 1639, 
suivant l'inscription commémorative, et c'est là qu'il fut 
étudié par Caracciolo. Cette chapelle était dite de la 
Reine, parce qu'elle avait été fondée par Marguerite en 


(1) Hist. généal. etc.,t 1, p. 418. 

(2) « Nella stessa cappella si vede il sepolcro di Roberto d'Artois, e 
con lui fù sepolta Giovanna Duchessa di Durazzo sua moglie, i quali 
morirono in uno stesso piorno, si crede per gelosia del Regno fussero 
altossicati per ordine della Reina Margherita. » Napoli sarra, p. 115° 
— V. encore Villani. 1. 12, et l’Hist. généal. etc., t. 1, p. 389. 


= N9' 


mémoire de son père, décapité à Aversa sur l'ordre de 
Louis, roi de Hongrie; le 25 janvier 1347, indiction 1, 
d'après l'épitaphe publiée par Caracciolo ; le 23 janvier 
1348 selon le P. Anselme (1). Outre les tombes de Charles 
de Durazzo et de Robert d'Artois, on voyait encore dans 
la Chapelle de la Reine les sépultures de Marie, fille de 
Charles III et de Marguerite, morte au berceau en 1371. 
et de Jeanne Oregli, femme du président Mclazone Funi- 
cella, dame d'honneur de la trop célèbre reine Jeanne , 2°. 

La translation du cénotaphe de Robert d'Artois à la 
place qu'il occupe aujourd'hui eut lieu en 1639, lorsque 
le Provincial des Fréres-Mineurs, Janvier Rocco, issu 
d'une noble famille napolilaine alliée aux Molosacchi, 
princes d'Epire (3), consacra la Chapelle de la Reine aux 
saints, Antoine de Padoue, Louis de France et Louis d'An- 
jou. La position nouvelle, assignée au monument, n’offrait 
rien qui blessät les usages recus alors ; en effet, Carac- 
ciolo dit qu'au-dessus de l'entrée du chœur, côté de la 
sacristie, est le tombeau de Catherine d'Autriche, épouse 
de Charles, duc de Calabre, morte le 15 janvier 1393 (41. 
Ce dernier cénotaphe n'a pas bougé; je l'ai encore vu 
perché au sommet du mur de clôture, à l'entrée des 
stalles, en avant de la tombe de Robert. Il consiste en 
un sarcophage de marbre blanc entouré de statues : la 
face antérieure est ornée des médaillons du Christ, de 
la Vicrge et de saint Jean; la face postérieure montre 


(1) Napoli sacra, p. 115; Hist. généal., etc., t. 1, p. 417. 
(2) Napoli sacra, p. 115 et 116. 

(3) Napoli sacra, p. 111. 

(4) Napoli sacra, p. 112. 


ss 89 —= 


trois autres médaillons, saint François d’Assise entre un 
saint et une sainte. Quatre colonnes lorses en mosaïque, 
reposant sur de grands lions, supportent le dais dont 
les tvmpans sont décorés de bas-reliefs sur fond de 
mosaïque; la sculpture tournée vers le maitre-autel re- 
présente le Christ dans une gloire accostée de deux 
anges. L'épitaphe qui contourne le sarcophage ayant été 
publiée par Carracciolo, je trouve inutile de la repro- 
duire ici. 


COMMUNICATION 


RELATIVE AUX 


NODULES PHOSPHATÉS 


du Pas-de-Calais, 


PAR M. PAGNOUL,, 


Hembre résidant. 


— {ir — 


Les principes nutritifs que le sol doit fournir aux 
plantes et qu'il ne renferme cependant, surtout à l'état 
assimilable, qu'en quantité restreinte, sont : l'azote, l'a- 
cide phosphorique, la potasse, la chaux. Tels sont donc 
les principes qu'il faut constamment lui restituer et dont 
l'ensemble constitue ce que l'on nomme aujourd'hui, 
depuis les savants travaux de M. G. Ville, l'engrais com- 
plet. 

La culture intensive, provoquée par une consomma 
tion toujours croissante, réclame donc chaque année des 
quantités de plus en plus grande de ces substances, d'où 
résulte la nécessité de chercher de nouvelles sources 
capables de les produire. 


6. — 


L'azote n'est encore fourni que par les matières ani- 
males, par les eaux d'épuration du gaz d'éclairage et par 
les guanos, dont les gisements s’épuisent; mais les re- 
cherches récentes faites en Italie, par M. Ville, permet- 
tent d'espérer qu'on pourra l’extraire industriellement, 
à l’état de sels ammoniacaux, des suffioni de la Toscane 
et peut-être même de certains volcans arrivés à leur 
période d'apaisement. On en trouverait une source indé- 
finie, si l'on parvenait à fixer à l'état de combinaison 
assimilable l'azote libre de l'air. 

La potasse, extraite des cendres des végétaux et par 
conséquent prise au sol même, lui est maintenant resti- 
tuée en partie par les engrais chimiques, à l'état de 
salpêtre ou même de carbonate ; mais les eaux mères de 
nos marais salants, autrefois rejetées comme inutiles, en 
contiennent des proportions notables, qui, aujourd'hui, 
sont extraites et livrées à l’agriculture. Enfin, les mines de 
sels alcalins découvertes récemment à Stassfurt pourront 
suflire pendant longtemps à la consommation de l’Europe 
centrale. 

La chaux se trouve abondamment partout à l’état de 
carbonate et de sulfate, mais il n’en est pas de même de 
l'acide phosphorique que certaines contrées sont obligécs 
d'importer à grands frais. 

L’acide phosphorique, de même que la potasse, n'existe 
dans le sol que dans une proportion relativement très- 
faible et ils s'y trouvent l’un et l’autre sous deux formes 
très-différentes; une partie seulement est à l’état assimi- 
lable, le reste est engagé dans des combinaisons insolu- 
bles et représente la richesse mise en réserve pour 
l'avenir. Cette partie, en effet, ne se transforme que 


= 1% = 


lentement en matière soluble, sous l’action des agents: 
atmosphériques. | 

On donnait autrefois au sol, par la jachère, le temps 
d'opérer celte transformation, mais l’activité de travail 
qu'on lui impose aujourd’hui ne s’accommode plus de ces 
lenteurs; il faut donc lui fournir ces aliments à la produc- 
tion desquels il ne peut plus suffire, que le fumier ne 
peut plus lui restituer qu'incomplètement et dont cer- 
taines terres, d’ailleurs, sont réellement dépourvues. 

Ainsi la Bretagne contenait, il y a une quarantaine 
d'années, 900,000 hectares de terres incultes et la plus 
grande difficulté que rencontrait leur mise en valeur 
était leur pauvreté en acide phosphorique. Le défriche- 
ment devint en effet possible et profitable lorsqu'on eut 
constaté cette cause d'infertilité et qu'on l'eut fait dispa- 
raître par des importations de phosphates de chaux et 
de noir animal évaluées dans la seule période décennale 
de 1850 à 1860 à 41,000,000 de francs. Les conséquences 
de cette découverte, due particulièrement à M. Favre, 
maire de Nantes, et à M. Bobierre, directeur du labo- 
ratoire de cette ville, ont été de quadrupler la valeur et 
le revenu des propriétés, de tripler les salaires et d’aug- 
menter d'une centaine de mille la population des cinq 
départements de la Bretagne. 

L'Angleterre a reconnu aussi depuis longtemps l’effi- 
cacité des phosphates, et elle en emploie annuellement 
200,000,000 kilog. environ. 

_ L'acide phosphorique est fourni par les os employés 
directement, par le noir animal qui provient de leur 
calcination, par les coprolithes et les nodules phosphatés, 


ne 


par l'apatite de Norwège, par la phosphorite d'Espagne 
et par les guanos. 

Les coprolithes, attribués faussement sans doute à des 
excréments fossiles. ont été remarqués pour la première 
fois, par le docteur Buckland, dans les assises inférieures 
du terrain liasique. Les nodules phosphatés se trouvent 
dans les terrains crétacés inférieurs, c’est-à-dire dans les 
étages dela craie chloritée et du grès vert, et particulière- 
ment dans une couche argileuse désignée sous le nom de 
Gault. 

Le congrès scientifique tenu à Arras en 1854, s'était 
déjà occupé de l'emploi des phosphates de chaux na- 
turels et de leur existence dans le Nord de la France. 
M. Elie de Beaumont avait signalé des nodules dans la 
craie chloritée, ct M. Delanoue annoncail la découverte, 
dans les environs de Lille, d'une couche de phosphate 
calcaire d’une certaine étendue. 

Depuis cette époque, l'exploitation des nodules phos- 
phatés a pu se faire industriellement et sur une très- 
grande échelle dans les départements des Ardennes et de 
la Meuse. Or, il résulte des observations de M. Dusouich, 
confirmées par celles de notre collègue, M. Coince, qu'il 
existe autour du Boulonnais une couche formée par les 
argiles du Gault et de même nature que les terrains 
exploités dans les Ardennes et dans la Meuse pour l’ex- 
traction des phosphates. 

Cette couche, qui part de Nesle et du Nord de Neuf- 
chatel, passe par Tingrv, Desvres, Lottinghen, Quesques, 
Escœuilles, Longueville, Colcmbert, Fiennes, Cafliers; 
on en retrouve des ilots à Comté et au sud-est de Fau- 
quembergue sur la crête saillante qui divise le départe- 


ment dans toute sa longueur en allant du sud-est au 
nord-ouest. Des nodules phosphatés existent en effet 
dans ces terrains, ct il serait fort ulile de rechercher 
s'ils sont exploitables, c'est-à-dire s'ils sont assez riches 
et assez abondants pour que leur extraction puisse 
constituer une opération lucrative. 

M. Delhomel, maire de Montreuil, avant eu l'obliseance 
de m'adresser un certain nombre de ces nodules re- 
cueillis dans les environs de Neufchâtel, j'ai cherché à 
résoudre la première partie de la question en les sou- 
mettant à l'analvse. 

Voici les résultats que j'ai obtenus sur cinq échantillons: 

1. Gris verdûtre. 

2. Gris. 

3. Gris verdâtre. 

4. Gris jaunûtre. 

5. Gris un peu verdâtre. 


Eau ne 
Phosphate de chaux 


Phosphates et oxides de fer et 
d'aluminium . . . . 


Carbonate de chaux. 
Résidu insoluble. 


Indéterminées et pertes 


| 
TOTAUX. . . . |100,0,400,0] 100,0,100.0)1100,01100,0 


— 89 — 


Ces nodules seraient donc un peu moins riches que 
les coprolithes anglais, mais leur composition serait la 
même que celle des nodules exploités dans les Ardennes 
et dans la Meuse. 

Le prix des phosphates de chaux naturels est de 4 à 
5 francs le quintal, et peut être élevé à 12 ou 13 francs 
lorsqu'ils sont transformés en phosphates solubles par 
l’action de l'acide sulfurique; il y aurait donc un grand 
intérêt à faire quelques recherches pour résoudre la 
seconde partie de la question, c’est-à-dire, pour savoir si, 
sur certains points, ces nodules sont assez abondants 
pour être exploités, et s'ils pourraient l'être par des tran- 
chées de quelques mètres de profondeur. 

Voici la marche suivie pour l'analyse de ces nodules. 

Chaque échantillon est d'abord pulvérisé, puis passé 
au crible fin, et la dessiccation est opérée sur 5 gr. à 110 
ou 120°. Le n° 1 a ainsi donné 1, 6 d'eau pour 100. 

108 sont ensuite portés à l’ébullition pendant quel- 
ques minutes avec 100% d'un mélange formé de 80°: 
d'eau et de 20" d'acide azotique environ. Le tout est jeté 
sur un filtre et lavé à l’eau bouillante jusqu'à ce que l'on 
ait obtenu 200%. Le résidu séché et calciné avec lefiltre, 
donne les matières insolubles qui ont été, toujours pour 
le n° 1, de 28,4. 

00e de la dissolution acide correspondant à 2,5 de 
nodules sont traités par l’'ammoniaque qui précipite les 
phosphates de chaux, de fer et d’alumine, ainsi que 
l'alumine et l'oxide de fer qui peuvent se trouver libres. 
Ce précipité, lavé à l’eau bouillante, séché, détaché du 
filtre et calciné ensuite avec les cendres du filtre, pesait 
J8, 


— 90 — 


90% de la dissolution acide sont additionnés de 10° 
d'acide acétique au dixième environ, puis de 20 à 30° 
d'une dissolution concentrée d'acétate de soude. L'acide 
acélique se substituant ainsi à l'acide azotique dans la 
liqueur, on sait que les phosphatés de fer et d'alumine 
seuls se précipitent et que le phosphate de chaux reste 
dissous. On filtre, on lave le précipité, d'abord en rem- 
plissant le filtre avec de l’eau froide, puis avec 100 d'eau 
contenant environ {# d'acide acétique, puis une der- 
niôre fois avec de l'eau. Avec un lavage moins complet 
on laisse de la chaux; avec un lavage plus énergique et 
en employant une eau plus chargée d'acide acétique, on 
enlève du fer. En opérant comme nous l’indiquons, on 
enlève toute la chaux, et [a liqueur filtrée ne contient 
plus la moindre trace de fer. Le précipité séché et calciné 
coulent le fer et l'alumine à l'état de phosphales. Le 
n° | a donné pour ce précipité 108". 

Dans la liqueur filtrée on ajoute de l'ammoniaque qui 
précipite tout le phosphate de chaux. Le poids de ce 
précinité a été de 43,6. 

Si l’on ajoute ce dernier poids de 438,6 à celui des 
phosphates de fer et d'alumine qui était de 106, on 
trouve 53,6, nombre inférieur de 45,4, au poids total 
de 58% obtenu par l'action directe de lammoniaque. On 
doit donc admettre que la dissolution acide contenait 
une partie du fer et de l'alumine à l’état d'oxides libres, 
lesquels, dans Ie traitement par l’acétate de soude, se 
sont transformés en phosphates insolubles en décom- 
posant une parlie du phosphate de chaux et en dépla- 
cant 48,4 de chaux. En déterminant, en effet, la quan- 
tité de chaux restant, 1° apres le traitement direct par 


_ gi — 


l'ammoniaque, 2° après le double traitement par l'acé- 
tate de soude, puis par l’'ammoniaque, on a trouvé que 
le second l'emportait sur le premier de 4s°,9 nombre qui 
diffère peu de 46,4. 

Le nombre 4,4 représentant la chaux éliminée, mul- 
tiplié par #_ donne le nombre 8,1 qui sera le poids du 
phosphate de chaux décomposé. Ce nombre, ajouté à 
43,6 donnera 51,7, poids du phosphate de chaux total. 
Enfin, en retranchant de 58 le nombre 51,7, le reste 6,3 
représentera les phosphates et oxides de fer et d'alu- 
minium. Ce dernier nombre a d'ailleurs peu d'importance 
dans l'évaluation des nodules attendu qu'il pourra varier 
avec le degré de concentration de l'acide azotique employé 
et avec la durée de l'ébullition. 

La chaux qui n'est pas en combinaison avec l'acide 
phosphorique, est déterminée, non pas dans la liqueur 
traitée successivement par l’acétate de soude et l’ammo- 
niaque, puisque sa proportion serait alors trop forte, 
mais dans la liqueur traitée directement par l'anmo- 
nique; on ajoute à cette liqueur, en suivant la marche 
ordinaire, de l'oxalate d'ammoniaque, on chauffe, on 
filtre après un repos de plusieurs heures; on traite le 
précipité sec par l'acide sulfurique pour le transformer 
en sulfate et on multiplie par © pour traduire en car- 
bonate. 

Depuis cette communication faite l’année derniére à 
l'Académie, de nouveaux échantillons, qui nous ont été 
envoyés de différents points du département, nous ont 
donné les résultats suivants . 


_— 99 — 


PAU + 5 à .% + 
Phosphate de chaux. . . . . 


Phosphates et oxides de fer et d’slu- 
minium . e . ns . e e e . 


Carbonate de chaux 
Corps insolubles. . . . . 


Corps non déterminés. 


ÉTUDE 


sur 


L'INSTRUCTION PRIMAIRE 


OBLIGATOIRE ET GRATUITE 


Par M. l'abbé ROBITAILLE 


Henbro résidant. 


Le double problème de l'obligation et de la gratuité 
dans l'instruction primaire est depuis long-temps à l’ordre 
du jour dans les écrits et les feuilles périodiques. Des 
journaux, où il se plaide devant le tribunal de l'opinion, 
il a passé dans les régions élevées du pouvoir. Plusieurs 
projets de loi furent successivement élaborés dans le 
cabinet des Ministres de l'Instruetion publique et sur le 
point d’être soumis aux Assemblées législatives qui 
seront appelées, à une époque plus ou moins rapprochée, 
à se prononcer sur cette grave question. 

Il est naturel, en effet, de voir les esprits à la re- 
cherche des moyens de populariser l'instruction, quand, 


=. 0 — 


depuis quarante ans, tous les efforts tentés pour l'ame- 
liorer n’ont eu que des résultats minimes. Malgré les 
énormes sacrifices faits par l'Etat et par les particuliers 
en faveur de l'enseignement populaire en France, les 
progrès en sont lents partout, et dans quelques contrées 
entièrement nuls. Pourrait-on supposer, si la statistique 
la plus sérieuse ne le constatait, que la France compte 
plus du ticrs de sa population masculine qui ne sait ni 
lire ni écrire à vingt ans, et, ce qui est plus étonnant 
encore, la moitié de sa population féminine absolument 
privée de toute instruction? Ajoutez que parmi ceux 
qu'on appelle instruits ou lettrés, un très grand nombre 
sont incapables de traiter leurs affaires d'intérêt matériel, 
et souvent même de faire une lettre. 

Comment expliquer ce fait incroyable? Il y a dans les 
plus petites localités une école de garçons qui recoit les 
filles dans les communes où elles n'ont pas d'école spé- 
ciale. Les villes en renferment plusieurs, et, de plus, des 
salles d'asile qui donnent aux enfants les premières 
lecons de lecture et d'écriture. 

D'un autre côté, les maitres et les maitresses ne 
manquent plus depuis plusieurs années déjà. Leur 
nombre dépasse les besoins du service dans quelques 
départements et dans le nôtre en particulier. Ces maitres 
et ces mailresses seraient-ils dépourvus d'aptitude et de 
zèle pour communiquer à leurs élèves le goût de l'ap- 
plication ? On ne saurait le penser, si l'on connait les 
épreuves auxquelles ils sont soumis. Ils subissent un 
examen sérieux avant d'entrer en fonctions; l'inspection 
régulière à laquelle ils sont astreints les tiendrait en 
éveil, alors qu'ils ne seraient pas stimulés par l'amour 


2-06 — 


du devoir. La vue de la récompense honorifique et pé- 
cuniaire les animerait, quand ils ne trouveraient pas 
dans l'estime d'eux-mêmes et dans les sympathies de 
leurs concitoyens d'assez puissants motifs de remplir 
relisieusement leurs pénibles, mais nobles devoirs. 
Mais si le mal que l'on déplore ne vient ni de la pé- 
nurie des instituteurs, ni de l'absence des qualités qui 
font les bons maitres, où faut-il en chercher la source ? 
Dans l'indifférence des pères et mères pour l'instruction 
de leurs enfants, et dans la difficulté pour un grand 
nombre de payer la rétribution scolaire, répondent les 
partisans de la gratuité et de l'obligation de l'instruction 
primaire. Selon eux, le seul moyen de détruire l'igno- 
rance des populations et d'éclairer les masses, c’est 
d'introduire dans la loi de l'enseignement élémentaire 
le double caractère de la gratuité absolue et de l’obli- 
sation rigoureuse pour toules les classes de la société. 
Ils citent des faits pour appuyer leur système. Voyez, 
disent-ils, les contrées où ces lois existent; quel con- 
traste frappant elles offrent avec les nôtres. Là, tout le 
monde sait lire et écrire, ou du moins les exceptions 
sont très rares, à peine peut-on cn signaler trois ou 
quatre sur cent. Pourquoi ces résultats ne se produi- 
raient-ils pas en France, si le gouvernement entrait 
dans la voie que suivent l'Allemagne, la Suisse et une 
partie des États-Unis? Pourquoi du moins, continuent-ils, 
ne pas faire un essai, lorsque tous les efforts tentés jus- 
qu'ici pour généraliser l'instruction populaire ont été 
complétement inutiles? Avant d'entrer dans l'examen de 
ces deux délicates questions qui semblent diviser et 
même passionner les meilleurs esprits, je sens le besoin 


— 96 — 


de protester contre un préjugé partagé par un certain 
nombre d'hommes qui regardent l'Eglise comme ennemie 
des progrès de la science, parce qu'ils nuisent à la pro- 
pagation des vérités dont elle est dépositaire. 

Loin de condamner la science, loin d’en craindre la 
diffusion dans les masses, l'Eglise, au contraire, n'a rien 
négligé, depuis son berceau, pour 1x propager au milieu 
des populations, à mesure qu'elle faisait la conquête de 
nouveaux territoires. Lorsqu'elle eut brisé dans la main 
des tyrans le glaive de la persécution, et que, dégagée 
de toute entrave, elle put élever des temples à la gloire 
du Dieu qui l’avait rendue victorieuse de ses ennemis, 
son premier soin fut d'y placer des chaires d'où sont 
descendues les premières leçons destinées à éclairer le 
peuple. À côté des presbytères ou des maisons épisco- 
pales, souvent même à l'intérieur de ces édifices, près 
des monastères et des communautés religieuses, dans le 
sein des Chapitres et des Cathédrales, elle ouvrait des 
écoles où elle appelait les jeunes générations sans dis- 
tinction de riches et de pauvres, donnant aux uns et aux 
autres les rudiments des sciences ou les plus hauts 
enseignements, selon leur position sociale et leur capa- 
cité. Les païens, il est vrai, avaient aussi leurs écoles, 
mais elles n'étaient accessibles qu'aux sages et aux 
philosophes; en sorte que la masse de la populationn'en 
demeurait pas moins dans la plus profonde ignorance. 

L'esprit dont était animée l'Eglise, à son origine, n'a 
pas cessé de la diriger dans la série des siècles. Partout 
dans les Conciles, dans les écrits des Pères, dans les 
bulles des souverains Pontifes, dans les instructions 
pastorales des évêques, vous trouverez les exhortalions 


— 07 == 


les plus pressantes adressées aux pasteurs des âmes, 
aux congrégations religieuses, aux missionnaires, d’ins- 
truire les peuples avec un zéle infatigable, et de leur 
fournir, par la connaissance des lettres humaines, les 
moyens de mieux étudier les vérités de la religion. 

Long-temps les prêtres et les moines furent les seuls 
instituteurs de l'enfance. Eux seuls avaient mission de 
former son esprit et son cœur, et ils devaient consacrer 
à cette œuvre de vraie civilisation, tous les moments que 
ne réclamaient pas leurs autres devoirs. Lorsque le 
nombre des ecclésiastiques le permit, l'enseignement 
élémentaire était la seule tâche qu'eussent à remplir ceux 
qu'on venait de revêtir du sacerdoce. Beaucoup d’entre- 
eux n’arrivaient au gouvernement des paroisses qu'après 
avoir dirigé une école pendant plusieurs années. 

L'Eglise cependant, avait compris la nécessité de don- 
ner aux prêtres des coopérateurs dans l'œuvre de l’édu- 
cation des peuples. De là, les congrégations d'hommes et 
de femmes dont le but unique est d'élever l’enfance et 
la jeunesse, en la formant à la science et à la vertu. Ces 
congrégations se multiplient sur tous les points du globe, 
montrant partout un dévouement invincible, et se con- 
ciliant les sympathies générales, quand les populations 
ne sont pas en proie au vertige révolutionnaire. 

La France, à elle seule, envoie dans toutes les contrées, 
et jusqu'aux extrémités du monde, ces admirables ou- 
vriers de la pensée, ces zélateurs de l’enseignement po- 
pulaire qui quittent leur patrie, leur famille, leurs biens, 
essuyent les fatigues de toutes sortes, s'exposent aux 
dangers d’un long voyage, j'allais dire, aux angoisses 


7 


— 98 — 


d'un exil volontaire, pour rompre à l'enfant le pain de 
la parole qui l’engendre à la religion et la société. 

Vous avez vu sur les traces de nos héroïques soldats 
ces frères et ces sœurs, sous des noms divers, s'emparer 
du sol nouvellement conquis, y fonder des écoles nom- 
breuses, et répandre sur les générations plongées dans 
les plus épaisses ténébres les éléments des connais- 
sances humaines avec les lumières de l'Evangile. Voilà 
ce qu'a fait l'Eglise dans tous les temps. 

Il était donc l'interprète de sa doctrine, comme de ses 
vœux, l'illusitre évêque d'Orléans, lorsqu'en 1864, il 
prononçait, dans le congrès de Malines, ces éloquentes 
paroles : « Je le sais, parmi les hommes religieux, 
depuis quarante ans, il v a eu quelques préjugés contre 
l'instruction populaire. À ces préjugés, presque partout 
évanouis aujourd'hui, je me borne à opposer en passant 
trois réponses que, j en suis sûr, vous trouverez bonnes. 

» On a dit: elle est un danger, quand elle cst incom- 
plète. Je ne réponds qu'un mot: donc rendez-la com- 
plète; hommes religieux, ouvrez votre bourse, donnez 
votre cœur et fondez des écoles complètes et religieuses. 

» On dit encore, ec qui est vrai: elle est dangereuse, 
parce qu'elle est une source d'orgucil et d'inégalité, tant 
qu'elle n'est pas universelle. Eh bien, ma réponse sera 
encore ici bien simple : rendez-là universelle. 

» Enfin, on dit : elle est dangereuse, parce qu'il v a 
de mauvais instituteurs. Ceci serait très-sérieux, s'il 
s'agissait d'institcurs impies et immoraux. Quant aux in- 
capables, je vous répondrai avec un de nos plus brillants 
et plus solides oratcurs de l’année dernière, M. Cauchin : 
« De tous les instituteurs, le plus mauvais c'est l'igno- 


— 99 — 


rance. » Et n'est-ce pas dans ce sens que le saint Pape 
Benoit XIII a dit avec tant d'autorité : « l'iunorance est 
la source de tous les maux. » /gnorantia omnium malu- 
rum origo est. » 

Voilà, dirai-je de nouveau, l'esprit de l'Eglise ; et quand 
il s'asit de son enseignement, le passé répond de l'avenir. 
Aussi, on peut être certain qu'elle ne condamnera pas 
les mesures que les gouvernements croiront devoir 
prendre dans l'intérêt de l'instruction primaire, si elles ne 
sont pas de nature à compromettre des intérêts plus 
graves, ceux de la religion et de là morale. Qu'à ce dou- 
ble point de vue on lui doune de sérieuses garanties, et 
elle ne manquera pas d'applaudir au succés de tous les 
efforts tentés pour améliorer et propager l'instruction po- 
pulaire. Il serait donc injuste de la mettre en cause, 
conune on l'a fait dans quelques écrits, à l'occasion du 
caractère d'obligation et de gratuilé que les partisans des 
institutions allemandes veulent introduire dans la loi 
nouvelle. 

Si l'on étudie soigneusement, en effet, les tendances 
de l'Eglise, peut-être la verra-t-on pencher vers la gra- 
tuité, toutes les fois qu'elle pourra compter sur un ensei- 
gnement religieux et moral. N'est-ce pas ce qui ressort de 
l'approbation au moins indirecte donnée par elle aux sta- 
tuts des Frères des Ecoles chrétiennes où la gratuité 
absolue est admise pour tous les éléves, sans égard à 
leur rang ni à leur fortune? 

Le caractère oblisatoire de la loi parait également 
avoir été provoqué par les évêques de nos contrées dans 
le XVI et Le XVI siècle. Autitre XXI des décrets syno- 
daux du diocèse de Cambrai, en 1550, sous l’évèque Ro- 


— 100 — 


bertde Croy ; en 1617, sousl'archevèque Vander Burges, 
et réimprimé en 1686, du temps de Jacques, Théodore 
de Bryas, il est dit que les magistrats seront priés de 
forcer les enfants de fréquenter les écoles. Les pères du 
concile provincial engagent ces magistrats à infliger des 
peines aux parents et aux maitres qui négligent d’y en- 
voyer leurs enfants ou leurs serviteurs , et même à ex- 
pulser de leur ville et de leur village ceux qui se mon- 
trent rebelles à leurs ordres. Le roi d'Espagne sanctionna 
ces décrets et les fit mettre à exécution (1). 

Ces faits prouvent que l'idée de la gratuité et de l'obli- 
galion dans l'instruction primaire, n est pas nouvelle, et 
que l'Eglise ne la repousse pas lorsqu'elle propage à la 
fois la religion et la sicnce. 

Examinons maintenant le double problème de l'obliga- 
tion et dela gratuité de l'instruction primaire, et deman- 
dons, d'abord, si la pensée d'introduire dans les lois qui 
concernent l'enseignement le caractère obligatoire est réa- 
lisable en France. 

Dans nos villes, en général, la misère chasse nos en- 
fants du foyer domestique, et les jette dans les usines ou 
dans les ateliers, dès l'âge de six à sept ans, venant de 
la salle d'asile où ils avaient appris à épeler, peut-être 
même à lire péniblement. Ils oublient bientôt ces pre- 
miers rudiments sous le poids des incessants travaux 
qui les accablent et les étiolent. 

Dans nos campagnes, on se trouve en face des mêmes 
difficultés. Des usines de toutes sortes s'y élèvent en 


(1) Voir les statuts synodaux de Cambrai. Edition de 1686, pag. 75 
et 162. 


— 101 — 


grand nombre, et renferment une partie considérable 
de la jeune population. D'un autre côté, les exigences de 
l'agriculture qui, en se perfectionnant, demande plus de 
travailleurs ; et, par dessus tout, les besoins qui assiégent 
la famille où pour se procurer le pain de chaque jour, 
les bras du père et de la mère ne suffisent plus, devien- 
nent des obstacles insurmontables au développement de 
l'instruction primaire. 

Car bien que les travaux des champs ne soient pas 
continus, et que le chômage forcé pendant les gros temps 
d'hiver laisse des intervalles libres, cela ne suflit pas 
pour enseigner aux enfants les choses les plus élémen- 
taires. Ce qu'ils ont appris en deux ou trois mois s’efface 
vite ; il n'en reste presque pas de traces dans leur mé- 
moire; et il faut recommencer, pour ainsi dire, à l'a, 
b, c, à chaque réapparition à l’école. Voilà pourquoi des 
enfants la fréquentent pendant quatre ou cinq ans, dans 
leurs moments de liberté, et la quittent sans rien savoir; 
ou ils savent si peu et si mal, qu'à quinze ou dix-huit 
ans, ils ont lout oublié. 

Tel est l’état des choses dans la plupart de nos dé- 
partements. La loi, dont on déplore l'absence, le chan- 
gerait-elle? C'est bien douteux, même en employant les 
moyens mis en avant par ses partisans les plus décidés. 
Comment forcer les pères et mères à mettre leurs en- 
fants à l'école, s'ils sont pauvres, ou si, sans avoir re- 
cours à la mendicité, ils vivent avec peine à l’aide d'un 
travail quotidien auquel les enfants sont enchaïinés dès 
l'âge le plus tendre? Les condamnerez-vous à la prison? 
Mais alors qui nourrira la famille? Les punirez-vous 
d'une amende? mais ils n'ont pas de quoi la payer. Les 


— 102 — 


priverez-vous des secours indispensables à leur subsis- 
tance? Vous les laisserez donc mourir de faim! Les 
priverez-vous de certains privilèges, par exemple, du 
droit de vote, s'ils ne savent ni lire, ni écrire? La 
plupart, peut-être, + seront insensibles, parce qu'ils sont 
aux prises avec d'impérieux besoins qui leur ôtent tout 
sentiment étranger à leur misère. 

Vous vous trouverez donc devant des difficultés de 
telle nature que la loi sera frappée d'une complète 1m- 
puissance. Les mesures auxquelles elle donnerait licu 
de recourir souléverait une réprobation générale, et 
provoqueraient des troubles sérieux, sans atteindre le 
but proposé. Car si les chefs de famille s’obstinaient à 
lutter contre ces exigences, leur persévérance, leur 
nombre, la sympathie qu'ils se concilicraient forceraient 
l'autorité de s’arrèter dans cette voie périlleuse. 

A-t-on réfléchi séricusement sur les conséquences 
qu'aurait cette loi d'obligalion avant d'en exprimer le 
vœu? Toute loi, pour tendre au bien public, doit être en 
harmonie avec les pensées, les habitudes, les aspira- 
tions, en un mot, avec les mœurs des peuples pour 
lesquels elle est faite. Or, peut-on assurer que la France 
soit mûre pour un régime qui conduirailt peut étre 
souvent l'agent de police au sein des familles, pour en 
troubler le repos et détruire la puissance patcrnelle par 
la contrainte qu’elle aurait à subir dans l’exercicz d'un 
droit qu’on a regardé jusque là comme inviolable ? 

Les défenseurs du système obligatoire répondent avec 
M. Duruy que la puissance des parents a ses limites 
tracées par les intérêts les plus graves, ceux de l'édu- 
cation de leurs enfanis, et que s'ils leur doivent la 


— 103 — 


nourriture du corps, ils sont bien plus tenus encore de 
leur procurer l'aliment de l'intelligence. Malgré ce qu'il 
y a de vrai dans ces raisonnements, n'est-il pas à 
craindre que les péres et méres n'en soient pas frappés, 
ct qu'ils ne résistent aux injonctions des magistrats 
qu'ils traiteront de vexatoires ; ou que, du moins, ils n'y 
opposent une force d'inertie invincible? N'est-on pas 
forcé d'avouer que les choses se passent ainsi dans les 
états d'Amérique où la loi d'obligation est proclamée ? 

Toutefois, il est des considérations plus graves encore, 
et qui touchent à ce qu'il y a de plus sacré parmi les 
hommes, c’est-à-dire à la liberté de conscience, au droit 
de sauvegarder l'innocence et la foi de ceux qu'on aime 
plus que ses biens, plus que sa vie. Supposée l'instruc- 
lion obligatoire, le père se verra forcé de placer ses 
enfants sous la direction d'un maitre qui n’a pas sa con- 
fiance, qui ne lui présente aucune garantie, ni sous le 
rapport de la religion, ni sous le rapport des mœurs; 
qui peut altérer leurs dispositions natives et gâter leur 
jeune cœur, en leur inoculant l'esprit d'insubordination 
el d'indépendance , ou mème le venin de l'erreur et de 
l'incrédulité. Quelle cruelle situation pour un pére qui 
comprend ses devoirs, et que l'on place dans la cruelle 
alternative de violer les lois de son pays ou d’étouffer la 
voix de la nature ct de la religion. 

Cette hypothèse est toute gratuite, dit M. Duruy, dans 
son rapport sur l'instruction obligatoire. 

« [1 y a en France 36 millions de catholiques contre 
moins de ? millions de dissidents, les lois ne sont pas 


faites pour ce qui est l'exception. l'école n'est pas l'E- 


— 104 — 


glise (1); on y enseigne ce que les enfants de tous les 
cultes doivent savoir, les grandes vérités religieuses et 
morales que toutes les consciences acceptent... En fait, 
il existe très-peu d'écoles mixtes, quant à la religion ; on 
n'en compte que 211 sur plus de 52,000. D'ailleurs, dans 
ces écoles comme dans celles où sont reçus les enfants 
des dissidents isolés, ceux-ci trouveront toujours auprès 
de l'administration les moyens assurés de sauvegarder la 
foi de leurs enfants; car la tolérance religieuse est la 
plus précieuse conquête de la révolution. » 

Mais qui croira que les enfants de ces 211 écoles, qui 
entendront chaque jour un enseignement en désaccord 
avec celui du foyer domestique, pourront sauvegarder 
leur foi, parce qu'ils ont la faculté de recourir à l'admi- 
nistration ? Franchement cela n’est pas sérieux. Et dans 
les 52,000 autres écoles où l’on ne parlera, selon M. Du- 
ruy, que des grandes vérités religieuses et morales que 
toutes les consciences acceptent, les enfants n'auront 
donc plus que la religion naturelle et la morale indépen- 
dante ? Car la religion chrétienne et la morale évangé- 
lique ne sont pas acceptées par toutes les consciences. 
Et puis, un maitre peut-il à chaque moment retenir sa 


(1) Il paraît que M. Duruy n'est pas en ce point du sentiment du 
gouvernement prussien, ni même des gouvernements de l'Allemagno 
en général. Dans ces contrées l’enseignement est professionnel, c'est- 
à-dire que chaque école a un caractère religieux, catholique où protes- 
tant. Un professeur catholique ne peut enseigner dans une institution 
protestante des choses même indifférentes, et réciproquement. ‘La lé- 
gislation de ce pays classique de l'instruction primaire appelle l'école 
une annexe de l’Eglise Sans doute aux yeux de l’ancien ministre. ce 
texte est une vieillerie. 


— 105 — 


pensée captive et la dissimuler, même avec la volonté de 
sen tenir au vague enseignement du programme du 
ministre de l'instruction publique ? Si ses convictions sont 
contraires à celles du père de famille, ne les insinuera- 
t-il pas, même malgré lui, à ses élèves ? N'est-ce pas 
une illusion de penser que le contact habituel d'un 
maitre irreligieux ou immoral puisse n'offrir aucun dan- 
ger pour les enfants ? Ce sont là des craintes chimériques, 
reprennent les partisans du système obligatoire. Où sont 
les maîtres qui voudraient abuser à ce point du mandat 
qui leur est confié; assez oublieux de leur devoir pour 
détruire dans leurs élèves les sentiments religieux et 
les semences de vertu de l'éducation maternelle ? 

Loin de moi de faire ici des applications à ce qui se 
passe dans notre département où les hommes chargés 
de former les jeunes générations, comprennent l'impor- 
tance de la mission dont ils sont investis, et la rem- 
plissent avec un consciencicux dévouement. Mais voit-on 
partout ces dispositions louables d'où dépend l'avenir 
religieux et moral d’un pays? Des doctrines dangereuses, 
à plus d’un point de vue, n'ont-elles pas été quelquefois 
préchées dans certaines écoles ; les leçons et les exemples 
de certains maitres n'ont-ils pas eu quelquefois sur les 
élèves une funeste influence? L'Allemagne, dont on 
vante les institutions, ne pourrait-elle pas, au besoin, 
justifier ces graves accusations? N'est-ellc pas en proie 
aux opinions les plus hardics et les plus étranges, aux 
systèrnes les plus subversifs de toute autorité? Le doute, 
le scepticisme, le mépris de toute croyance n'y causent- 
ils pas dans les esprits des ravages ctfrayants ? S'il fallait 
s'exposer au danger de la négation de tout enseignement 


— 106 — 


révélé et de toute vérité surnaturelle, ne serait-il pas 
saze de renoncer aux innovations quon préconise 
avec tant d'enthousiasme? Entre une jeunesse un peu 
moins instruite et une jeunesse incrédule, turbulente, 
immorale, impatiente de tout frein, les hommes sérieux 
n'hésiteraient pas à faire leur choix. On peut donc, sans 
se laisser aller à de vains fantômes, regarder l'obligation 
dans l'enseisnement primaire comme attentatoire à la 
liberté de conscience et comme irréalisable dans un 
trés grand nombre de nos départements. 

Le second problème est celui de la gratuité absolue 
que les propagateurs de cette opinion regardaient comme 
une conquête assurée, au moment où le nouveau projet 
de loi devait être présenté aux chambres. Seront-ils 
trompés dans leurs espérances; l'avenir le dira. Quoi 
quil arrive, 1l sera difficile de montrer les avantages et 
surtout l'équité d’une telle loi. 

Qu'on élargisse le cercle de la gratuité: qu'on ne se 
contente pas d'y faire entrer les enfants dont les parents 
sont sur le tableau des pauvres; mais aussi ceux des 
familles ouvrières malaisées; c'est ce quindique la 
raison. [l faut que personne ne soit privé d'instruction 
par défaut de ressources personnelles, et qu'aucun en- 
fant ne manque à l'école parce qu'il ne peut payer la 
rétribution scolaire. 

On est loin d'en arriver là dans toutes les localités. On 
en trouve où les admissions gratuites sont trop peu 
nombreuses; où plusieurs familles sont exclues du 
bienfait de la gratuité, parce qu'elles ne figurent pas sur 
la table des indigents, soit répugnance de leur part, soit 
erreur de la part des administrateurs, soit leur position 


— 107 — 


de fortune. C'est regrettable, et il est du devoir des ma- 
gistrats de faire cesser un état de choses si préjudiciable 
au bien général. 

A l'admission gratuite dans les écoles, il faut joindre 
les fournitures des classes, livres, papier, plumes et 
encre. Les parents trop pauvres pour payer la rétribu- 
tion scolaire ne sauraient se les procurer; en sorte que 
leur refuser ce secours, c’est interdire à leurs enfants 
l'entrée de l'école. Cependant les villages, peut-être 
mème les villes, dont le budget a prévu cette dépense 
d'une manière satisfaisante, ne sont-ils pas encore assez 
rares aujourd'hui? N'v at-il pas beaucoup d'enfants 
empéchés de suivre les cours, faute des livres néces- 
saires ; et si l'on voit peu d'élèves pauvres qui passent 
des classes élémentaires dans les classes supérieures, 
n est-ce pas pour la même raison? Les hommes qui s’oc- 
cupent de l'instruction primaire d’une manière pratique 
et se donnent la peine de visiter les écolcs n'ont aucun 
doute à cet égard. 

Mais lorsque les localités se seront imposé ces sacri- 
fices, elles auront fait ce qu’elles doivent faire dans l'in- 
térèt de l'instruction primaire et l’on ne peut rien leur 
demander de plus, car si les enfants des familles assez 
à l'aise pour payer la rétribution scolaire ne fréquentent 
pas l'école, ils nè montreront pas plus de zèle pour la 
fréquenter, alors qu'il leur serait loisible de le faire gra- 
tuitement. L'insouciance des parents ne sera pas détruite 
par l'exemption de la rétribution scolaire, et vous n'aurez 
rien fait jusqu'à ce que vous ayez tari cette sourcc fé- 
conde de l'ignorance. 

Cette mesure, du reste, en la supposant efficace, ne 


— 108 — 


blesse-t-elle pas l'équité? N'est-ce pas surcharger inutile- 
ment le budgct de l'Etat ? Ou plutôt, n'est-ce pas frapper 
les contribuables d'un impôt injuste dont le butest d'ôter 
aux familles des charges qu'elles peuvent et qu’elles doi- 
vent supporter? N'est-ce pas même aggraver le sort du 
pauvre, en le forçant de payer pour le riche ? Car une 
foule de personnes vraiment nécessitcuses ne sont pas 
exemptes de toute espèce de contribution. 

On donne à cette objection une réponse qui ne parait 
point de nature à la détruire. On dit que l'obligation fi- 
nancière de 1833 rencontra la plus vive opposition ; mais 
qu'on s'y soumit à la fin, et qu'il en sera de même du 
nouvel impôt. Il est possible qu'on se soumette aux 
exigences de cette loi, si on la porte, mais cette soumis- 
sion ne saurait lui communiquer le caractère d'équité 
dont elle semble dépourvue. 

On ne peut, de plus, comparer les motifs de la loi 
dont il est question à ceux de la loi de 1833. Cette der- 
nière, en cffet, avait pour objet la création d'écoles in- 
dispensables et la gratuité de l’enseignement pour la 
classe pauvre, tandis qu’il s’agit dans la lhèse actuelle 
d’exonérer les riches de la rétribution scolaire, à l’aide 
d’un impôt qui péserait sur les populations ouvrières et 
privées de toutes ressources pécuniaires. 

Les partisans de la gratuité s'appuyaient jusqu'ici sur 
la législation prussienne pour jusüfier leur système : or 
voilà que la Prusse vient de la modifier, en abrogeant la 
dernière disposition de l’article 25 de la constitution de 
1850, ainsi conçue : L’enscignement primaire est gratuit. 
Est-ce au moment où l'Angleterre et l'Amérique conscr- 
vent la gratuité restreinte aux pauvres, et que la Prusse 


— 109 — 


croit devoir y revenir, après une expérience de vingt 
années, que la France doit faire le dangereux essai de la 
gratuité absolue ? 

Avant de recourir à des mesures dont les suites peu- 
vent être désastreuses , il est sage d'examiner s’il n’y a 
pas d’autres moyens d'améliorer, de propager l'instruc- 
Lion primaire, et de la rendre autant que possible univer- 
selle. Autant que possible, disons-nous, car vouloir l’é- 
tendre à tous, sans aucune exception, c'esl un rêve, une 
véritable utopie. Il y aura toujours des ignorants, malgré 
les efforts du zèle, comme il y aura toujours des pau- 
vres, malgré les prodiges de la charité. 

En entrant dans cette ordre d'idées, un fait constaté 
par une statistique récente qui réunit toutes les garanties 
possibles d’exactitude, frappe naturellement l'esprit. Dix 
ou douze départements de l'Est de la France, la Moselle, 
la Meuse , la Meurthe, les Vosges, la Haute-Marne, la 
Haute-Saône, le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, le Doubs, le 
Jura etc, atteignent, soit chez les hommes, soit chez les 
femmes, le nombre de leltrés qu'on accorde à la Prusse, 
comme aux autres parties de l'Allemagne ; cependant les 
provinces placées le long du cours du Rhin vivent sous 
la même législation que les autres provinces de l'empire. 
Le développement de l'instruction primaire et les pro- 
grès qu’on y remarque n'ont donc pas leur source dans la 
gratuité de l’enseignement primaire, ni dans le caractère 
obligatoire de la loi. 

À quoi tiennent-ils ? Est-ce à la situation industrielle 
et commerciale de ces contrèes ; est-ce aux mœurs et 
aux aptitudes des habitants ; est-ce à la surveillance des 
inspecteurs; est-ce au zèle des pères et mères pour la 


— 110 — 


culture intellectuelle de leurs enfants ; est-ce aux soins 
des comités légaux ou spontanés composés d'hommes 
actifs et dévoués aux progrès de la science populaire ; 
est-ce à l’aisance plus générale dont jouit le pays? enfin, 
est-ce à loutes ces causes réunies ? Il importe de se livrer 
à cette étude pour donner une solution au problème qui, 
depuis quelques années, préoccupe vivement l'opinion 
chez tous les peuples. Mais, quel que soit le résul{at de 
celte étude, le fait signalé par la nouvelle statistique, 
nous permet de croire que ni l'obligation, ni la gratuité 
ne sont nécessaires au légitime développement de l’ins- 
truction primaire. 

Toutefois, en repoussant le caractère obligatoire 
comme irréalisable et la gratuité comme un impôt 
inique, faut-il dire qu'il n° y a rien à faire dans l’intérèt 
de l'éducation populure? Ce n'est pas là ma pensée. 
Sans doute, les départements maritimes, dont la popu- 
lation se trouve sur la mer, dès le premier âge, ceux 
dont les enfants sont occupés dans les houillères et les 
usines, ou bien aux travaux de la campagne, ceux en- 
core qui manquent de toutes ressources pécuniaires, 
demeureront toujours dans un état d'infériorité relative. 
D'un autre côté, l'apathic des pères et mères de famille 
rendront trop souvenl les efforts inutiles et les sacrifices 
infructueux. Cependant il n'est pas possible que tous 
s'y montrent également insensibles. L'expérience prouve 
que dans les localités où l'administration des personnes 
généreuses fond. nt des écoles, on obtient souvent des 
résultats satisfaisants, en pressant les parents par tous 
les moyens dont on peut disposer. 

Le plus efficace de ces moyens, déjà je l'ai dit, c’est 


— 111 — 


d'élargir le cercle de la gratuité en raison des besoins. 
Quelques familles, en effet, se plaignent à juste titre de 
ne pouvoir supporter les frais d'éducalion de leurs 
enfants. Les communes feront bien de se montrer libé- 
rales à ce point de vue. Elles ne doivent pas seulement 
payer la rétribution scolaire des pauvres, mais leur 
procurer les objets nécessaires à leur instruction, si elles 
veulent atteindre leur but. 

Ne pourraient-elles pas, de plus, établir des primes 
pour les parents fidèles au devoir de faire instruire leurs 
enfants? Il y a des prix de vertu qui se distribuent avec 
une solennité à laquelle tout le monde applaudit. Pour- 
quoi chaque commune n'’aurait-elle pas des récompenses 
pour ceux dont les enfants ont été les plus assidus aux 
écoles? les récompenses auraient plus qu'un avantage 
matériel; elles seraient un titre à la considération pu- 
blique ; une recommandation devant les honnûtes gens; 
un moyen, par conséquent, de se procurer du travail 
avec plus de facilité. 

Ne pourrait-on pas encore former, au sein des com- 
munes, un comité composé des habitants les plus recom- 
mandubles qui se donneraient la mission de’veiller à ce 
que les enfants fréquentent les écoles? Ils useraient de 
toute leur influence pour déterminer les plus indiffé- 
rents, et il scrait rare de ne pas voir leurs efforts cou- 
ronnés de succès. Ces comités n'auraient rien d'’officiel ; 
ils ne tiendraient pas leurs fonctions de la loi; le zèle et 
la charité les réuniraient et°les soutiendraicnt dans cette 
œuvre éminemment moralisatrice. On trouve de ces 
comilés dans les arrondissements du Hävre et de Mul- 


— 119 — 


house où ils rendent d'importants services à la cause 
de l’enseignement. 

Pourquoi de semblables inslitutions spontanées ne 
pourraient-elles pas se fonder partout dans l'intérêt de 
l'instruction primaire? Il y a des associations pour les 
apprentis, pour les ouvriers, pour les pauvres, pour les 
malades, pour les secours à domicile, pour toutes es- 
pèces de besoins. Il n'est pas plus difficile d’en former 
en faveur de l'instruction de l'enfance. Dans les localités 
les plus petites, on rencontre des personnes capables de 
remplir cette mission, ne serait-ce que le maire, le curé 
et l'instituteur. En Prusse, chaque école publique est re- 
présenté par un comité composé du maire, du curé ou du 
pasteur, ou de tous deux à la fois, de l'instituteur et de 
quatre péres de famille. Parmi les nombreuses attribu- 
tions du comité, on remarque en particulier celle d'en- 
courager l'envoi régulier des enfants à l’école. Pourquoi 
ne pas tenter d'introduire en France ce mode d'organi- 
sation? Si les personnes qui composent ces localités 
sont intelligentes, actives, animées d'un vrai zéle pour 
le succès de leur œuvre, elles rendront de grands ser- 
vices à la société par l'heureuse influence qu'elles exer- 
ceront autour d'elles. 

Je ne veux pas aborder la question délicate du per- 
sonnel de l'instruction primaire, ni demander s’il est 
partout animé du zéle, de l'activité, du dévouement 
nécessaire pour réaliser les progrès que tout le monde 
appelle. C'est au chef du corps enseignant qu'il appar- 
tient d'apprécier la situation, et d'apporter à un mal qui 
rendrait inutiles tous les efforts et tous les sacrifices le 
remède le plus prompt et le plus énergique. 


— 113 — 


le gouvernement, de son côté, ne pourrait-il pas 
stimuler les familles et les jeunes gens eux-mêmes 
1° par la fixation, pour l'apprentissage ct l’adjonction 
au travail des fermes ou des manufactures, des condi- 
tions d'instruclion qui arréteraient l’illétré, et facili- 
teraient à l'enfant instruit l'accès du travail profes- 
sionnel? Ce moyèn est employé dans quelques parties 
de l'empire d’Autriche ; 

2° Par l'exécution rigoureuse des lois concernant le 
travail des enfants dans les manufactures, les usines, 
les houillères, ou les contrats d'apprentissage ; 

3 Par l'interdiction de toute assistance publique aux 
familles pauvres qui, pouvant envoyer leurs enfants à 
l’école, ne le font pas. Cela se pratique dans certains 
arrondissements de Paris avec d'heureux résultats; 

4° Par la répression plus sévère du vagabondage des 
enfants, dans les villes en particulier; 

5° Ne serait-il pas possible d'interdire, d'ici à quelques 
années, le droit de vote et d'éligibilité, même en matière 
municipale, aux hommes qui ne savent ni lire, ni écrire, 
et qui, par là même, sont inc:pables de s'occuper d'af- 
faires d’une maniérce sérieuse ? 

Tous ces moyens réunis, sans rendre l'instruction 
universelle, lui donneront cependant un développement 
légitime et désirable dans l'intérêt des classes trop 
déshéritées de certaines parties de la France. 


RAPPORT 


sur un 


OUVRAGE DE M. DANCOISNE 


par 


M. BOULANGÉ 


membre résidait. 


MESSIEURS, 


C'est avec le plus vif intérèt que j'ai étudié l'essai sur 
la numismatique de l'abbave de Saint-Vaast, de notre 
correspondant, M. Dancoisne. 

Depuis longtemps, les numismatistes les plus accrédités 
se livraicnt à de savantes recherches, quant à l'attribu- 
tion de beaux petits deniers d'argent portant en lésende 
les mots: Monetæ-Roberti ou Vedaste-Roberti, ou encore 
Vedastu-Roberti. 

Les uns voulaient y voir une monnaie de la seconde 
moitié du XIIT° ou du commencement du XIV° siecle, en 
les attribuant à Robert IT, comte d'Artois. 


415 


Un autre Ilcur assigne pour date 1071 à 1111, en les 
attribuant soit à Robert [*", comte de Flandre, soit à Ro- 
bert de Jérusalem, son successeur immédiat. 

Un troisième reconnaît qu'il est impossible d’assigner 
à ces monnaies une date aussi récente que celle du règne 
de Robert II, mais qu'elles ne sauraient remonter à une 
antiquité aussi reculée que celle de Robert [*". Il leur as- 
signe pour date, d’après leur style, le milieu du XII° 
siècle; maisles listes des comtes de Flandre et des comtes 
d'Artois, ne présentant à celte date aucun nom de Robert, 
il sc trouve obligé de les attribuer à Robert V, seigneur 
de Béthune, quoique les seigneurs de Béthune n'aient 
jamais porté le titre d'avoués de Saint-Vaast. 

La classification des monnaics de cette partie du 
moyen-âge, dont les légendes ne donnent que des indi- 
cations si incomplètes, ne peut se fuire que par voie de 
comparaison et d'induction, d’après le style général de 
chaque pièce d'abord, et ensuite l'étude des détails 
qu elle présente, ses dimensions, son poids, le titre de 
la maticre, etc. 

Le style général permet à l'œil exercé du numisma- 
tiste habile qui, comme M. Dancoisne, possède une des 
plus riches collections des monnaies du moyen-âge de 
cette partie de la France, la détermination immédiate 
d’une date à peu près certaine. 

C'est ainsi que M. Dancoisne arrive à assigner le XIT° 
siècle pour la date de ces monnaies et à les imputer à 
Robert Il, comte d'Artois. 

D'un autre côté, le module, le titre et le poids de ces 
deniers ne permettent pas de les attribuer à Robert Ier. 

M. Dancoisne en conclut que ces intéressantes pièces 


— 116 — 


de monnaies doivent être restituées à l’abbaye de Saint- 
Vaast, dont le droit de monnayage résulte d'une foule de 
documents incontestables et qu'il ne faut pas chercher 
le nom d'un comte de Flandre ou d’un comte d'Artois 
dans la légende Monetæ-Roberti, pas plus que celui d’un 
abbé du monastère, mais simplement le nom d’un mo- 
nétaire ou officier de la monnayerie de l’abbaye, opinion 
qui se trouve justifiée par un grand nombre de monnaies 
flamandes de cette époque, lesquelles portent des noms 
de monétaires complètement inconnus aujourd'hui. 

L'opinion émise par M. Dancoisne , appuyée sur des 
raisonnements très-serrés et trés-précis, parait on ne peut 
plus plausible quoiqu'il ne la présente qu'avec la plus 
grande modestie et sous toutes réserves. 

Quoiqu'il en soit, le résultat du travail auquel s'est 
livré notre savant collègue est très remarquable et tend 
à combler une lacune importante dans notre histoire 
locale. 

La seconde partie du volume est consacrée à une 
classification très intéressante de méreaux, (menue mon- 
naie de plomb), également attribués à l'abbaye de Saint- 
Vaast. 

Les méreaux ne portent habituellement aucune lé- 
gende, le coup-d'œil du numismatiste, d’après les in- 
ductions de style des différents types, joue ici un plus 
grand rôle encore que dans la classification des monnaies 
d'argent. 

Disons de suite que la justesse de celui de M. Dan- 
coisne ne parait pas lui avoir fait défaut dans les attri- 
butions qu’il propose. Elles ne sauraient d’ailleurs être 
contestées pour un grand nombre des méreaux qu'il 


— 117 — 


publie, attendu qu’indépendamment du blason du mo- 
nastère, ils portent sur l’une de leurs faces l’écu de l'abbé. 

Ce travail est complété par la publication d’une cu- 
rieuse médaille de l’abbaye avec un St-Martin au revers, 
ainsi que de plusieurs médailles de pélérinage de Saint- 
Vaast et d’un beau jeton aux armes de Jean Sarrazin, 
abbé de Saint-Vaast, frappé en 1589. 


RAPPORT 


sur 


DIVERSES ANTIQUITÉS 


DÉCOUVERTES A ERVILLERS 


PAR M. PROYART 


Hembre résidant 


En 1847, des ossements fossiles ont été trouvés à 
Ervillers, dans un champ dit les Neuf, vers Fourche, 
terroir d'Ervillers, section A, n° 165 du plan cadastral, 
dans un dépôt de silex, à une profondeur de 4 à 5 me- 
tres, près le chemin du Vicil-Pire. Ce sont deux dents 
molaires qui, au moment de leur extraction, pesaient 
chacune environ ? kilogrammes, puis une corne gisan- 
tesque privée de sa pointe ct de sa partie naissante. 

Tout récemment, on a mis à découvert, non dans le 
méme endroit, mais dans la méme région, à 400 mètres 
de distance, un ossement du poids de 6 kilogrammes et 
demi, une dent. Ne scrait-ce pas encore un débris du 


— 119 — 


monstrueux animal dont on a trouvé quelques vestiges 
il y a environ vingt-deux ans? 

M. le docteur Ledieu, qui a bien voulu s'occuper de 
l'une de ces dents et en faire la description au sein de 
l'Académie, pense que c'est une dent mâchelière d'élé- 
phant. Il se demande si la découverte de ce fossile cor- 
robore l'opinion de M. Harbaville sur l'existence d’un 
camp romain près Ervillers. 

« Pour les anciens, dit-il, la chose n’eût pas été mise en 
» doule, car ils croyaient que les ossements qui avaient 
» été trouvés dans les pays fréquentés par les Macédo- 
» nicns, les Carthaginois etles Romains, provenaient des 
» éléphants amencs par ces peuples. Mais, quand les 
» savants eurent constaté que ces débris existent en plus 
» grand nombre dans le Nord que dans le Centre et dans 
» le Midi, ils cherchèrent une autre explication de ce 
» fait, ct l’attribuerent au refroidissement de la terre, 
» qui avait forcé ces animaux à se retirer successive- 
» ment dans des contrées plus chaudes. » (Mémoires de 
l'Académie d'Arras, t. XXV, p. 86. Scance du 7 janvier 
1848.) 


OSSEMENTS HUMAINS. 


Vers la même époque, treize squelettes humains, dont 
plusieurs adultes, ont été trouvés, tous enfouis dans 
le silex, à différentes profondeurs, qui n’ont pas dépassé 
4 mètres. L'un de ces squelettes, trouvé dans la pièce 
de terre section B, n° 148 du plan cadastral, dans 
l'angle formé par le Chemin-Perdu et le courant d’eaux 
sauvages, venant de Mory, avait à ses côtés une hache, 


— 120 — 


une épée très-courte et une sorte de dague ; sur la poi- 
trine, une plaque de fer qui pouvait être un reste de 
cuirasse, avec des ornements en cuivre, figurant des 
têtes de clous, et un pot de terre noire entre les pieds. 
Cette sépulture, entièrement environnée de cailloux, 
était profonde de ? mètres. 

On a encore découvert, au sortir du village, en faisant 
les travaux de construction du chemin d'Ervillers à Mory, 
un amas considérable de cadavres humains, qui auraient 
été déposés là, d'aprés la tradition, à la suite d'une peste: 


ARMES CELTIQUES. 


Deux armes en silex ont été découvertes dans un en- 
droit où l’on trouve des monnaies romaines. L'une a été 
diminuée de la moitié de sa longueur par la déplorable 
ignorance de l'individu qui l'a recueillie, lequel a com- 
mencé par la briser avant de la montrer à quelqu'un 
capable de l'apprécicr. Elle était tranchante des deux 
bouts, de sorte que la moitié détruite, était l'exacte 
contre-partic de celle qui a été conservée. D'après les 
affirmations de l’auteur de cette trouvaille, elle était par- 
faitement unie, c’est-à-dire, qu'elle ne présentait aucune 
entaillure qui püt faire présumer qu’elle a dû s'adapter 
à un manche. 

L'autre arme, de même nature, est à peu près intacte. 
Elle est déposée au Musée de la ville d'Arras. Enfin, 
une troisième arme en silex a encore été déterrée dans 
la même partie du terroir, mais à 500 mètres plus loin, 
par le cantonnier chargé de l'entretien du chemin. Gette 
arme appartient aujourd'hui à M, Magniez, médecin à 


— 121 — 


Ervillers. Elle parait avoir été une pointe de flèche, 
aulant qu'il est possible d'en juger par ce qui reste: car 
après avoir été trouvée en enticr, elle a élé aussi mutilée. 
La partie qui manque en était l’'emmanchure. Au dire du 
cantonnier, elle était percée transversalement d’un trou 
qui devait donner passage à une clavette, pour la fixer 
dans le bois de la flèche. 


MÉDAILLES. 


On les trouve plus fréquemment dans un endroit ap- 
pelé Capieau, traversé par le chemin d'Ervillers à Mirau- 
mont. C'est un point culminant situé du côté de Gomic- 
court en forme de patte d’oie, d'où partent plusieurs 
vallées, qui a pu convenir à l'établissement d'un fort ou 
de quelque retranchement, peut-être d’une station ro- 
maine ; c'était la pensée de M. Harbaville. Ces médailles 
sont à l'effigie des empereurs Constantin, Néron, Anto- 
nin; de l'impératrice Faustine et autres. On y a remar- 
qué diverses médailles d’un petit module représentant 
la ville de Rome, Roma. C'est une figure de femme, 
cas jue en tête ; au revers, on voit très-distinctement la 
louve allaitant Remus et Romulus. C’est là aussi qu'a été 
recueillie une médaille à l'effigie d’un chef gaulois, Au- 
doburn (1). 


(1) Au moment où l’on imprime ces lignes (1Q août 1871), j'apprends 
qu'un ouvrier occupé à l’extraction du silex, à Ervillers, vient do 
mettre à découvert un vase contenant environ 600 médailles, la plu- 
part à l'effigie de Posthume et quelques unes à l'effigie de Gallien. 

On a encore trouvé le pied d’une statue. 


— 122 — 


TUILES ROMAINES. 


On apercoit encore à la surface de ce terrain de nom- 
breux éclats de tuiles plates et concaves. Il y a environ 
trente-cinq ans, la charrue a ramené au jour une tuile 
plate qui a échappé, fort heureusement, à la barbarie ha- 
bituelle des gens de la campagne. Cette tuile, ou panne, 
est parfaitement conservée. Elle pese 4 kilogrammes, a 
41 centimétres de hauteur sur 30 de largeur, avec une 
épaisseur de 20 millimetres dans la partie supérieure, et 
de 35 dans la partie inférieure. Elle est percée d’un trou 
qui permettait de la fixer par un clou de forte dimen- 
sion, soit que ces tuiles fussent supportées par des 
charpentes, ce qui est peu probable, à raison de leur 
poids ; soit qu'elles fussent plutôt destinées à recouvrir 
des voûtes. Le haut et le bas sont disposés en emboiture ; 
chaque côté est garni d'une bordure exactement sembla- 
ble à l'autre, saillante de 30 centimetres, et sans rebord 
pour couvrir le Joint de la panne juxtaposée. Comme l'on 
n'apcreoit parmi les débris qui jonchent le sol, aucune 
autre forme de tuiles, 1l faut croire que les pannes con- 
caves, dont les éclats abondent, servaient de recouvre- 
ment. Leur concavité, qui est de 4 centimètres, envi- 
ron 12? centimètres d'ouverture, permet cette supposi- 
tion. 

À 500 méêtres environ du lieu susdit, sur le talus du 
chemin d'Ervillers à Gomiccourt, à mi-chemin de la pre- 
miére commune au Moulin, on remarque un amas assez 
considérable de tuiles semblables à celles dont il vient 
d'être parlé. Ce dépôt, enfoncé à 40 centimètres sous le 


— 1923 — 


sol, occupe peu de place; et aux alentours, on ne remar- 
que aucune espèce de débris à la surface du sol. C'est à 
cet endroit qu'on à trouvé l'arme en silex, ou pointe de 
flèche, qui est maintenant entre les mains de M. Ma- 
gniCz. 

Enfin, il faut ajouter à ces trouvailles un fragment de 
meulc à bras, telle qu'on en voit au musée Bourbon, à 
Naples. 


VASES ET ARMES. 


Les vases et armes antiques, trouvés sur le lerroir 
d'Ervillers, appartiennent à deux et mème à trois époques 
différentes : 


1° Les vases de couleur rouge, tels que : une coupe 
avec sa soucoupe, l’une et l’autre très-bien conservées, 
portant la marque du fabricant : O PRIMI; une autre 
soucoupe, de même couleur, plus grande, fort ébréchée, 
dont la marque est cffacée ; quelques fragments d'autres 
vases de couleur blanche, d'une dimension plus grande : 
des débris d’un vase de verre, couleur aigue-marine ; unc 
urne cinéraire, de couleur noire, de forme étrusque, 
mais fruste, et dépourvue de son col, appartiennent à 
l'époque gallo-romaine des IT° et II siècles ; 

2° Le vase de couleur noire, trouvé aux pieds d’un 
cadavre, enfoui dans un amas de silex de 3 ct peut-être 
de 4 mètres de profondeur ; une hache ou francisque, 
une épée, un poignard, que l'on appelle scramsax, ap- 
partiennent, semble-t-il, à l’époque francque. postérieure 
à la précédente. 


— 124 — 


SOUTERRAINS. 


On peut en compter trois qui, peut-être, n’en forment 
qu'un. 

Le premicr se trouve prés de l’église ; on y pénétrait 
par une voûte en brique, et il passe sous l’église. 

Le second passe sous la grande route, à angle droit. 
Celui-ci n’est pas voté; en sorte que la route traverse, en 
quelque sorte, un pont d'argile, non sans quelque 
péril, puisque des éboulements arrivent assez fréquem- 
ment sur le trottoir du bas côté. 

Le troisième est situé sous la ferme de M. Proyart, 
près la rue qui conduit d’Ervillers à Gomiecourt. C’est en 
déblayant l'entrée de ce souterrain qu’on a trouvé l’urne 
cinéraire et autres vases dont nous avons parlé. 

Celui-ci présente visiblement des indices qui ne per- 
mettent pas de douter qu'il a servi de refuge, sans pou- 
voir préciser aucune époque. On voit, en effet, des tra- 
ces qui indiquent que des lampes ont été allumées dans 
les différents locaux dont il se compose, pour éclairer 
ceux qui l'habitaient. [ci c'était une étable destinée, soit 
aux chevaux, soit aux bêtes à cornes ; on la reconnaît à 
certains trous pratiqués dans la craie, où était accroché 
le ratelier. Là, c'était une bergerie, comme l'indique le 
poli des murs usés par le frottement des animaux. Enfin 
on remarque un appartement plus vaste, en communi- 
cation avec un puits, qui donnait de l’air et de l’eau. C'est 
évidemment l'habitation des gardiens. 

Ces trouvailles n’offrent rien d’extraordinaire, surtout 
celles qui ont rapport aux antiquités romaines ; on en 


— 125 — 


fait presque partout de semblables. Notre sol est jonché, 
pour ainsi dire, de débris qui accusent un séjour pro- 
longé du peuple-roi, en particulier dans nos contrées, 
séjour dont nous ne savons que bien peu de chose. Mais 
c'est précisément cette multiplicité de témoins silen- 
cieux qui provoque notre étonnement. Ils semblent s’é- 
tre donné le mot pour ne rien dire. C’est un mutisme 
déconcertant. Sauf quelques indications de fabricants, 
ils gardent un silence obstiné. Peu ou pas d'inscriptions, 
point de dates, en sorte que cette domination romaine, 
qui a créé chez nous, autour de nous, des établissements 
considérables, qui nous a légué ses mœurs, ses lois, ses 
actes, sa langue, nous est presque inconnue. Faut-il 
encore. interroger ces vieux débris, leur demander des 
renseignements ? On l'a déjà fait tant de fois, qu'iln'y 
a pas lieu d’espérer qu'ils se décident à nous en dire da- 
vantage. 

Cependant l’intéressant mémoire de M. Haigneré sur 
les voies romaines, dans le Pas-de-Calais, nous per- 
met de croire qu'un nouvel essai ne serait peut-être pas 
sans résultat. 


LE 


LOGEMENT D'UN GOUVERNEUR 


PAR si LECESNE 


Present & l'icisu. 


— 


—— 2 << > ——— 


Les premieres années du règne de Louis XV furent 
pour la France un temrs de caïme et d'abondance. Apres 
les guerres de la succession d Espasne, la Résencee avait 
déjà cicatrisé les plaies du pars ct ramené l'aisance et 
méme le luxe. Lors de sa majorité, Louis XV trouva le 
rovaume florissant, et il n'eut qu à suivre la ligne qui lui 
était tracée. Il faut reconnaitre qu'au commencement, il 
fil jouir ses États d'une grande prospérité. Quand on 
parle de ce prince, on se le représente toujours entouré 
de ses maitresses et de ses favoris, humiliant la France 
devant l'étranger el préparant par ses vices les calamités 
qui devaient fondre sur son successeur. [ ne se montra 
pas ainsi d'un bout à l’autre de sa carrière. Pendant 
longtemps, au contraire, il gouverna d’une manière pru- 


— 197 — 


dente et utile. L'administration du cardinal de Fleury, 
en particulier, fut remarquable par sa sagesse et ses 
succès. Durant cette période, la France, heureuse à l'in- 
térieur, était respectée au dehors, et si elle ne fit pas de 
grandes choses, elle accrut considérablement la somme 
de son bien-être et vit toutes les classes de la société 
calmes et satisfaites. 

Les provinces profitèrent largement de la bonne direc- 
tion que le gouvernement donnait aux affaires. Au lieu 
des malheurs dont les avuit accablées la politique de 
Louis XIV, et que Vauban a décrits d'une manière si 
frappante dans sa Dime royale, elles ressentirent les 
bienfaits d'une administration paternelle et nc tardérent 
pas à atteindre un haut degré de splendeur. Les travaux 
d'utilité publique notamment, s’y multipliérent sur tous 
les points : c'est alors que furent créécs la plupart de 
ces routes magnifiques et de ces ponts majestueux qui 
font encore notre admiration, et que furent fondés 
presque tous les établissements consacrés aux services 
administratifs et militaires. 

Les villes changérent entièrement d'aspect. Des quar- 
tiers nouveaux 8 y élabhrent, ct, au lieu de ces rues 
étroites et tortucuses qu elles avaient conservées si long- 
temps, elles percèrent de larges voies de communication, 
parfaitement alignées, et bâties sur des plans d'ensemble 
peut ètre un peu uniformes, mais qui ne manquent pas 
d'élégance; les monuments s'y multiplièrent : enfin, 
partout on chercha à rajcunir et à embellir les cités 
antiques. Les particuliers rivalisérent d'ardeur avec le 
pouvoir central et les administrations locales. Tandis 
que s clevaient des arsenaux pour la guerre, des palais 


— 128 — 


pour les Etats, des hôtels-de-ville pour les municipalités, 
le clergé rebâtissait ses églises et ses abbayes, et la no- 
blesse se faisait construire des hôtels somptueux, qui 
avaient la prétention de rivaliser avec ceux de Paris et 
de Versailles. C'est en pelit ce que nous avons vu dans 
ces derniers temps. Faut-il dire, pour achever l'assimi- 
lation, que l’une et l'autre période se terminent par les 
catastrophes les plus sinistres? 

Arras ne resta pas étranger à ce mouvement général. 
De grands changements s’opérèrent à cette époque dans 
ses constructions. Ces changements avaient lieu sous la 
surveillance d’une administration municipale où les ta- 
lents et le dévouement étaient pour ainsi dire de tradition. 
Quand on examine la composition de l'échevinage ar- 
tésien pendant le xvin* siècle, on voit qu'il comprenait 
les hommes les plus honorables et les plus éclairés. Ces 
hommes étaient sans cesse occupés de l'amélioration de 
la ville. Grâce à leur sollicitude, presque tous les anciens 
édifices furent restaurés ou reconstruits, et plusieurs 
furent affectés à de nouveaux besoins. 

Parmi ces travaux qu imposérent à nos anciens éche- 
vins les exigences du temps, un de ceux qui leur donna 
le plus d’embarras, fut l'établissement d’une habitation 
pour le gouverneur, pendant les années 1739 à 1742. 
Nous allons essayer de retracer les phases diverses par 
lesquelles passa cette affaire. On y verra une fois de 
plus que ce n'est qu'au prix des plus grandes difficultés 
qu’on parvient à administrer une ville, et que souvent 
ceux qui se consacrent au bien de leurs concitoyens ne 
recueillent que des désagréments pour prix de leurs 
efforts. 


— 199 — 


Depuis longtemps l'habitation des gouverneurs d'Arras 
ne se trouvait plus en rapport avec la haute position de 
ces importants fonctionnaires. Cette habitation n'était 
même pas fixée d'une manière certaine. Elle avait été 
mise à la charge de la ville par une décision royale, et 
la ville la transportait en différents endroits suivant les 
nécessités ou les convenances du moment. Ainsi on 
l'avait établie d'abord au Refuge-St-Eloi, là où avait logé 
Me la duchesse d'Orléans, lors de son voyage à Arras 
avec Louis XIV. Puis on l'avait placée à l'hôtel d'Egmont, 
avant que cet hôtel eût été affecté à l'intendance ; enfin, 
on avait trouvé plus commode d'installer le gouverneur 
dans un hôtel quelconque, tantôt l'un tantôt l’autre, 
qu'on louait pour cette destination. Il est vrai qu’il 
n'élait consacré qu'une somme de mille livres pour cette 
location: il était impossible de loger à meilleur marché 
des personnages qui furent plusicurs fois des maréchaux 
de France. 

Mais cet état de choses ne pouvait durer. Aussi les 
ministres compétents ne cessaient-ils d'adresser des 
observations aux intendants, qui les transmeltaient à 
MM. du magistrat. Il parait que ceux-ci faisaient vo- 
lontiers la sourde oreille, prévoyant sans doute les 
difficultés contre lesquelles ils allaient se heurter et les 
dépenses qui en resulteraient pour la ville. Mais enfin 
il fallut s'exécuter. Une assemblée de la bourgeoisie fut 
convoquée en 1718, el on décida qu'une somme de dix- 
sept mille livres serait affectée à l'acquisition d'un hôtel 
pour le gouverneur, où d'un gouvernement, comme on 
disait alors. Cette somme était manifestement insufi- 
saute, et navait élé votée que pour faire cesser des 

9 


muiamatioss qui devenaient DLaiantes. Aussi, des que 
l'orage fut puisse, La Vie. q'ii avait realise le capital, au 
moven d'une imiersti 9 extraomlnaire. trouva bon de 
percevoir ks Irterts et de re jas faïre l'acquisition. 
Les Eïais d'Arts sen ém'rent et ssnalerent cette 1r- 
resniante à la cour. qui ortonna que les dix-sept mille 
livres seraient doses dans la caisse des Etats de la 
provinre, jusqu à lacprstion de l'hôtel. 

On resta durs ecîte Situation pendant de longues an- 
nes, la ville ns deci lant pas à acquerir. et les Etats 
aainiact dans leur casse F'arzent municipal. Mais quand 
le prince d'Isenzhien fit nomme couverneur d'Arras, 1l 
failut renoncer aux aferimmierents. Cefait en effet un 
ru Le afversire que le prince d'fssazüien: 1 le fit bien 
voir. Pourtant on avait eu por lui tous les ésards que 
sa dicaite comportut. et que là politesse du temps avait 
fait passer dans les hiitu les. Ainsi, lors de son entrée 
a Arras, le 8 septembre 172%, les plus grands honneurs 
lui avaient éte rendns. Les archers et les arbaletriers 
elaient alles à cheval jusqu'au-<lelà de la porte de Ron- 
ville pour lui faire escorte. et les bouchers et les porte- 
faix s étaient rangés en haie, à la sortie de cette porte, 
pour attendre son arrivée. Le mauistrat s'était trans- 
porté jusqu'au faubourg, et quatre échevins allerent 
Héine en carrosse à sa rencontre jusqu à Neuville-Vitasse. 
Lorsque le prince mit le pied dans la ville, 1 fat üré du 
rempart un coup de canon. [continua sa marche jusqu'à 
la Cathédrale, où un Te Devin fut chanté, et de à il se 
rendit an Refuge StEloi, lieu de sa demeure, Le magis- 
rat vint l'y complinenter, par lorgane de son conseiller 
pensionnare, et lui présenter Les vins d'honneur. La 


— 131 — 


prinecsse d'Isenghien fut également reçue avec la plus 
erande distinction lorsqu'elle vint pour la première fois 
à Arras. Les échevins, aussi galants qu'empressés à rem- 
plir leurs devoirs, lui offrirent des confitures ct des dra- 
ges apprélées avec toule la propreté convenable, dit la re- 
lation où nous puisons ces détails. 

Mais ce n'étaient pas seulement des respecis que de- 
mandait le prince d'fsenghien. Il voulait un bel et bon 
logement , et il avait résolu de ne laisser aucune trève 
aux échevins, tant quil l'eùût obtenu. Dans ce but, il 
écrivit à la cour pour lui faire connaitre l'insuflisance de 
son habitation, les décisions prises mainté et mainte 
fois pour en fournir une plus convenable, et l'existence 
de sommes versées à cette intention dans la caisse des 
Etats, mais, en mème temps, le mauvais vouloir que le 
magistrat semblait apporter à l'exécution de ses pro- 
messes, et la nécessité de le mettre en demeurc de les 
tenir. Touché de ces réclamations, M. d'Angervilliers, 
qui était alors ministre du dedans, donna des ordres à 
l'intendant, M. Chauvelin, et celui-ci fit savoir aux éche- 
vins qu'il n'v avait plus à différer la solution d'une affuire 
qui durait depuis trop longtemps. 

Ainsi poussés dans leurs derniers retranchements, les 
échevins se mirent à examiner le licu où devait ètre éta- 
lie la demeure des gouverneurs. Cinq et même six em- 
placements s'offraient à Icur choix. C'était plus qu'il n'en 
fallait pour perdre où plutôt pour gagner du temps; les 
échevins ne demandaient peut-être pas mieux. Nous al- 
lons indiquer chacun de ces emplacements; ils donne- 
ront une idée de la physionomie d'Arras à cetle époque. 
Le premier était PMhoôtel d'Epinoy, rue St-Jean-Ronville. 


= 1 


IL fut d'abord fort goûté puis rejeté, dit un rapport du , 
10 novembre 1737. Le second était le terrain du Grand 
Turc, rue des Teinluriers. Il ne parait pas avoir réuni 
beaucoup de suffrages. En troisième lieu, venait le poids 
de la ville, au bout de la Grand'place, attenant aux 
Carmes déchaussés. Le prince d'Isenghien lui était assez 
favorable, mais le magistrat ne voulait pas en entendre 
parler, parce qu'il aurait fallu acheter une partie du 
couvent des Carmes, et les bons pères auraient profité de 
la circonstance, dit une délibération. On avait encore jeté 
les yeux sur la maison de M. de la Roque, lieutenant du 
roi. Cette maison, située rue St-Jean-Ronville, appar- 
tenait à la ville, et, moyennant l'acquisition de deux 
petites maisons contiguës, elle pouvait être habitable à 
peu de frais. Aussi était-elle l’objet des préférences du 
magistrat. Mais le prince d’Isenghien la repoussait pe- 
remploirement. 

Restaient deux endroits entre lesquels la lutte s'en- 
gagea plus particulièrement : le pré Cagnon et l'hôtel 
de Gomiccourt. Le pré Cagnon (pratum canneum) faisait 
partie de ces terrains marécageux qui s'étendaient entre 
la ville et la citadelle, et sur lesquels la Basse-Ville a été 
construite quelques années plus tard. Le rempart, qui 
allait depuis la porte d'Hagerue jusqu'au moulin de St- 
Aubert venait d'être abattu, à l'époque dont nous par- 
lons, et l'établissement du nouveau quartier était en 
projet. La ville avait donc à sa disposition un vaste 
terrain où on pouvait élever un hôtel aussi beau qu'on 
le voudrait ; mais il fallait v dépenser des sommes con- 
sidérables, et c'était ce que les échevins cherchaient à 
éviter. Le prince d'Isenghien, au contraire, se serait 


— 133 — 


parfaitement accommodé d'une habitation toute neuve, 
quoiqu'il ne le dit pas ouvertement. De là des ma- 
nœuvres plus ou moins diplomatiques de sa part pour 
faire rejeter tout ce qui n’était pas le pré Cagnon, ct de 
la part des échevins pour accepter tout plutôt que cette 
extrémité. C'est par cette raison, qu'après bien des 
hésitations, le magistrat avait résolu d'acheter l'hôtel de 
Gomiecourtet de l’appropricr au logement du gouverneur. 

Cet hôtel était situé ruc des Trois-Faucilles, qui s’ap- 
pelait alors rue de l'Intendance, parce que l'hôtel de 
l'intendant y avait été placé. 11 donnait sur trois rucs : 
celles de l’Intendance, de la Marche et des Portes-Co- 
chères. Du quatrième côté, il était contigu au refuge de 
l’abbaye d'Eaucourt (maison actuelle de M. Fagniez). Cet 
hôtel appartenait au comte de Gomiccourt, un de ces 
nobles malaisés comme ïil y en avait tant au siècle 
dernier, qui avaient une grande fortune, mais qui fai- 
saient plus de dépenses que ne le comportaient leurs 
revenus. La noblesse de province, à cette époque, menait 
un bien plus grand train qu'aujourd'hui; aussi s’obérait- 
elle fréquemment. Le comte de Gomiecourt, en particu- 
lier, avait de nombreux créanciers; ses biens étaient 
grevés d'hypothéques: c’est pour cela qu'il cherchait à 
se défaire de son hôtel. Mais, comme toutes les personnes 
qui sont obligées de vendre leurs biens, il avait les 
prétentions les plus élevées. Aussi, quand les trois 
échevins, désignés à cet effet, MM. Hébert, Lefébure et 
De Gouy, et M. Rougct, procureur du roi, s'abouchérent 
avec lui, le 29 décembre 1737, pour savoir le prix qu'il 
voulait de sa propriété, il demanda cent vingt mille livres 
et quatre mille livres de pot de vin, et ensuite cent mille 


— 134 — 


livres et quelque chose de plus. Ce prix parut excessif aux 
échevins, et ils en référèrent à l'intendant, qui leur 
écrivit le 14 janvier 1738 : « Je n’ay, Messieurs, d'autre 
» réponse à faire à votre lettre sinon que je vous autho- 
» rise dez à présent à faire au sujet du logement de 
» M. le prince d'Isenghien tout ce qui sera approuvé 
» par luy, soit pour l'acquisition de l’hôtel de Gomiecourt. 
» soit pour tel autre logement qu'il voudra choisir, et 
» que je vous exhorte à faire cesser promptement toutes 
» les longueurs de cette affaire, dont il a réellement 
» lieu de se plaindre. Je luy mande en même temps que 
» si l'acquisition de l'hôtel de Gomiccourt était impossible 
» par le défaut de seureté, ou trop onéreux à la ville. 
» je luy céderay volontiers la maison où je demeure 
» pour tout le temps que la sienne restera à bastir. et 
» que je sacrificray volontiers ma propre commodité 
» dans cette occasion. » 

Mais à côté de l'acquisition, il y avait pour la ville une 
question de la plus haute importance, c'était celle des 
voies et moyens, comme on dirait aujourd'hui. Nous 
avons vu que, pour entreprendre une œuvre aussi cCon- 
sidérable, la ville n'avait à sa disposition qu'une somme 
de dix-sept mille livres en dépôt dans la caisse des Etats. 
On avait dépèchc auprès de la Cour M. Ansart, consctller 
pensionnaire, afin d'obtenir une allocation sur le pro- 
duit des impositions pour les casernes, mais les dis:o- 
sitions ne paraissaient pas très favorables, et il fallait se 
résigner à avoir recours aux ressources extraordinaires. 
A cet effet, une assemblée de la bourgeoisie fut convo- 
quée le 11 mars 1738, en la chambre du conseil échevi- 
nal sur l'autorisation du lieutenant du Roy. Elle se com- 


— 135 — 


posait, suivant l'usage, de MM. de la gouvernance, MM. 
les échevins en charge, assesseurs, officiers permanents, 
échevins issans et issus, avec les quatre commis aux ou- 
vrages ct leur clerc. Le maveur {c'était M. Quarré du 
Repaire) était absent. Le magistrat de la Cité, alors dis- 
tincte de la ville, y comparut par les sieurs Moyette ct 
Rillot, échevins députés par leur corps, à cause du con- 
tingent que la Cité devait fournir dans la dépense. I fut 
résolu qu'on emprunterait sur les oflices réunis récem- 
ment à la ville, et, en cas d'insuflisance, qu'on ferait un 
emprunt pour le surplus par voie dc rentes héréditaires, 
viasgères ou de tontine. Pour parer les intérûts de ces 
nouveaux emprunts, on devait demander au roi la per- 
mission de lever cinq sols à la livre de tabac dans les 
ville, Cité, faubourg, banlieue et villages de l'étendue du 
gouvernement d'Arras. i 

Mais pendant ce temps, les sollicitations de M. Ansart 
avaicnt été couronnées de succès. Le Roi avait accordé 
à la ville d'Arras, pour l'aider à construire l'hôtel du 
psouvernement, une somme de soixante quinze mille 
livres sur les fonds des casernes. Cette faveur, loin de 
stimuler le zèle des Echevins, leur fut un nouveau pré- 
texte de retard. Le Roi, en accordant un subside, avait 
refusé d'autoriser la tontine et l'octroi du tabac. Les 
échevins alléchés par 1e succès cherchaient à ne pas 
engager les oflices qu'ils avaient cu tant de peine à 
racheter, et ne consentaient qu'à des impôts extraordi- 
nuires. C'est dans ce sens qu'ils se mirent à agir auprés 
de la Cour et de l'Intendant. Mais celui-ci ne se laissa 
pas prendre au piège, ct, le 18 mai 1738, il leur écri- 
vait de Valoire, sa maison de campagne, près d'Amiens : 


— 136 — 


« Iln’est pas possible d’insister sur la tontine et l’octrox 
» du tabac. Il faut en revenir à l'emprunt sur les offices 
» réunis à votre ville. Ainsy vous pouvez travailler en 
» conséquence sur ce pied, afin de terminer incessam- 
» ment l'affaire du gouvernement, qui traine déjà depuis 
» trop longtemps. » Les Echevins se décidérent donc à 
emprunter soixante mille livres sur les offices. Un arrêt 
du conseil, du 5 juillet 1738, les autorise à cet effet. 

On pouvait croire que l'acquisition de l'hôtel de 
Gomiecourt allait avoir lieu immédiatement. Un pro- 
jet de contrat avait même été soumis à l'intendant, cet 
revêtu de ses observations, tendant à prendre toutes 
sûretés vis-à-vis du vendeur. Mais, quand il fallut en 
finir, le magistrat recula encore. Le 15 juillet 1738, il 
résolut « d’une voix unanime, qu'on irait chez M. le 
» prince d'Isenghien le prier de se rappeler qu'on ne 
» s'était engagé d'acheter l'hôtel de Gomiecourt, quatre- 
» vingt-dix-sept mille quatre cents livres, que dans la 
» persuasion, que moyennant cinquante mille livres 
» d'augmentation et réparations, que la ville pourroit 
» y faire, on luy ferait un gouvernement solide et con- 
» venable, mais que, suivant le plan des opérations ct 
» estimations qu'on a fait voir à Messieurs du magistrat. 
» qui monte à quatre-vingt-sept mille livres, sans v 
» comprendre la basse-cour, écuries, remises et autres 
» réparations nécessaires, contenues aux observalions 
» du magistrat couchées au bas des états d'estimation, 
» la ville est dans l'impossibilité de faire cette acquisi- 
» tion ny d'exécuter ce plan, puisqu'elle n’a que cent 
» cinquante mille livres à employer, sans aucunes autres 
» ressources, que la ville est preste de faire cette arqui- 


» 


» 


— 137 — 


sition au prix convenu, en priant M. le prince d Isen- 
chien d'avoir la bonté de faire faire, avant la passation 
du contrat, un plan des augmentations et réparations 
à faire audit hôtel, qui n: montent quà cinquante 
mille livres, et qui rendent ledit hôtel et basse-cour 
bons. solides, convenables et suflisans. La ville n'avant 
que la dite somme de cent cinquante mille livres, v 
compris même le contingent de la cité à employer 
dans un gouvernement, que si on ne peut faire des 
réparations et augmentalions suifisantes audit hôlel de 
Gomiecourt pour la somme de cinquante mille livres, 
on supplie M. le prince d'Isenghien d'indiquer un terrain 
où l'on puisse faire bastir, pour cent cinquante mille 
livres, un logement suffisant ct convenable pour un 
gouvernement. » 

Le prince d’Isenghien n'était pas un homme endurant 


et bien d’autres que lui auraient perdu patience. Mais il 
faut croire, pour l'honneur du corps, que peu degouver- 
neurs eussent agiconme il le fit. En effet, quand les sieurs 
Lagneau, Baudelet, Lefrancois, Echevins, et Ansart, con- 
seiller pensionnaire, se présentérent devant lui, le 15 
juillet 1738, à huit heures du soir, pour lui donner lec- 
ture de la délibération ci-dessus, il leur répondit : «qu'il 


») 


exigeait du magistrat que le matin, seize dudit mois, 
on luy portast une réponse nrécise, pour qu'il seut si 
l'on vouloit passer contrat d'acquisition ou non en 
dedans ledit jour seize, à quo il ajoutta qu'il connais- 
soit les personnes du magistrat qui n'étaient pas de cet 
avis, qu'ils étoient en petit nombre, et qu'ils auroient 
à faire à lu, et mème à la cour, où il dépécheroit nn 
courrier, pour l'informer de la conduite du magistrat, » 


— 138 — 


Malgré ces menaces , les échevins ne se tinrent pas 
encore pour battus. Ils s’assemblérent le 16 juillet, et 
résolurent : « que dans les circonstances présentes on ne 
» peut acquérir l'hôtel de Gomiccourt qu'en suppliant 
» auparavant M. le prince d'Isenghien de permettre que 
» ledit hôtel, soit visité par des nouveaux expers pour 
» reconnoire s'il est bon et solide, et si en y emplovant 
» cinquante mille livres on peut le rendre suffisant pour 
» un gouvernement, de quo ils dresseront un plan et 
» un élat estimatif: auquel cas on passera le contrat. » 
Rien ne paraissait plus motléré que cctte demande : le 
prince d'Isenghien ne le prit pas ainsi. Il était bien dé- 
cidé à briser toule résistance : aussi quand la résolulion 
lui fut portée sur le champ, le corps étant assemblé, par 
M. Leroux de Sarton, de Ramecourtet Wattelet, échevins, 
ct Ansart, conseiller de ville, il leur fit cette réponse: 
« Est-ce que le magistral veut me donner la lecon ? qu'on 
» ait à changer cette résolution, sinon je vous fcrav met- 
» tre (ous en prison, en attendant les ordres de la cour. » 
Le magistrat pressé d'une maniére si violente, ne solli- 
cita qu'un répit de vingt-quatre heures pour convoquer 
une assemblée de bourgeoisie : le gouverneur ne voulut 
pas l'accorder. Il joignit à son refus un acte de brutalité 
vraiment inqualifiable, et qu'il faut rapporter textucile- 
inent, d’après les procès-verbaux, car on pourrait étre 
taxé d'exagération. « Le magistral en corps s'étant trans- 
» porté immédialement chez M. le prinec d'Isenghien, 
» il lui a présenté la résolution ci-dessus. Après en avoir 
» fait lecture, il à dit que dans l'instant il allait donner 
_» de ses nouvelles au corps, et s'élant retiré dans la 
> chambre voisine, où était M. de St-Val, major de la 


” 


199 


» ville, qu'il à appelé, ledit sicur major est venu dire 
» au corps du magistrat quil élait chargé de conduire 
» dans les prisons M. Bouquel, chevalier, sieur de Sar- 
» ton, échevin, et M. Ansart, écuver, sicur de Maricourt, 
» consciller pensionnaire de la ville, et le corps avant 
» prié ledit sicur major de rentrer dans la chambre, 
» où étoit M. 1e prince d'Isenghien, pour lui représenter 
» de sa part que, cette affaire étant commune, tous 
» éloient prôts de se rendre à la prison, et qu'ils n'a- 
» voient qu'à obéir, ledit sieur major étant rentré dans 
» la chambre où étoit M. le prince d'Isenghien, il est 
» dans l'instant revenu, cta dit que la volonté du prince 
» éloit que deux autres du corps se rendissent aussv en 
» prison. Et à Finstant M. Lefebure, écuïcr, sieur de 
» Gouv, et Le Gay, écuïer, sicur de Ramecourt, tous 
» deux échevins, ont élé conduits dans la prison de la 
» Chätellenie par ledit sicur major avec les sicurs de 
» Sarton ct Ansart. » Les autorités civiles et militaires 
de nos jours ont été bien des fois accusées d'arbitraire, 
mais il faut reconnaitre que si un préfet où un général 
se perineltait de pareilles incartades, 11 ne resterait pas 
vingt-quaire heures en fonctions. Sous l'ancien régime, 
ainsi que nous allons le voir, on était plus indulgent à 
l'ésard des agents du gouvernement: si on exigeait d'eux 
une soumiss:on absolue aux ordres d'en haut, on leur 
permettait de trailer sans facon les résistances d'en bas. 

Cet état d'infériorité dans lequel se trouvaient les ad- 
ministrations locales vis-à-vis des représentants du gou- 
vernement n'empécha pas les échevins d'Arras de tenir 
une conduite noble et digne dans ces tristes circons- 
lances. Loin de se laisser intinuder par à colere du 


— 140 — 


prince d'Isenghien, ils résolurent de soutenir lalutte, et ils 
le firent avec une persévérance et une convenance dignes 
des plusgrands éloges.En effet,dans leurs pénibles efforts 
pour obtenir justice, il ne leur échappa jamais une fausse 
démarche ni une parole mal sonnante. Après avoir quitté 
l'hôtel du gouverneur, le magistrat retourna à l’hôtel- 
de-ville et prit la résolution « de députer par devers sa 
» majesté les sieurs Lallart et Lagneau pour lur repré- 
» senter très humblement qu'il n’a été rien fait de la 
» part du magistrat par raport au logement de M. Île 
» prince d'Isenghien qui ait pu lui attirer un emprison- 
» nement isnominieux du magistraten entier, exécuté 
» en la personne de quatre de ses membres conduits pu- 
» bliquement en prison par le major de la place. » 

En même temps, les échevins écrivaient au cardinal 
de Fleury la lettre suivante : « Monseigneur, c'est avec 
le plus grand de tous les regrets que nous nous trou- 
» vons forcés d'avoir recours à votre Éminence pour la 
» suplicr de présenter au Roy nos très humbles repré- 
» sentalions sur l'injure que tout le corps du magistrat 
» d'Arras vient de recevoir dans la personne de trois 
» Echevins et du conseiller de ville, qui ont étés con- 
» duits publiquement aux prisons de la chatellenie de 
» cette ville, en conséquence des ordres de M. le prince 
» d’Isenghien. Les sieurs Lallart et Lagneau, Echevins 
» de cette ville, que nous députons vers votre Eminence, 
» luy remettront les délibérations que notre honneur ct 
» notre conscience, ct le bien public nous ont dictés, et 
» qui sont l'unique cause de l’injuste emprisonnement 
» de nos confrères. Vous v reconnaitrez, Monseigneur, 
» que si nous avons encouru la disgrâce du prince 


ÿ 


— 141 — 


d'Isenghien, c'est uniquement parce que nous n’avons 
pas cru devoir passer un contrat d'acquisition de 
l'hôtel de Gomiecourt, à cause des sommes immenses 
qu il faudrait pour rendre cet hôtel solide et habitable. 
Nous nous proposons d'envoyer dans la journée de 
demain à ces députez un mémoire détaillé de tout ce 
qui s'est passé au sujet de cette affaire depuis que le 
Roy nous a ordonné de loger le Prince. Ils auront 
l'honneur de le remettre à votre Eminence, afin que 
sa majcslé puisse, en connaissance de cause, décider si 
nous devons obéir aveuglément au Prince, quand il 
s'agit d'employer dans un gouvernement une somme 
aussy considérable que celle qui aurait occasionné 
cette acquisition, si on l'avait faite, et qui mettrait la 
ville hors d'état de continuer le service. Nous vous 
suplions très humblement, Monseigneur, d'avoir égard 
à nos justes représentations, et ue vouloir bien protéger 
un corps désolé de l’affront qui vient de luy être fait 
dans la personne de quatre de ses membres qui n’était 
certainement pas mérité, en ordonnant leur élargisse- 
ment. » 


Les députés, arrivés le 17 juillei à Compiégne, où se 


trouvait la cour, se mirent immédiatement en devoir de 
remplir leur mission, et le lendemain, ils écrivaient à 
leurs commettans : « Messieurs, nous sommes arrivés 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


hier vers les quatre heures à Compiègne. Le Roy était 
à la chasse et les ministres n'étaient pas chez eux. 
Tout ce que nous pümes faire ce fut de prévenir pour 
avoir audience ce malin. Nous avons vu son Eminence 
à son levée, nous lui avons présenté la lettre dont 
vous nous aviez chargé et nous lui avons détaillé au- 


L "4 


) 


ë 


tant que nous l'avons pu la cause de notre mission. I] 
n'était pas prévenu par M. le prince d'Isenghien, et il 
nous à donné des marques de sa surprise sur l'em- 
prisonnement des membres du magistrat le représen- 
tant en entier. Il nous a reçu avec beaucoup de bonté, 
nous à promis sa protection et nous a dit de voir 
M. d'Angervillers à ce sujet. Nous nous v sommes 


» rendus aussitôt. Le ministre n'était pas plus informé 
» de l'événement qui nous appelait à la cour que Mon- 


ÿ 


seisneur le Cardinal. Il a lu attentivement votre lettre. 
Nous lui avons demandé l'élargissement des prison- 
niers. [ nous à répondu qu'il fallail auparavant en- 
tendre M. le prince d'Isenghein sur les causes de l'em- 
prisonnement. Il faudra donc qu'ils prennent patience 
pendant quelques jours dans leur retraite. La cour est 
informée de leur détention. Elle donnera {nous n'en 
doutons pas) ses ordres pour leur liberté. Comptez sur 
une exactitude parfaitte à remplir vos volontez et sur 
des nouvelles journalières de nos opérations. Nous 
avons aussv prévenu M. de Bricquet, premier commis 
de M. d'Angervilliers. Il compte que cette affaire lux 
sera renvoyée. Nous ne crovons pas nous flatier mal à 
propos en vous annoncant que les visages des ministres 
nous promettent une décision favorable à vos vœux. » 
Le 20 juillet, M. Lagneau écrit : «Nous avons rerue la 
lettre et le mémoire que vous nous avez fait l'honneur 
de nous envoyer par un exprès qui Ost arrivé ver 
avant-hier le soir. Nous avons hier fait copier deux 
doubles dudit mémoire et autres piéces. Nous venons 
de les présenter aux ministres. M. d'Angervillicrs 
nous a dit que M. le prince d'Isenghien reccvrait des 


— 143 — 


» ordres pour l'élargissement des prisonniers, et que la 
» lettre était partie hier. Ce ministre nous a informé 
» qu'il verrait notre mémoire et nous rendrait justice.Nous 
» le verrons de temps en temps pour l'en faire souvenir. 
» Nous croyons, Messieurs, qu'il a recu hier une lettre 
» de M. le prince d'Isenghien. Nous veillerons à tout, 
» n'apréhendez pas les fausses démarches de notre part. » 
Cette lettre du prince d'Iscnghien serait curieuse à con- 
naitre pour savoir comment il expliquait les choses, 
mais elle n'existe pas au dossier. 

Le mémoire au roi est remarquable par sa clarté et la 
convenance du style. Test impossible de le citer en en- 
her, carilest trés long. Nous en transerivons le com- 
mencement et la fin. « Sire, le magistrat de votre ville 
» d'Arras prend la liberté de porter ses justes plaintes 
» jusqu'au pied du thrône de votre majesté. Il voudroit 
>» pouvoir dissimuler l'insulte qu'il vient de recevoir. Il 
» sacrificroit volontiers son ressentiment si son silence 
» n'interressoit tous les magistrats du royaume qui se- 
» ront sans doute allarmés de la conduite que M. Île 
» prince d'Isenghien, gouverneur d'Arras, vient de tenir 
» envers les maveurs el échevins de cette ville. » Suit 
un exposé des faits fort bien présenté, et le détail des 
propositions sur lesquelles on à prié le prince d'Isenghien 
de se prononcer. Le mémoire se termine ainsi: « Toutes 


LA 


LA 


» CS propositions auroient bien dû satisfaire M. le prince 
» d'Isenghien, votre majesté verra au moins que le ma: 
» pistrat n'a manqué nv de zéle, ny d'exaclitude pour 
» exécuter vos ordres. M. Ie gouverneur, fatioué appa- 
» rem'ient des représentations réilérées des échevins au 
» suje. de l'hôtel de Gomiccourt a pris un conscil vio- 


» 


» 


lent. Le magistrat étant chez lui en corps, il fit arrèter 
et conduire publiquement en prison, par le major de la 
place, trois échevins et le conseiller pensionnaire de la 


» ville, tous quatre gentilshommes dont le seul crime 


» 


‘qui est commun à tout le magistral), est de n'avoir pas 
voulu passer dans le jour le contrat d'acquisition de 
l'hôtel de Gomiccourt. Les quatre membres du ma- 
gistrat sont depuis lors dans les prisons les plus 
étroites de la ville, qui ne sont remplies actuellement 
que d’insensez et de fous furieux. C'est de cette vio- 
lence que le magistrat demande justice en se jettant 
aux pieds de Votre Majesté. Il n'a pas mérité cette 
humilialion, il s est toujours tenu dans les bornes du 
respect qu'il doit à M. d [senghien. Rien ne luy est 
échapé qui mérite un châtiment aussi sévere. Les 
résolutions qu'il a pris et qu'il a présenté par écrit à 
M. le prince d'Isenghien sont jointes à ce mémoire : 
tout v est mesuré. [l demande donc avec larmes et 
avec confiance la liberté de ses membres emprisonnez, 
et il invoque la justice de Votre Majesté pour ètre 
dorénavant à l'abry de pareille violence. » 

Ces sollicitations finirent par réussir, ct le 22 juillet, 


M. Lagneau écrivait : « Nous sortons de chez M. d'Anger- 


villiers, qui nous a receu avec beaucoup de bonté. Il 
nous à promis qu il alloit écrire au magistrat d'Arras, 
et que sa lettre marqueroit assez que là cour ne désap- 
prouve pas votre conduitte. Elle facilitera des arrange- 
mens avec M. le prince d'Isenghien au sujet de son loge- 
ment. Nous n'avons plus vey qu à remercier les minis- 
tres, et nous serions en état de partir au plus tard dans 
deux jours. Mais comme c'est vous, Monsieur, que nous 


— 145 — 


» devons consuller là-dessus, nous attendons vos ordres 
» pour que vous ne nous reprochiez pas d’être partis sans 
» vous avertir, et sans scavoir ce que vous pensez du dé- 
» noucment de celte affaire. Nous commençons à nous 
» lasser ycy extrémement. Si vous pensez comme nous 
» que notre mission soit achevée, faites nous la grâce de 
» nous envoyer le même exprès qui sera ycy plus tost 
» qu'une lettre par la poste, et nous partirons aussi- 
» tost. » 

Le magistrat d'Arras avait donc obtenu l'élargissement 
de ses membres; mais il n'obtint que cela. On a sans 
doute remarqué cette phrase qui termine la requête au 
roi et qui demande, comme qui dirait, des garanties 
constitutionnelles contre l'arbitraire des représentants 
du gouvernement. Loin de les lui accorder, on n'infli- 
geait même pas un blâme au gouverneur. Il y a plus, 
les échevins qui avaient passé en prison six ou sept de 
ces nuits qu'avec peine on pardonne, étaient obligés de 
faire les premiers pas au-devant de M. le gouverneur et 
de lui redemander ses bonnes grâces, comme des écoliers 
qu'un maitre aurait punis : Car tel était le bon plaisir de 
Ja cour. Voici, en effet, ce que M. d’Angervilliers écri- 
vait de Compiègne, le 22 juillet, à MM. du magistrat. 
« Jay receu la lettre que vous m'avez écrite le 16 de 
» ce mois, et Son Eminence m'a renvoyé celle qui lui a 
» été remise par vos députez au sujet de l’emprison- 
» nement qui à été fait de trois de vos échevins et d’un 
» conseiller de ville par ordre de M. le prince d'Isenghien. 
» Je luy ay mandé que l'intention du roy étoit qu'il leur 
» rendit la liberté, et je ne doutte pas que cela ne soit 


» actuellement exécuté. Je vous exhorte à le voir, il vous 
40 


 ,* 
— 156 — 


ressre avec Le 2% et co crera amiablement avec vous 

Sir 423 pars cuil v asra à prendre pour qu'il soit 

ie daezzezt, Cozfrmement aux intentions de Sa 
sesis, L'esi sie que vous y aportiez de votre part 

toutes des frriliies convenales, et que vous viviez do- 
résLavant avec votre gouverneur de manière qu'il vous 
rende sa Lenvellance, à quoy je ne doute pas que 
vous le trouviez très dispose. » 

Quand le ministre annoncait aux échevins que le prince 
d'Issnghien les recevrait avec bonté et était tout disposé 
à leur rendre sa bienveillance, il s'avançait beaucoup et 
avait compté sans l'humeur altiére du gouverneur. En 
effel, pour se conformer aux iajonctions qu'ils avaient 
recues, les échevins cherchérent l’occasion de se pré- 
senter devant le prince d'Isenghien et de rentrer en 
grâce auprés de lui. Cette occasion s'offrit tout naturel- 
lement lorsque le gouverneur revint à Arras, après 
sa tournée dans les places de la province. C'était le 
20 juillet 1738: le magistrat se transporta chez lui surles 
cinq heures du soir, et le conseiller pensionnaire por- 
tant la parole, lui dit : « Monseigneur, le magistrat vient 
» pour avoir l'honneur de vous assurer de ses respects, 
» et vous témoigner la joye qu'il a de vous voir de retour 
» en cette villle. » A quoy le prince d’Isenghien a ré- 
pondu : « Messieurs, je suis fâché d’avoir été obligé de 
» faire ce que j'ai fait. J'espère que l'intelligence avec 
» laquelle vous viverez avec moy me fera oublier le 
» passé, et me mettra dans le cas de bien vivre ensemble 
» et de travailler de concert pour le service du roy. » 
Alors le consciller pensionnaire luy a dit : « Monsei- 
» unour, vous trouverez toujours ces Messieurs disposés 


VU OU un 
æm 
ne. ] 
ù 


— 147 — 


» à faire tout ce qui dépendra d’eux pour le service du 
» rov. » Là-dessus les échevins se retirèrent. 

A moins d'être tout à fait impoli, il était difficile de 
répondre plus froidement à la démarche des échevins, 
aussi furent-ils vivement froissés, et le 31 juillet ils 
s'assemblérent sur les dix heures du matin, et résolurent 
de faire des représentations au gouverneur. « Auquel 
» effet, MM. de Gouy ct Lallart, échevins semainiers 
» ont été lui demander audience de la part de la 
» Chambre, et leur ayant donné son heure, à quatre 
» heures après-midv du même jour,le magistrat en corps 
» s’y est rendu. » Si le prince d'Isenghien n'avait con- 
sullé que son inclination, il aurait sans doute traité les 
échevins comme la première fois ; mais il craignit de se 
mettre une mauvaise affaire sur les bras et, sans être 
encore tout à fait gracieux, il se montra convenable 
dans cette entrevue. « Le conseiller pensionnaire lui lut 
» les discours arrêtés en Chambre à l’Assemblé du ma- 
tin ; ils étaient conçus en ces termes : « Monseigneur, 
» pénétrés de la plus vive douleur de la manière 
» dont vous nous avez receu hicr, nous prenons la li- 
» berté d'en porter à vous même nos justes plaintes, 
» fondées sur ce qu'avant exposé notre conduite au roy 
» quine l’a pas désaprouvé, il est bien humiliant pour le 
» magistrat que vous luy avez rapellé qu'il vousait obligé 
» de le mettre en prison.» A quoy le prince d'Isenghien 
répondit : « Je ne crois pas, Messieurs, vous avoir choqué 
» par les termes dont je inc suis servy hier. J'avois cru 
» au contraire vous avoir fait politesse. Mes sentimens 
» étaient d'oublier le passé de part et d'autre, et de vi- 
» vre en bonne intelligence. » 


Cette crise termine ce que j'appellerai la période aigüe 
de l'affaire. Désormais les choses vont marcher plus 
pacifiquement, mais il s’en faut beaucoup qu'on soit 
encore près de s'entendre. Le prince d'Isenghien n'avait 
accepté qu’à contre-cœur un logement dans un vieil 
hôtel qu’il fallait remettre à neuf. Il aurait préféré qu'on 
lui en bâtit un nouveau. Profitant habilement des objec- 
tions faites par les échevins contre l'acquisition de l'hôtel 
de Gomiecourt, il insinua qu'il vaudrait peut être mieux 
construire sur le terrain du Pré-Cagnon. Mais c'était ce 
que les échevins redoutaient le plus. Aussi, le 17 août 
1778, ils se décidèrent à envoyer au prince une dépu- 
tation pour traiter avec lui de cette importante question. 
Il était alors dans sa terre d'Oignies. C'est à cause d'elle, 
pour le dire en passant, qu'il fut convoqué aux Elats 
d'Artois de 1747 (Bultel, page 253). « MM. Lagueau et 
» de Gouy vinrent l'y trouver, pour l'assurer que sans 
» perdre de temps on travaillerait à lui donner un loge- 
» ment convenable, conformément aux intentions de la 
» cour, et que le magistrat croyoit que la voye la plus 
» sûre pour y parvenir, étoit de consulter et prendre 
» l'avis d'habils architectes. Pourquoy M. le prince 
» d'Isenghien est prié de trouver bon que l’on appelle 
» le plus habil architecte de Lille pour, conjointement 
» avec le sieur Brizeux, qui sera aussy appelé, faire 
» toutes les opérations qui seront nécessaires pour mettre 
» M. le prince d'Isenghien et le magistrat en élat de 
» jetier les yeux sur l'endroit le plus convenable au bien 
» publique. » C'est toujours la continuation du mème 
système. Quand on est trop pressé on a recours à des faux- 
fuyants. Cette fois il fallait contre-battre le projet d'éta- 


— 149 — 


blissement au Pré-Cagnon; on trouva des experts qui 
démontrérent que ce projet était inexécutable. Les 
experts disent trop souvent tout ce qu'on veut leur faire 
dire: nous allons en avoir bien des preuves dans ce qui 
nous reste à rapporter. Le 19 septembre 1738, Jean 
Gayant, Jean Leflon, Louis Debayv, Pierre Leflon st 
Jacques Gavant, tous cinq maitres massons de la ville, 
se transportent au Pré-Cagnon, et déclarent que les 
anciennes fondations du rempart, sur lesquelles on pro- 
pose d'asseoir la nouvelle construction, ne seraient pas 
assez solides pour le recevoir. A l'appui de leur expertise, 
ils joignent un mémoire d'observations contre le projet. 
Le terrain est. aquatique et sujet aux brouillards, le 
Crinchon, qui le traverse, l'expose aux inondations, on 
y sera enfermé comme dans une boîte, puisqu'on aura 
pour objet le rempart à gauche, et que derrière on sera 
offusqué par tous les arbres des prairies voisines; à droite, 
les casernes, devant et une abreuvoir. Le moulin du 
rempart (on le voit encore figurer sur un plan de 1704), 
occasionnera un vent perpétuel et un bruit continuel. 
La proximité des casernes et de l'abreuvoir empêchera 
les carrosses d’avoir un libre accès. Les chevaux pour- 
ront prendre le mords aux dents par suite du bruit de 
la caserne, et les exercices, qui se font surtout le matin, 
troubleront le repos de M. le gouverneur. On voit que 
rien n'est oublié. En conséquence, les échevins décident : 
« Que M. le prince d'Isenghien scra supplié de ne pas 
» s'arrêter au Pré-Cagnon. » Mais ils ne s’en liennent pas 
à ces supplications, car ils savent maintenant à qui ils 
ont affaire. Aussi, le 30 septembre, ils font partir en 
poste, M. Du Repaire, mayeur, et Legay de Ramecourt, 


— 150 — 


échevin, pour « demander à M. l'intendant, au cas où 
» M. le prince d fsenghien lui adresserait des plans, de 
» ne rien décider, et de trouver bon que le magistrat se 
» deffende à la cour, qui est saisie de cette affaire. » En 
mème temps, on écrivait à M. d’Angervilliers « quil 
» élait impossible de se déterminer pour le Pré-Cagnon, 
» où tout est incertain. et on le suppliait de rejeter un 
» projet qui ne pouvait être exécuté moyennant cin- 
» quante mille écus, somme à laquelle Sa Majesté avait 
» limité la dépense. » Et, comme on ne saurait prendre 
trop de précautions, on envovait à Lille, le 29 octobre. 
M. Bouquel de Sarton et Legav de Ramecourt, échevins. 
pour consulter des entrepreneurs et autres personnes 
habiles, et ils en rapportaient un avis corroborant en 
tous points l'expertise des maitres macons d'Arras. 

Ces démarches eurent pour résultat de faire rejeter le 
Pré-Cagnon, mais le magistrat ne put parvenir à faire 
adopter la maison du lieutenant du roi, qui était l'objet 
de ses prédilections. 1 fallut donc en revenir à l'hôtel 
de Gomiecourt. Iei, nouveaux efforts pour retarder la 
solution. Le 19 novembre 1738. « Messicurs du magis- 
» tral avant eraninés le plan et devis dressés par Adrien 
» d'Huez, qui leur ont été remis aujourd hui par M. l'in- 
» tendant, au sujet de l'hôtel de Gomiccourt, avec les 
» les projets d’acles et de mémoires, ont résolus de re- 
» présenter à M. l'intendant que, par les opérations cy 
» devant faites sur cet hôtel, les mémoires en tenus et 
» envoyés à la cour, on y a exposé que l'hôtel ne vallunt 
» rien en toutes ses parties, 1l devoit être jetté absolu- 
» ment bas. » Et en effet, le 20 novembre, ils font faire, 
sous la surveillance de MM. Watclet et Marchant, éche- 


— 151 — 


vins, une expertise, d'où il ressort que l'hôtel de Gomie- 
court est tout à fait en mauvais état, et que, pour le 
rendre habitable, il faudra y dépenser bien plus de cin- 
quante mille écus. 

Mais M. Chauvelin était décidé à vaincre toutes ces 
résistances. Il en avait obtenu l’autorisation de la cour, 
et le 27 décembre il écrivait à son subdélégué M. Hébert: 
« M. d'Angervillers, à qui j ay rendu compte de tout ce 
» qui s'est passé au sujet de l'hôtel de Gomiecourt, m'a 
» mandé que l'intention du roy étoit que le magistrat 
» acquit cette maison sur le pied convenn, et y fit les 
» réparations nécessaires pour y placer le gouverne- 
» ment.Je vousprie donc, à la réception de cette lettre, 
» de vous transporter au magistrat, où vous en ferez lec- 
» ture, et de luy présenter l’acte signé de M. de Go- 
» miccourt, dont vous avez un double, pour que le ma- 
» gistrat le signe. » 

Rien n'était plus formel que cet ordre; les échevins 
cherchèrent encore à l'éluder. Le? janvier 1739, ils s’as- 
semblent,et après avoir, comme de coutume, protesté de 
leur désir de satisfaire M. le prince d’Isenghien, ils de- 
mandent que l’hôtel de Gomiecourt ne soit pas « acheté 
» plus de soixante-dix mille livres, sans quoi les répara- 
» tions qui y sont nécessaires absorberaient plus que les 
» cinquante mille écus.» 

M. Chauvelin, irrité de ces refus, exige, le 10 janvier, 
qu'on lui fournisse un état exact de ces réparations, et il 
invite les échevins à faire en sorte que cet état ne monte 
pas à un prix excessif, « pour ne pas donner occasion à 
» M. le comte de Gomiecourt de se plaindre, et au public 
» ainsy qu'à la cour de penser que vous agissez en cela 


— 152 — 


» par passion et par prévention, ainsi qu'on vous en a 
» accusés. » Ce n’est pas tout : cette lettre aigre douce 
est suivie, le 13 janvier, d'une mise en demeure positive, 
elle est ainsi concue : « M. le prince d'Isenghien se 
plaint, Messieurs, et avec raison, que vous aportes des 
nouvelles longueurs à l'affaire du gouvernement. 
Vous savez ce que je vous ay mandé en dernier lieu à 
ce sujet, et ce qui me reste à vous dire à présent, est 
que, si dans huit jours cette affaire n'est pas terminée 
pour l'hôtel de Gomiecourt, nous prendrons, M. le 
prince d'Isenghien et mov, les ordres de la cour pour 
» faisre le bastiment au Prez-Cagnon. » Malgré cet épou- 
vantail du Pré-Cagnon, les échevins ne se rendent pas 
encore, seulement ils vont trouver M. de Gomiecourt ct 
lui offrent soixante-douze mille quatre cents livres, et 
comme celui-ci demande quatre-vingt-cinq mille, ils 
écrivent à M. Chauvelin quil leur cest impossible de 
faire cette concession, et ils l'adjurent de se prononcer 
pour la maison de M. de la Rogue. Mais M. Chauvelin ne 
se laisse pas apiloyer: le 13 février, il leur mande 
que M. le prince d'Isenghien, ayant totalement rejeté le 
plan de la maison de M. de la Roque, il n'y faut plus son- 
ger. Il leur conseille, en conséquence, de finir avec M. de 
Gomiecourt, sur le pied de quatre-vingt-mille livres « à 
» moins, ajoute-t-il, que vous n'ayez envie que l'affaire 
» finisse sans vous et d'une facon qui sûrement vous 
» serait désagréable. » Ainsi on en était venu aux me- 
naces. Ces menaces ne furent pas encore capables de 
forcer les échevins à faire l'acquisition qui leur répu- 
gnait tant. Si on ne connaissait l'obstination proverbiale 
des artésiens, cetexemple en serait la meilleure preuve. 


EVE y y 


— 153 — 


L'intendant, fort embarrassé, écrit le 23 février à son sub- 
délégué : « Je viens de recevoir une nouvelle lettre du 
» magistrat, par laquelle il m'a marqué qu'il ne peut 
» rien ajouter aux offres de soixante-douze mille quatre 
» cents livres qu'il a fait à M. de Gomiecourl. Après 
» avoir veu la dernière lettre que je vous ay écrite il y 
» a deux jours, il insiste encore dans cette résolution. 
» Instruisez-en M. le comic de Gomiecourt, et dites luv 
» que s'il n'accepte pas les soixante-douze mille quatre 
» cents livres, il n'y a qu'à regarder le marché comme 
» rompu fotallement, et en ce cas vous ferez scavoir au 
» magistrat qu'il n’v faut plus songer, et qu'’onira bastir 
» au Prez-Cagnon. » Que fail alors le magistrat ? Il prend 
de cette lettre la partie qui lui convient, et il laisse l’autre. 
Aussitôt il mande au prince d'’Isenghien que M. l'inten- 
dant a fait déclarer à M. le comte de Gomiecourt que 
« le marchez est rompu. » En conséquence, il supplie 
M. le gouverneur de vouloir bien arrêter son choix sur 
la maison de M. de la Roque. En même temps il écrivait 
au cardinal de Fleury pour implorer sa protection, et lui 
envoyait un mémoire où il expliquait tous les efforts 
qu'il avait faits pour mener cette affaire à bonne fin. 
Mais pendant toutes ces négociations, M.de Gomiccourt, 
qui avait besoin d'argent, craignait de manquer la vente 
de son hôtel, et il se décidait à accepter l'offre de 
soixante-douze mille quatre cents livres. Le magistrat 
se trouva ainsi pris dans ses propres filets, au moment 
où il croyait avoir si bien arrangé les choses qu'on allait 
être obligé d'accepter la maison de M. de la Roque; 
mais il avait au moins la consolation de se dire que par 
ses résistances il avait fait gagner à la ville la différence 


— 154 — 


entre cent mille livres, prix auquel le prince d’Isenghien 
voulait d'abord qu'on traita, et soixante-douze mille 
quatre cents livres, prix auquel se réduisaient en défini- 
tive les prétentions de M. de Gomiecourt. Certes, ce 
n'était pas un mince bénéfice. 

Restait la passation de l'acte : elle fut assez laborieuse. 
En effet, le 18 avril 1739, M. Chauvelin écrivait au ma- 
gistrat : « M. Hébert me marque que vous voulez, pour 
» consommer l'affaire de l'hôtel de Gomiecourt, passer 
» un décret, el avoir la ratification de M. le chevalier de 
» Gomiecourt (il demeurait en Espagne et était gouver- 
» neur de Valence). On croit que l’un et l'autre sont 
» inutiles au moven de la signature de M°"° de Gomie- 
» court et de la connaissance que vous avez de tous les 
» créanciers. Si réellement cela n’est pas nécessaire, je 
» souhaiterois, ainsy que M. d'Isenghien, que vous ne 
» l'exigeassiez pas. Mais si absolument vous ne pouvez 
» vous en dispenser, nous exigeons, l’un et l’autre, que 
» vous fassiez dès à présent le contrat, dans lequel vous 
» prendrez toutes les suretés convenables pour le décret 
» de ratification, et la sureté des prix que vous consi- 
» gnerez, et que vous mettrez sur le champ les ouvriers 
» dans la maison. » Aïnsi, on ne voulait laisser à 
MM. les échevins aucune échappatoire, et on les mettait 
véritablement au pied du mur. 

L'acquisition de l'hôtel de Gomiecourt eut donc lieu le 
12 août 1739, par décret devant le conseil d'Artois. Mais 
il fallait se procurer de l’argent pour le payer. Voici 
comment on s'y prit. M. Quarré du Repaire, mayeur, 
s'engagea à verser entre les mains des créanciers de 
M. de Gomiecourt, la somme de cinquante mille livres, 


— 155 — 


trois jours après l'adjudication. Du moment du paiement, 
M. du Repaire devait recevoir l'intérêt au denier vingt, 
soit deux mille cinq cents livres par an, de trois mois 
en trois mois. La ville avait la faculté de se libérer en- 
vers le prèteur quand elle le voudrait, mais seulement 
à concurrence de six mille livres par chaque année. 
Pour sürceté de la créance, la ville «affectait par privilège 
» et hypothèque tous ses biens et revenus, et, en outre, 
» l'hôtel de Gomiccourt à acquérir avec toutes les amé- 
» lioralions à effectuer. » Voltaire disait des banquiers : 
Ils me volent el je les remercie. Si la ville d'Arras ne se 
fit pas voler par son mavyeur, transformé en banquier 
pour la circonstance, elle ne lui refusa pas ses remer- 
ciements, et même des remerciements assez lucralifs. 
On va en juger. Le 11 mai 1739, « le magistrat, assemblé 
» en chambre échevinale, en considération et en recon- 
» naissance des services rendus à la dite ville depuis dix 
» ans par Monseigneur du Repaire, maveur de celte ville, 
» ctau publicq, et spécialement pour celui qu'il vient 
» de luy rendre, en s’obligeant de fournir une somme 
» de cinquante mil livres pour parvenir à l'acquisition 
d'un gouvernement en cette ville, laquelle acquisition 
» n'aurait pu se faire sans cette avance, qui a eu pour 
» fondement les conditions marquées cy-après, sans les- 
» quelles même elle n'auroit point été faitte, a résolu : 
» 1° que l'oflice de maire de la ville d'Arras créé héré- 
» ditaire par édit de 1692, levé par le sieur Nicolas- 
» François Bouquel, et réuny au corps de ladite ville, 
» n'en pourra êlre désuny pour quelque cause que ce 
» puisse être; 2° que ledit sieur du Repaire, par-dessus 
» les droits, honneurs, profils et émolumens dont il à 


= 


— 156 — 


» jouv jusqu à ce jour, en vertu de sa commission de 
J L 1 


» 


maveur, aura, pendant sa vie, voix délibérative, sans 


» qu'elle puisse être accordée au successeur du sieur 


ÿ 


du Repaire audit état de maveur, après le rembour- 
sement fait de la detle de cinquante mil livres: 3° que 
si, au jour du décès du dit sieur du Repaire, la tota- 
lite de la susdite somme de cinquante mil livres ne 
luy avoit pas été restituée, tous ceux qui se mettront 
sur les rangs pour le remplacer en sa commission de 
maveur, seront tenus, avant de pouvoir être admis par 
MM. du magistrat, dans l'élection des trois personnes, 
qu'ils ont pour ce droil de présenter à Sa Majesté, 
de donner à l’apaisement de mesdits sieurs du magis- 
(rat bonne et solidaire caution pour la restitution des 
cinquante mil livres, ou de ce qui resteroit lors düù, 
et d'en passer obligation pardevant notaire en bonne 
et due forme, payable le jour précédant leur instal- 
lation, laquelle ne pourra point être faitte auparavant: 
4 qu'en reconnaissance des services dont est fait 
mention cv-dessus, le corps du magistrat d'Arras in- 
vite ses successeurs de donner dans cetle élection 
toute préférence à l'un de ses enfants pour remplacer 
son père. » Cette dernière clause ne fut que trop fidé- 


lement exécutée. En effet, à la mort de M. Quarré du 
Repaire, la dette de la ville n'était pas acquittée, et, 
comme il ne laissait que des enfants mineurs, il fallut se 
résigrer à avoir un mayeur en lutelle: ce fut M. Quarré 
de Chelers. Il est vrai que son oncle, M. Bouquel de 
Valhuon, mousquelaire du roi, fut autorisé à gérer, en 
son nom, l'office de mayeur jusqu’à sa majorité. Ainsi 
cet ollice, racheté avec tant de peine, se trouvait encore 


= ore 


une fois engagé pour de longues années, et allait tomber 
dans les mains d’un incapable doublé d’un soldat. Telle 
était la conséquence de l'obligation imposée à la ville de 
fournir un logement au gouverneur. 

Mais ce n'était pas encore assez. Comme les échevins 
l'avaient prévu, les dépenses d'approprialion de l'hôtel 
de Gomiecourt furent beaucoup plus considérables qu'on 
ne le supposait, en sorte que la somme de cinquante 
mille écus, fixée par le roi, se trouva bientôt dépassée. 
En présence de ce surcroit de charges, le magistaat vou- 
lut au moins faire partager l'excédant de la dépense par 
l'Etat; ce fut en vain. Il rencontra l'opposition formelle 
du maréchal d’Asfeld, ministre de la guerre. Il fut donc 
obligé de se procurer de nouvelles ressources, et voici 
la délibération qu'il prit le 16 décembre 1740. « Mes- 
» sieurs du magistrat, assemblés en leur chambre éche- 
» vinale par ordre de M. l’intendant, et sur la proposi- 
» tion qui en fut fait qu'il fallait prendre les moyens 
» de trouver des fonds pour achever le bâtiment du 
» gouvernement, qu'on estime quil coùtera encore en- 
» viron quarante mil francs, ont résolus de demander la 
» permission de faire la vente des terrains et empla- 
» cemens du Grand-Ture, Bouloirs, Griffon, Ste-Barbe 
» et la Petite-Place ou terran vague joignant la porte 
» de Cité, pour les deniers provenant de la vente des 
» terrains et emplacemens être employés à achever ledit 
» bâtiment du gouvernement, et, en cas d'insuflisance, 
» du produit de la vente desdits terrains et emplacemens, 
» la ville y pourvoira pour le surplus par les voyes les 
» plus :onvenables aux biens et aux intérêts de ladite 
» ville. » La plupart de ces emplacements étaient occu- 


pe 


js jé Gé Viciies cescrDes. Où depuis longtemps les 
roues eueut fort mal locces. La ville, qui devait à 
Le enu73e {icruir des casernes à la garnison, obtint 
Cu ELiare Le ia ruerre, l'autorisation de vendre ceilss 
des Loi urs. rae da Cocliras, du Griffon, rue des Tro:s- 
Vsases. Cu Grand-Ture, rue des Teinturiers et de Ste- 

aie. rue d AtieLs. mais à Ja condition que, sur le 
prix à en provezr, 1] serait prélevé la somme nécessaire 
pour la rr-raration des autres casernes existant alors 
dans la ve. 

Morezsant des sacrifices aussi considérables et peut- 
étre dautres dont nous ne trouvons pas mention 
aux registres memoriaux, l'hôtel du gouverneur fut 
acbeve en 1742. [1 en résulta cet immense corps de bäti- 
ment à deux eiages qui setend, rue des Trois-Faucilles. 
depuis la maison actuelle de M. Fagniez, jusqu à la pe- 
lite rue de la Marche, et qui devait passablement res- 
sembler lui-mèéme à une caserne. Nous ne savons si 
M. le gouverneur fut satisfait de son habitation, mais 
nous ne trouvons plus de trace de son mécontentement. 
Au contraire, pendant les longues années de son admi- 
nistration, il parait avoir établi à Arras des relations so- 
lides qui l'attachèrent au pays. Ainsi, il fut le protecteur, 
non seulement titulaire, mais efficace de l'Académie 
d'Arras, car dans cet hôtel mème, qui avait coûté aux 
échevins tant d'argent et de tribulations, il accorda à la 
Compagnie un local, au second étage, pour tenir ses 
séances. 

Ajoutons qu'à peine construit, l'hôtel du gouverne- 
ment recut un hôte illustre, le roi Louis XV, en per- 
sonne. Ce fut là, en effet, que ce monarque logea, en 


— 159 —- 


1744, lors du séjour qu'il fit à Arras. Aujourd’hui ce 
bâtiment, qui a eu de si hautes destinées, n’est plus que 
l'ombre d’un grand nom. Vendu à la Révolution, il a été 
partagé en différents lots, et, à part quelques habita- 
tions particulières, il est presque entièrement occupé 
par des logements d'ouvriers. Sic transit gloria mundi. 


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PIÈCES RELATIVES 


CONCOURS DE 1870 


et aux 


TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ 


EEE 


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EXTRAITS 


des 


PROCÈS-VERBAUX DE L'ACADÉMIE 


Du 5 août 1870. — .. Il est décidé qu'à cause des cir- 
constances extraordinaires dans lesquelles nous sommes, 
par suite de la guerre avec la Prusse, la séance publique 
n'aura pas lieu à l'époque accoutumée. 


Du 19 août 4870.— .. L'assemblée n'est pas en nom- 
bre, mais, vu l’urgence et la nécessité de rendre aux 
artistes leurs tableaux, qui ne peuvent être conservés 
au Musée indéfiniment, dans les circonstances où nous 
sommes, elle croit pouvoir inviter le secrétaire à faire 
un rapport verbal sur le résultat des séances de la com- 
mission des Beaux-Aris et adopter les conclusions de 
cette commission, sauf approbation ultérieure de la 
société. 

Ces conclusions de la commission sont les suivantes : 
1° Pas de partage de prix; — 2° Prix total (500 francs), 
accordé à M. Dubois, artiste-peintre à Arras. 

Il est entendu que la Société n'aura plus de réunion 
jusqu’au premier vendredi d'octobre, l'époque ordinaire 
de la clôture de l’année académique étant arrivéa 


— 104 — 


Du 7 octobre 1870. — Il est donné lecture de la déli- 
bération d'urgence, mais conditionnelle, faite par les 
sept membres presents à la réunion du 19 août dernier, 
ct relative au prix de Peinture. Cette délibération est ra- 
tifiée et les conclusions sont adoptées. 

Fest décidé que la proclamation du nom des lauréats 
sera faite en séance ordinaire, le vendredi 21 octobre, 
et qu une convocation spéciale sera adresste à cette fin 
à tous les membres résidants. 


Du 21 octobre 1870. — … Il est décidé que les élections 
seront remises à un temps moins agilé par les préoccu- 
pations de la guerre, ct la Société passe à la seconde 
des affaires mises à l'ordre du jour. 

Les plis cachetés sont ouverts par M. le président, et 
le résullat des concours est proclamé ainsi qu'il suit : 

Histoire. — M. Louis Cavrois, auditeur au Conseil 
d'Etat : 

Médaille d'or de 100 francs. 


Poésie. — M. Delphis de La Cour, à Loches : 
Médaille d'argent. 


Mémoires uons Coxcours. — M. Ad. de Cardevacque: 
Médaille d'argent. 


Beaux-Arts. — M. Dubois, artiste-peintre à Arras : 
Prix intégral de 500 francs. 


Les lauréats seront informés de leur succès par M. le 
sccrélaire-général, qui fera également connaitre le ré- 
sultat de ces divers concours par la voie des journaux. 


— 165 — 


CONCOURS DE POÉSIE. 


La commission, nommée le 3 juin 1870, se composait 
de MM. de Mallortie, de Sède, Lecesne, Caron, Paris. 

Elle a choisi pour son rapporteur, M. de Sède, qui a 
présenté un rapport à l’Académie dans la séance du 
8 juillet, et les conclusions de ce rapport ont été ap- 
prouvées. 


RAPPORT SUR LE Foncours DE J oésie 
1870 


Par M. le Baron DE SÈDE 
Honbre résidant. 


—20O83c 5e —— 


MESSIEURS, 


Qu'est-ce que la Poésie ? 

Nous en chercherions vainement une définition 
exacte ct plus parfaite que son nom lui-même, qui veut 
dire création. 

Créer, c'est là, en cffct, dans tous les arts, l'acte su- 
prème du génie, celui qui rapproche le plus l’homme de 
sa divine origine, qui marque le mieux son empire, et 
qui l'élève vers les plus hautes régions. 

A côté du grand ct sublime poëtc, dont la puissance 


— 166 — 


créatrice emplit les mondes et les peuples des plus écla- 
tantes merveilles, l'homme a pu quelquefois ulaner 
quelques-unes des étincelles divines et s’éclairer de leurs 
reflets. 

Ils sont poëtes les grands peintres dont les œuvres 
nous captivent, nous émeuvent, nous étonnent, et ani- 
ment d'une vie factice, mais puissante par l'illusion, la 
toile morte et transfigurée sous leurs mains habiles. 

Ils sont poètes aussi ces maitres de l'harmonie, dont 
les accents nous pénètrent et nous transportent à leur 
gré dans les enchantements les plus suaves, dans les 
terreurs les plus profondes, et qui, dans une langue uni- 
verselle, parlent à la fois à nos sens et à nos âmes, les 
langages les plus divers et pourtant les mieux compris. 

Ils sont poètes aussi ces artistes de la pierre, qui sculp- 
tent dans le marbre, animé par leur souffle, tantôt la 
grande image des héros, tantôt les pieuses personnifica- 
tions de la foi, ou qui dressent pour les grandeurs de la 
terre les riches palais que nous admirons, et pour les 
grandeurs du ciel ces temples imprégnés de mystère, 
d'amour, de croyance, devant lesquels s’humilie notre 
orgueil et qui font monter notre pensée au-delà des 
choses de ce monde. 

Le peintre, l'architecte et le sculpteur, parlent une 
langue en quelque sorte inarticulée. A celui que la poésie 
a choisi et nommé par excellence, au maitre de la pensée 
seul appartient la faculté de traduire et de transmettre 
par la parole les trésors de son imagination. 

I1 possède à la fois la palette du peintre, — ut pictura 
poesis, — l'harmonie du musicien, le puissant ciseau du 
sculpteur et le merveilleux compas 49 l'architecte 


— 167 — 


Non-seulement, tous les autres arts posent devant lui 
et lui prêtent leurs modèles, mais la nature elle-même a 
pour ce privilégié des complaisances infinies, en mettant 
sous ses yeux tout ce qu'il y a de plus auguste dans ses 
tableaux, tout ce qu'il y a de plus profond, de plus élevé, 
de plus divin, osons dire le mot, dans l’âme humaine. 

Il a la clef de tous les trésors, il sait le chemin de 
toutes les merveilles, il en pénètre tous les secrets... 

Et, cependant, Messieurs, comme si d’infranchissables 
obstacles le séparaient de tout cela, comme s’il ne pou- 
vait entrevoir ces immenses richesses qu’à travers une 
sorte de mirage trompeur, ou comme si la parole était 
impuissante à les dépeindre, il est presque toujours vaincu 
dans la lutte. La conquête lui échappe, et l’on compte, à 
travers les siècles, ceux qui savent l’accomplir tout en- 
tiére et nous la transmettre. 

L'art de la Poésie s'appliquant à la pensée humaine 
est donc le plus difficile, le plus rare, celui qui mérite 
les plus ardents respects. 

Vous l’avez inscrit dans vos concours, non sans doute 
dans l'espoir d’y attirer les grands génies, mais pour 
honorer leur souvenir, mais pour encourager ceux qui, 
même de très-loin, aiment et suivent leurs nobles traces. 

Et, afin de laisser à la pensée toute la liberté de son 
essor, afin d'élargir la sphère dans laquelle peut se 
mouvoir l’art de vos concurrents, vous avez livré à leur 
inspiration le choix des sujets dont ils doivent vous en- 
tretenir. 

Cette méthode vous a souvent réussi, et nous avons 
pu, maintes fois, applaudir ici des essais dignes d’éloge 
et méritant vos récompenses. 


— 168 — 


Le dernier concours, dont un éloquent rapporteur et 
un juge tres-compétent, M. de Mallortie, vous faisait l'an 
passé, un compte-rendu que celui-ci vous fera double- 
ment regretter, signalait à votre attention plusieurs œu- 
vres d'un réel mérite. 

Nous sommes beaucoup moins heureux cette année, 
et c'est à peine si, parmi les sept poèmes qui vous sont 
parvenus, votre commission spéciale peut en trouver un 
seul méritant quelqu'attention. 

Il en est des récoltes de la pensée comme des récoltes 
de la terre. La disette suit l'abondance, mais l'abondance 
revient après la disette,..…..aussi l'avenir est à nous, ct 
quand je dis à nous, Messieurs, je veux dire à l'Acadé- 
mie, qui ne meurt pas avec ses membres et se perpétue 
par d'incessants recrutements. 

Exigerez-vous de votre rapporteur qu'il prenne, une à 
une, toutes les compositions informes groupées dans le 
concours de cette année ? 

La tâche est lourde et indigeste. Mais vous avez l’ha- 
bitude et le courage de motiver vos jugements. 

Il serait difficile de trouver un classement dans cet en- 
semble négatif, et de dire quel est le plus ou le moins 
mauvais des divers ouvrages qui vous sont soumis. 

Permettez-moi done de les prendre par rang d'ins- 
cription. 

Le premier est un retardataire du dernier concours. 
Une bienveillante jurisprudence vous porte à conserver 
pour l’année suivante les travaux adressés après l'expi- 
ration des délais réglementaires 

Celui-ci a, peut-être, essayé diverses pérégrinations 
avant de vous parvenir. 


— 169 — 


Le sujet choisi avait de l'actualité... il v a trois ans. 

C'était notre grande et splendide exposition univer- 
selle qui l’avait inspiré. 

Certes, Messieurs, le choix d’un tel sujet était heureux. 

Les conquêtes merveilleuses de l’homme dans ce do- 
maine de la matière assouplie et vaincue par son travail; 
l'effort heureux de son génie dans ces arts utiles qui 
font l'existence moderne si brillante et si facile ; le juste 
sentiment de fierté nationale qui devait se dégager de 
la supériorité de notre valeur industrielle, tout cela pou- 
vait s'animer du soufle vrai de l'inspiration et se tra- 
duire en un magnifique et poétique langage. 

Nous avons moins qu’une chronique de journal, moins 
qu'un froid inventaire. La vulgarité de la pensée ne le cède 
qu'à celle de la forme, et pour comble de malheur dans 
un tournoi poétique, l’auteur complètement brouillé avec 
les règles de la prosodie, nous livre des vers boiteux 
dont je pourrais multiplier les échantillons, et s’inspi- 
rant peu du précepte de Boileau : 


« La rime est pour l'oreille et non pas pour les yeux.» 


écrit bravement en parhant de l’Empereur : 


« Aussi quelle lumière en son visage brille 

» Lorsque sur le portique, en costume de ville, 
» Du ministre d'État, de constructeurs fameux 
» D’artistes éminents il écoute les vœux ! » 


Voici du reste la fin de la pièce, le couronnement 
digne de l’œuvre entière: 


« Mais ils savent ceux-ci qu'avecque la tourmente 
» Nul jamais n'édifia de durable charpente, 


— 170 — 


» Et que, ss le calme s'impose à leurs desseins 

» Le tes peut se=il, en outre, en couronner kes fias : 
» Or c’est pourquoi mes vœux en cette ritrurnelle 

» S'adr:ssent à La paix soliie, uaiverseiie. » 


Ce vœu est assurément aussi le nôtre; nous en sen- 
tons doublement le prix en face des grandes complica- 
tions européennes dont nous sommes témoins. 

Mais c'est là, on en conviendra, tout ce quil est per- 

is de louer dans ces vers, où la svliabe de trop de l'un 
ne compense pas la syllabe de moins du suivant, et qui 
ne justifient que trop l'épitheète de ritsurnelle, trouvée 
par l’auteur lui-mème pour caractériser son ouvrage. 

Les deux petites pièces qui suivent sous les n° 2 et 3, 
ont un avantage sur celle-ci. Les vers y sont sur leurs 
pieds. C'est tout ce qu'il est permis d'en dire de plus 
flatteur. 

Le n° 4, une mère, un fils, a pris pour épigraphe ces” 
deux vers de Boileau : 


C'est moi qu'un vain caprice, une bizarre humeur 
Pour mes péchés, je crois, fit devenir rimeur. 


Ce n'est pas seulement pour ses péchés, mais aussi 
pour ceux de l’Académie, que l'auteur a cédé à ce caprice. 

Nous parierions assez volontiers qu'il s'agit d'un tout 
jeune nourrisson du Parnasse, et puisqu'il parait avoir 
lu Boileau, sans s'être assurément pénétré deses conseils, 
nous lui dirons, avec le sage critique : 


« Pour vous Phæœbus est sourd et Pégase est rétif. » 


Le simple bon sens aussi, car ses vers français nous 


— 171 — 


rappellent celui d’un écolier qui avait estropié ainsi un 
vers latin : 


CLausa PATET atri janua Ditis. 


On ne saurait rien trouver de plus naïvement imaginé 
que les deux vers suivants : 


« On n'apercevait plus sur toute la nature 
» Que la neige ctla mousse où brillait la verdure. » 


C’est presque digne de la distraction poétique attribuée 
à Mallcbranche, et de ces deux vers restés fameux : 


» Il fait en ce jour-ci le plus beau temps du monde, 
Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. » 


On peut, après cela, faire grâce de plusieurs erreurs 
de prosodie et de quelques fautes d'orthographe, telles, 
par exemple, que celle-ci : 


Ciel! son cœur ne bat plus ! Cette main est glacée 
Elle croit qu'en son fils toute vie a cessée..…. : 


avec un e muet, pour rimer avec glacée. 
Nous ne sommes pas beaucoup plus heureux avec un 
poète inscrit sous le n° 6, et qui a pris pour épigraphe : 


Discite justitiam moniti et non temnere Divos. 


Il y avait un vaste champ à exploiter dans le sujet 
choisi par notre concurrent. Il s’agit, en effet, de la fin 
dernière d’un incrédule. L'image de ces agonies sinistres 
où nul espoir ne vient adoucir les tortures de l'heure 
dernière, était bien digne d'inspirer une muse chré- 
tienne. Nous eussions aimé un tel tableau, magistrale- 


ment tracé et s'élevant à ces hauteurs philoorhique. & 
pleines par elles-mémes de grandeur et de majeste 
qu'elles en font rejaillir sur tout ce qu'elles toucherst. 

Malheureusement, c'est d’un ton badin et quelque- 
fois presque léger, qu'en ces graves matieres, l'auteur 
s'est exprimé. I] lutine avec Satan qui, 


» D'un œil de corsaire et soufflant dans ses gr:ffss, 
» Appelle tous ses suppôts 
» Et son peuple d'escogrifics. » 


Quand il arrive aux réflexions morales, c'est par le 
petit côté et dans toute leur vulgarité que l’auteur les 
exprime. [l a cependant le mérite, rare cette année, vous 
le vovez, Messicurs, d’aligner ses vers selon la mesure 
voulue; c'est là une circonstance atténuante que notre 
justice impartiale doit signaler. 

La pièce inscrite sous le n° 7 doit être le coup d'essai, 
mais ce n'est pas assurément le coup de maitre, d'un 
débutant dans les luttes poétiques. 

Elle a pour titre: « À {a mémoire du jeune Jean 
de X..., décédé à l'âge de 6 ans.» 

Sans doute l'Elégie en pleurs peut s'agenouiller sur 
ces tombes d'enfants, où s’engloutissent le bonheur et 
les espérances des pauvres mères. Nous ne savons rien 
de plus touchant que ces deuils de la terre devant les 
joies du ciel peuplé d’anges nouveaux; nous comprenons 
ce mélange de larmes et de sourires, de regrets et 
d'espoirs que la poésie pourrait traduire en notes har- 
monieuses. 

Mais hélas, notre poète ne soupçonne même pas ces 
contrastes! Il se traine dans de banales descriptions et 


— 173 — 


n'a. heureusement pour lui, jamais entendu le cri d’une 
mère devant le cercueil de son fils! 

On trouve cependant dans son œuvre une certaine 
émotion. Mais il est inhabile à la traduire correctement, 
et elle se perd dans une phraséologie dont il semble 
n'avoir pas lui-même conscience. Il y a de vrais éton- 
nements dans chacune de ses strophes, souvent boi- 
teuses et ornées parfois d’une orthographe fantaisiste, 
Lout à fait en-dehors des lois de l’Académie. 

C'est ainsi que, pour arriver à la mesure, sans doute, 
notre concurrent, parlant d'un mdle courage, c’est-à-dire 
d'un courage viril, n'hésite point à écrire mal courage, 
m, à, I. 

Je suis assurément confus d'avoir à vous livrer, 
Messieurs, et surtout publiquement, de semblables 
aveux. Mais ils étaient nécessaires pour légitimer la 
sévérité de nos appréciations. 

Une dernière pièce a été réservée par votre commission. 
Elle est loin de la perfection, et l’on peut assurément, 
tant sous le rapport du plan général qu’au point de vue 
du style, y relever parfois de regrettables négligences. 

Mais elle est d’un auteur à qui le vers est familier, 
connaissant les ressources et même les secrets de la 
langue poétique. Si elle y est parfois intermittente, la 
poésie s'y montre fréquemment aussi dans sa grâce et 
dans son élégance. Cette œuvre a mérité une mention, 
constatée par une médaille d'argent. 

Elle a pour titre : « Souvenirs de Couzières. » 

Ces souvenirs mêlent le présent au passé; le frais et 
rianl saysage qui vit encore ct les morts dont les loin- 
tains souvenirs peuplen! la légenr:le. 


— 174 — 


Couzières était la demeure de cette duchesse de Mont- 
bazon, l'une des plus élégantes, des plus nobles et des 
plus célébres nécheresses de ce XVII* siècle, qui eut 
tant d'éclat, qu’il sut mème en faire rejaillir sur ses ga- 
lanteries. 

Mais, comme si parfois de l'excès de l'abaissement, 
lui-même, jaillissait la réhabilitation, c’est de l'excès de 
ses passions troublées et de ses hontes, qu'un homme 
prédesliné devait surgir, pour édifier le monde par 
l'austérité et la persévérance de ses vertus, autant qu'il 
l'avait scandalisé et peut être effrayé par le spectacle de 
ses déportements et de ses vices. 

Le nom de cet homme est resté célèbre dans l'histoire 
des conversions miraculeuses, et sa mémoire vit dans 
les cloîtres austères, qu'il rendit à toutes les rigueurs, 
à toute la sainteté de leur institution primitive. 

J'ai nommé l'abbé de Rancé. 

J'ai visité, dans ma jeunesse, la tombe bénie du réfor- 
mateur de la Trappe, et le souvenir de ces deux vers 
gravés sur la simple pierre ne s’est jamais effacé de ma 
mémoire. 


Rancé fit refleurir la règle dans ces lieux, 
Son corps repose ici, son âme est dans les cieux. 


Certes, ce n’est point là de la poésie transcendante. 
Mais si cette poésie n'est point écrite sur le marbre, elle 
éclate partout dans cette retraite mystérieuse, où l'homme 
sans cesse seul avec lui-même et avec Dieu, fécondant 
de ses bras affaiblis par les austérités un sol rebelle, 
mélant au travail des mains le travail de la pensée, aux 
chants pieux les méditations salutaires de la mort, 


— 175 -- 


anticipe en quelque sorte sur les droits de la tombe, et 
s’y ensevelit tout vivant. 

Voilà l’œuvre de l’abbé de Rancé, voilà la longue, 
j'oserai presque dire l'éternelle expiation, continuée par 
ses successeurs, d'une jeunesse impie et débauchée. 

Est-ce l’histoire, est-ce le roman qui vit dans la légende 
exhumée par notre concurrent ? Est-il vrai qu'après un 
long voyage, revenant heureux, empressé, amoureux, 
auprès de la belle duchesse, l’abbé de Rancé ne trouva, 
dans le boudoir convoité, qu'un froid cadavre, dont la 
tête avait été séparée du tronc pour entrer plus facile- 
ment dans une bière trop petite ? 

Ce sont ces souvenirs d'amour et de mort, c'est ce 
contraste qui a frappé le poëte, à l'aspect du château où 
s'accomplit ce lugubre drame. 

La légende veut que, semblable à cette image de Fran- 
çoise de Rimini, que le Dante nous montre errante et 
désolée dans les solitudes infernales, mais éternellement 
unie à l'ombre de Paul, les âmes de la duchesse et du 
cénobite hantent la nuit les corridors déserts du vieux 
château ou les sombres allées du parc. 

Il a voulu les voir, il a tâché de les entendre à travers 
les bruits mystérieux de la nuit. Mais la légende elle- 
même se meurt, la légende est morte, et le passé ne 
revit pas même dans la fantasmagorie des songes. 


Écoutez plutôt l’auteur lui-même : 


Si l’on en croit l’histoire, — ou plutôt la ballade, — 
‘ Dans l'escalier désert on le rencontre encor ; 
On l'entend dans les bois, le soir, sonner du cor. 
Sous les grands arbres verts qui font les nuits plus sombres 


— 176 — 


A travers les jardins on voit passer deux ombres ; 
On trouve le matin des empreintes de pas, 

Et le gazon foulé ne se relève pas. 

Toutes les nuits dans l’âtre un feu brillant s'allume, 
Sous d’invisibles corps le ht creuse sa plume ; 
L'oreille croit saisir comme un bruit d’ossements 
Et des baisers mélés à des gémissements. 

J'ai couché dans la chambre, où la duchesse est morte ; 
La brise des nuits seule a secoué ma porte. 

Les morts s’en vont, hélas ! L’escalier dérobé 

N'a plus de craquements sous les pas de l'abbé. 
Dans le foyer éteint ne jaillit plus la flamme ; 

Je n’ai pas vu briller le feu follet d’une âme. 

Je n'ai rien entendu, que, battre un contrevent, 
Gronder les arbres verts secoués par le vent, 

Sur le sommet du toit, crier la girouette, 

Du côté de l’étang siffler une mouette, 

Et chanter le jet d’eau plein d’écume, de bruit, 
Qui ne se tait jamais ni le jour ni la nuit! — 

Le parc a vu pälir les feuilles de ses aunes, 

La vasque se couronne avec des mousses jaunes, 
L'onde fait, pour jaillir, des efforts superflus, 
L'étang n’a plus d’esquif, plus d’aile qui l’effleure ; 
Du haut de son rocher la source toujours pleure, 
Elle ne chante plus. 


Hélas oui, tout s'en va, tout s’efface. Dans les tour- 
billons agités de la vie moderne, les ruines perdent 
leur éloquence, et ne nous laissent pas mème leurs 
charmantes superstitions. 

Et pourtant, Messieurs, qu'une noble cause suryisse, 
que la foi des consciences ou la foi du drapeau fassent 
appel à leurs défenseurs, que l'autel ou la patrie soient 


— 177 — 


en danger, voilà que partout surgissent des héros, des 
martyrs, voilà que partout les nobles et saints enthou- 
siasmes se réveillent, et que l'humanité, sortant de ses 
abaissements comme ce vaillant Rancé, dont on nous a 
dit la sublime pénitence, secoue toutes ses impuretés 
pour s'élancer triomphante jusqu'aux plus hauts som- 
mets de la gloire et de la vertu. 


42 


— 178 — 


CONCOURS D'HISTOIRE. 


La commission, nommée le 3 juin 1870, se composait 
de MM. Le Gentil, Paris, Van Drival, Proyart, Lecesne 
et Caron. 

Elle a choisi pour son rapporteur M. Paris, qui a pre 
senté à l'Acadénne, dans la séance du 1° juillet, les con- 
clusions de la commission, lesquelles ont été approuvées. 


SÉANCE DU 1° JUILLET 1870. 


‘Ertrait du procès-verbal. 


M. Paris présente un rapport sur le Concours d'Histoire. 
Il fait valoir le mérite réel du mémoire présenté à l’Aca- 
démie, en mème temps qu'il en signale les lacunes et 
les imperfections. Une série d'observations se produit à 
ce sujet sur les principaux points de la carrière de Jean 
de la Vacquerie. Les proposilions de la commission sont 
ensuite adoptées, et il est décidé qu'une médaille d’or de 
100 francs scra décernée à l’auteur de ce travail. 


— 179 — 


MÉMOIRES HORS CONCOURS. 


La commission, nommee le 3 juin 1870, était com- 
posée de MM. Proyart, Van Drival, Paris, Lecesne et 
Laroche. 

Elle a choisi pour son rapporteur M. Proyart. Les con- 
clusions de la commission ont été adoptées par l’Aca- 
démie dans sa séance du ?9 juillet. 


RAPPORT SUR UN MÉMOIRE HORS Ffoncours 


Par M. l'abbé PROYART 


Henbdre résidant 


ee ee CG 


MESSIEURS, 


Vous avez recu, hors concours, un mémoire intitulé : 
Les Evéques d'Arras, avec cette épigraphe : Les évêques 
ont fait la France comme les abeilles font leur rucle. 

Le choix de cette épigraphe annonce de la part de 
l'auteur des intentions bienveillantes, el fait augurer dans 
quel esprit il se propose de traiter cette belle et vaste 
question, car ce n'est, ni plus ni moins, que l'histoire 


— 180 — 


ecclésiastique du pays. Nous avons lu avec intérèt ve 
travail considérable, qui se compose de deux volumes, 
pelits in-folio, le premier de 278 pages, l'autre de 163. 

Nous allons vous en rendre compte. 

On se figure, tout d'abord, que l’auteur va bien preciser 
l'époque de la prédication évangélique dans nos contrées: 
ce doit être là, en effet, son point de départ. Après tout 
ce qui a été dit et écrit, notamment par les membres de 
celte Académie, sur nos origines chrétiennes, il est con- 
venable d'adopter une opinion; ou du moins, il est in- 
dispensable de ne pas se contredire, en révoquant en 
doute ce quon avait commencé par affirmer. 

C'est précisément le défaut que l'on remarque dans 
cette étude, à son début. Ainsi, dans l'introduction, on 
admet que la religion nouvelle pénétra de bonne heure 
chez les Atrébates, et que le zele des missionnaires y 
produisit d'abondantes moissons, bien avant l'épiscopat 
de saint Vaast. Puis, quand on en vient au récit des 
victoires de la Croix, sous l'épiscopat de Diogène, on 
nous dit que la foi chrétienne parvint à réunir, dans le 
culte d'un Dieu crucifié, nos contrées jusque-là abandon- 
nées à l'idolatrie. 

Décidément, à quoi faut-il s'en tenir? Le voici : Le 
christianisme fut préché dans l’Atrébatie des les temps 
apostoliques ; le doute à cet égard n'est plus permis. Les 
envoyés de Rome sont connus : Ce sont les évêques 
Siagrius, disciple de St-Denis l’aréopagite, et Supérior, 
tous deux évêques de Cambrai et d'Arras. Le culte de la 
Manne pratiqué, dès l’an 371, les écrits de saint Jérôme, 
les vestiges de christianisme que saint Diogène et saint 
Vaast trouvent, à leur arrivée, dans nos contrées, sont 


— 181 — 


unc preuve incontestable que le flambeau de la foi avait 
éclairé notre pays, avant leur apostolat, et qu'ils n’eurent, 
l’un ct l’autre, que des ruines à relever, mais ruines la- 
mentables. au milieu desquelles les institutions chré- 
liennes avaient presque entiérement disparu. 

Et pour ne rien laisser dans le vague, nous dirons que 
le premier évêque qui gouverna l’église d’Arras, Siagrius, 
arriva dans nos murs, au commencement du second 
siècle, c'est-à-dire, vers l’an 108 ou 109, sous le règne 
de Trajan ct le pontificat d'Evariste (1). 

L'autcur nous raconte d'une manière attachante la 
mission de saint Vaast. C'est un prédicateur infatigable 
qui étend ses courses apostoliques bien au-delà de l’Atré- 
batie. Son nom est encore en bénédiction dans toutes 
les contrées qui ont été empreintes de la trace de ses pas. 

Après lui paraissent saint Aubert, saint Vindicien. 

Ce ne sont plus de simples missionnaires, ce sont des 
administrateurs. Saint Géry est le père des pauvres, le 
soulien des veuves, des orphelins, le libérateur des 
prisonniers. 

Au récit des œuvres dont il fut le créateur, la pensée 
se porte d'elle-même, par comparaison, sur le héros de 
la charité chrétienne, à une époque plus rapprochée de 
nous, saint Vincent de Paul. 

Saint Aubert et saint Vindicien, instituteurs des pa- 
roisses, préludent à l'établissement des communes. 
Fondateurs de l’abbaye de St-Vaast, ils dotent le pays 


(1) M l'abbé Robitaille, Recherches sur l’ancienneté de l'Église d'Arras, 
p. 32; voyez aussi notice hagiographique : Les Saints dans la ville 
d'Arras. p. 3. 


— 182 — 


d'une mère pleine de sollicitude, qui imprime un éner- 
gique élan à l'agriculture, par l'établissement d’un grand 
nombre de fermes, de prieurés dont il nous reste encore 
de majestueux vestiges. 

Les évêques, leurs successeurs, créent des écoles, des 
colléges, où la jeuncsse de l’Artois va recevoir le bienfait 
de l'instruction. Ils fondent des hôpitaux, des Hôtels- 
Dicu, des refuges pour toutes les infirmités humaines. 

Si une puissance ennemie nous retirait tout ce que 
nous avons reçu de nos évêques; si elle détruisait ce 
qui subsiste encore des monuments qu'ils ont élevés, 
des institutions utiles qu'ils ont formées, que nous res- 
terait-il ? 

Rien ne manque à leur illustration, ni l'auréolc de la 
sainteté, ni le prestige des plus hautes dignités. L'un 
d'eux, Pierre Roger, arrive à la papauté, sous le nom de 
Clément VI, et honore le saint siége par sa science et ses 
vertus. 

Un autre, ministre de Philippe Il, Antoine Pernot, 
cardinal de Granvelle, est établi vice-roi de Naples et 
gouverne le rovaume d’Espagne, tandis que son maitre 
va prendre possession de celui de Portugal. 

L'auteur du mémoire que nous analysons a eu la bonne 
pensée de s'inspirer du beau travail de M. Lecesne, 
notre président, sur l'administration du cardinal Gran- 
velle, dans les Pays-Bas. Il eut été heureux pour lui de 
pouvoir souvent puiser à de pareilles sources. 

Nos évêques se sont toujours montrés partisans des 
entreprises généreuses. Lambert se rend au concile de 
Clermont pour y traiter la grande affaire de la croisade; 
et, à son retour à Arras, il exhorte les gentilshommes de 


— 183 — 


son diocèse, particulièrement les membres de sa famille, 
les comtes de Boulogne, à s’enrôler sous les étendards de 
la Croix. Alvise, l’un de ses successeurs, fait partie de 
l'expédition à la suite du comte de Flandre, et meurt à 
Philippeville, en Macédoine. 

Quelle influence nos évêques n’ont-ils pas exercée sur 
les mœurs publiques par leurs rapports directs avec les 
populations, par leurs enseignements fréquents, leurs 
visites assidues, et même par les peines canoniques dont 
ils punissaient les infracteurs des lois ecclésiastiques ! 

On ne peut se dissimuler que leur histoire, bien 
traitée, offrirait le plus grand intérêt. Mais c’est une tâche 
énormément difficile, qui demanderait des recherches 
immenses et plusieurs années d’étude. 

Sous le rapport du style, le mémoire dont nous sommes 
chargé de vous rendre compte, laisse quelque chose à dé- 
sirer. Que de singulières disparates n'offre-t-il pas? En 
de certains endroits, il ne manque pas d'élégance, de 
vivacité ; en d’autres au contraire, il est lâche, diffus, 
négligé. On voit que l’auteur n’a pas eu le temps de 
s'approprier les documents qui lui sont tombés sous la 
main, d'en composer un tout qui fût homogène, qui fût 
sien. 

Nous avons de plus des additions à critiquer et quel- 
ques omissions à regretter. 

En effet, pourquoi insérer dans la nomenclature des 
évêques d'Arras des personnages qui n'ont même pas 
reçu la consécration épiscopale, ou qui n’ont jamais pris 
possession du siége. Î]l aurait pu et dû se borner, comme 
l'ont fait tous les autres historiens, à les mentionner, sans 
leur donner un rang. Cette manière de procéder porte le 


=, AS — 


troub'e dans la chronologie. C'est ainsi qu'il range au 
nombre des éväques d'Arras, au douz'eme sivcle, un 
certain R:beïrt. d'scisle de Satan, qui na jamais siéce: 
et au dix-huitéme., le citoren Porion, l'évêque intrus, 
constituticnnel qui n'a pas été évêque d'Arras, mais 
évêque du Pasde-Calais. résidant à Saint-Omer. Cette 
insertion n'est ras toérabie. Dans ce svstème, et pour 
être compiet, il aurait «ù faire mention du successeur 
de Porion, et. à cette occasion, raconter queique chose 
d'assez curieux. Qu'il nous soit permis de le rappeler ; 
c'est un fait peu connu. qui intéresse l'histoire ecclésias- 
tique du pars. Après l'anostasie et le mariage de Porion. 
les prètres intrus crurent qu'il était de leur devoir de 
lui donner un successeur. Mais comme la constitution 
civile du clergé ne faisait plus partie de la législation 
francaise, c'était en 1796, il parut nécessaire à ces 
schismatiques. @'inaginer un moyen dinstituer les évé- 
ques. [ls convoquérent. à Lestrem, une réunion de leurs 
pareils ; puis, rassemblés dans la sacristie de l'église 
paroissiale, ils décidèrent que la manière la plus conve- 
nable de pourvoir à la vacanee du siège, était de procéder 
par voie d'élection. C'est ce qu'ils firent le 31 du mois 
d'août. L'assemblée devait être présidée par le sieur 
Primat, évêque du Nord : il était attendu), et elle se 
composait d'un certain nombre d'assermentés, dont les 
principaux étaient l’ancien doyen de Dourges, celui de 
Carvin, le sieur Delannov, curé constitutionnel de 
Nicppe, les sieurs Valet et Derache, constitutionne!s 
d'Estaire, le sicur Sonneville, constitutionnel de Doulivu. 
le vicaire constitutionnel de Bunette et le sieur Wareng- 
hem, constitutionnel de Lestrem. Les nommés Jean- 


— 185 — 


Baptiste Corcelle et Jean-Baptiste Houcq x figurérent en 
qualité de témoins. Mais comme à cetle époque, toute 
réunion politique et surlout religieuse non autorisée par 
le préfet, était illégale, Primat, personnage très fin et 
politique, ne se pressa pas d'arriver : il n'alla pas plus 
loin qu'Erquinghem. Il avait raison; car le district de 
Béthune qui en avait eu vent, dépêcha la gendarmerie 
pour dissoudre cette réunion et saisir ses papiers. Arrivés 
à Lestrem, les gendarmes cernèrent l’église ; mais les 
pères du Concile, c’est ainsi que s'exprime un narrateur 
contemporain, avertis à temps, s'étaient déjà dispersés 
et mis en licu sûr. Bientôt après, on apprit que celte 
réunion avait eu pour résultat l'élection d’un nouvel 
évêque pour le Pas-de-Calais, et que le sicur Asselin 
avait obtenu les suffrages. Cette scène, connue sous Île 
nom du Concile de Lestrem, fut le sujet de toutes les 
conversations dans le pays, et donna lieu à divers cou- 
plets plaisants que l’on chantait, à l’envi, dans les bourgs 
ct villages environnants. 

Il est une considération que l’auteur n'a pas sans doute 
manqué de faire, mais qu'il n'a pas assez mise en 
lumière. Je veux parler de cet ensemble adinirable de 
prélats qu'offre la série de nos évêques. Tous considérés, 
chacun en particulier, se recommandent à la postérité, 
par quelque mérite éminent. Il est peu de sièges épis- 
copaux qui jouissent d'une gloire aussi pure et qui soient 
entourés d’une plus belle auréole. | 

[Il a été dit, dans une de nos réunions, que l’évéché 
d'Arras n'a jamais été déshonoré par le schisme ct 
l'hérésie. C'est vrai: toutefois il y a parmi nos évêques 
deux prélats dont la mémoire a été tant soit peu obscurvie 


— 186 — 


sous ce rapport, Martin Poré et Gui de Sève de Roche- 
chouart. Le premier a été accusé d’avoir soutenu la 
doctrine du régicide ; le second a été soupçonné de 
partager les erreurs de jansénisme. Or, ni l’un ni l’autre 
ne méritent le reproche que certains historiens leur 
iofligent. 

Martin Poré, au Concile de Constance, voulant écarter 
tout ce qui pouvait retarder la pacification de l’église 
troublée par un schisme à jamais déplorable, s’opposa de 
toutes ses forces à l'introduction d’une affaire malencon- 
treuse qui était de nature à tout compromettre, et qui en 
effet porta, dans le Concile, une perlurbation très-regret- 
table. Il s'agissait de la condamnation d’un ouvrage 
composé par le trop fameux Jean Petit, dans lequel ce 
religieux prétendait disculper le duc de Bourgogne, de la 
mort du duc d'Orléans. L’évêque d'Arras parvint en effet, 
par sa fermeté, son habileté, son éloquence, à empêcher 
cette condamnation. Dans la lutte, Martin Poré se trouva 
en face d'adversaires puissants, à la tête desquels se 
trouvait le célèbre Gerson, chancelier de l’Université. 
La discussion fut ardente, passionnée ; et bien que notre 
évêque n'ait jamais pris la défense des principes de Jean 
Petit, il fut accusé alors, par les partisans de la Cour de 
France, et depuis, par plusicurs historiens, de professer 
des doctrines préjudiciables à la sûreté des rois. 

Or, pour laver sa mémoire de cette tâche il suffit de 
rappeler la belle considération dont l'évêque d’Arras, 
Martin Poré, a toujours joui au Concile de Constance. 
C'est, sans contredit, l’un des prélats les rlus célèbres 
el les plus honorës de cette auguste assemblée. Il fut l'un 
des quatre députés élus et envoyés par le Concile, vers 


br 


Jean XXIIT, pour l'engager à se démettre de la papauté. 

Ce fut lui encore que, par une distinction singuliére, 
on désigna pour célébrer la sainte messe, en présence 
du Concile, à la onzième session. 

Enfin, pour comble d'honneur, les pères le chargérent 
de lire publiquement la sentence de déposition de 
Jean XXIII, ce qu'il fit, du haut de l’ambon de la cathé- 
drale de Constance, à la douzième session, le mercredi 
29 mai 1415. 

Pour qui sait apprécier les précautions extrêmes, que l'on 
prend toujours dans les grandes assemblées de l’église. 
pour n'accorder une marque d'estime et de distinction 
qu'aux personnages les plus méritants, il est facile de 
comprendre, que jamais Martin Poré n'aurait obtenu la 
moindre confiance des pères du Concile, s’il avait eu le 
malheur de professer l’abominable doctrine du régicide, 
comme certains historiens l’en ont accusé. 

Le reproche de jansénisme fait à Gui de Sève de Ro- 
chechouart n’est pas plus fondé. Seulement cet évêque cut 
le tort de se montrer trop favorable aux partisans de la 
secte, qui le compromettaient, et trouvaient bon de se 
donner pour protecteur ct patron, un prélat d’un tel mé- 
rite. Sans être imbu de leurs erreurs, il en était, pour 
ainsi dire, le fauteur, en accordant trop ses préférences 
aux hommes du parti schismatique. Mais pour le justifier 
entièrement, nous dirons que Fénélon, son illustre mé- 
tropolitain, prit soin de dissiper, à Rome, les nuages qui 
planaient sur lui. Dans un rapport au Saint-Siége, 
sur l'état de sa province, Fénélon rend hommage aux 
vertus de son suffragant, Gui de Sève de Rochechouart, 
évêque d'Arras. Il le représente tel qu’il était : sévère 


— 188 — 


dans ses mœurs, réformateur infatisable des abus qui 
s'étaient introduits dans son diocèse, à la suite des 
guerres ct de la longue vacance du siécc. 

Telle est l'opinion qu'il est juste de se former de Gui 
de Sève. Il accepta la bulle Unigenitus avec respect et 
soumission ; mais il crut pouvoir se permettre d'en sus- 
pendre les censurcs, pendant un certain temps. 

L'auteur parle de son zéle à soutenir la cause du 
Saint-Siège dans l'affaire de la régale; puis le mettant 
en parallèle avec deux autres évêques trop fameux du 
royaume, il s'exprime ainsi : « Moins célébres que les 
» athlètes d’Alcth et de Pamiers, il nous apparait dans 
» l'histoire avec une auréole de gloire et de mérite. » 
Quels étaient ces athlètes ? C'étaient deux espèces de re- 
belles qui mirent le trouble dans l'Église et dans l’État, 
par leur obstination ct leur violence. Ils avaient raison, 
sans doute, de s'opposer aux prétentions de l'autorité 
séculière dans l'affaire de la régale qui, au témoignage 
de Fleury lui-même, était l’une des servitudes de l'É- 
glise gallicane ; et en cela ils étaient d'accord avec le 
Saiut-Siése : mais au fond, c'était bien plus les intérêts 
temporels de l'Église qu’ils défendaient que l'autorité du 
souverain Pontife ; et il est fâcheux, pour l’honneur de 
Gui de Sève, que son nom soit associé à celui de deux 
personnages que l'histoire met au rang des plus fougueux 
ennemis de la papauté. Du reste, ce reproche que nous 
adressons à l'auteur du mémoire atteint également 
M. l'abbé Fanien, qu’il n'a fait que copier. 

Nous n'avons plus qu'un mot à ajouter sur l'épiscopat 
de M. de Conzié, dont le mémoire ne dit presque rien. 
Il est vrai que ce prélat, souvent retenu à la cour, résida 


— 189 — 


peu à Arras. [l y revenait cependant très exactement, à 
l'époque de l'ordination des prêtres, auxquels, par dévoue- 
ment, il tenait à imposer les mains. Ses prêtres, sensibles 
à cette marque d'estime el d'affection, le payaient de 
retour, et lui vouaient un attachement inviolable. 
Obligé de quitter son diocèse, pour échapper au serment 
de la constitution civile, ce en quoi il donna à tout son 
clergé un bel exemple qui fut suivi, 1l se retira d'abord 
à Tournai, dans l’abbave de Saint-Martin, d’où il adressait 
à ses curés les instructions les plus précise et les plus 
lumineuses sur la conduite à tenir dans ces temps diffi- 
ciles. De Tournai, il se rendit à Aïx-la-Chapelle et à 
Altona. De concert avec l’un de ses grands vicaires, 
M. de Sevssel, il pourvut à l'administration de son diocèse 
en la partageant en quatre préfectures de mission qu'il 
confia à des prètres d'un mérite reconnu. M. Dupont, 
docteur en théologie fut chargé de celle de Douai, Va- 
lenciennes et pays voisins ; M. Andrieux eut en partage 
celle d'Arras, Lens et Bapaume; M. Pronier obtint celle 
de Béthune et Houdain et M. Delbarre reçut celle du 
pays de Lalleu et Armentiéres. Ces prêtres élaient 
munis de pouvoirs considérables émanés du souverain 
Pontife et de l’évêque, dont ils étaient les intermédiaires 
auprès des ecclésiastiques et des fidèles, dans ces temps 
de trouble et de schisme. 

À l'approche des armées françaises, M. de Conzié se 
relira en Angleterre, où ïl finit ses jours, après avoir 
donné, un peu tard, son adhésion au Concordat passé 
entre Pie VIT et Napolton [°". 

No:s nous abstiendrons de toute réflexion sur les no- 
üices de Mgr de la Tour d'Auvergne et de Mgr Parisis, car 


— 190 — 


si nous en faisions compliment à l’auteur du mémoire, 
quelques membres de la Société pourraient, à bon droit, 
en réclamer le bénéfice. Son principal mérite à la fin de 
son travail comme dans tout le reste, c’est d’avoir puise 
à de bonnes sources. Il nous à fourni beaucoup de 
documents pour écrire l'histoire ecclésiastique du pays. 
C'est un service digne d'être reconnu, et c'est à ce titre 
que votre commission a pensé qu'il y avait lieu de lui 
décerner une médaille. 


— 191 — 


CONCOURS DES BEAUX-ARTS. 


La commission, nommée le 5 août 1870, était com- 
posée de MM. Grandguillaume, de Linas, Le Gentil, 
Boulangé, Van Drival. Un rapport verbal fut présenté 
par M. Van Drival dans la réunion du 19 août, comme 
il est dit ci-dessus, et les conclusions de la commission, 
provisoirement adoptées (l'assemblée n'élant pas en 
nombre), ont été adoptées définitivement dans la séance 
du 7 octobre. 

Le prix fut accordé à M. Dubois, comme il est dit plus 
haut. Vingt-deux tableaux avaient été envoyés à ce 
concours : l'exposition publique de ces tableaux, pré- 
parée au palais de Saint-Vaast, n'a pas pu être ouverte, 
à cause des événements. 


192 — 


RAPPOURT SOMMAIRE SUR LES TRAVAUX 


DE L ANNÉE. 


Le rapport ordinaire sur les travaux de l'année n'avant 
pas èté fait, par la raison que la séance publique n'a pas 
eu lieu en 1850. nous le rempiacons par le rapport som- 
maire qui est adressé chaque année à M. le prefet, afin 
de ne pwint interrompre la serie des documents qui 
relatent les actes de l'Académie. 


RAPPORT A M. LE PRÉFET. 


L'academie d'Arras à joui. dés sa reconstitution en 
1817, du haut pitronage et de la protection efficace du 
Conseil général du Pas-de-Calais. C'est même à l'initiative 
de ce Conseil, session de 1816, qu'elle a dû son existence 
nouvelle, et qu'elle à pu ainsi se rattacher à l'ancienne 
académie, eest-à-dire remonter à une date qui lui donne 
un rang distingué parmi les Sociétés littéraires de France, 
1737. Aussi cette Société lient-elle à honneur de mériter 
toujours les mèmes encouragements et de répondre par 
ses travaux à la confiance du premier magistrat et de 
la plus haute assemblée du département. 

Elle à inauguré ses travaux de l'année 1869-1870 par 
une étude du plus haut intérêt, due à la patience et à la 


— 193 — 


scrupuleuse exactitude d'un de ses membres qu'elle eut 
le malheur de perdre bien peu de temps après cette 
remarquable cominunication, M. L. Watelet. L'étude 
consciencieuse sur le monument de la Ste-Chandelle de 
la Petite-Place, sa destruction et tout ce qui s’y rattache, 
restera comme une œuvre définitive,el va être publiée. 

M. Le Gentil a consacré des recherches,et son goût bien 
connu à l'histoire et à la description des tableaux 
remarquables des églises d'Arras, ct cette étude a révélé 
bien des faits fort importants pour l'histoire du pays. 
M. Robitaille a fait plusieurs rapports sur des ouvrages 
d'histoire et d'économie sociale : il a surtout donné une 
étude développée sur la grave question de l'instruction 
primaire, considérée au point de vue d2 la gratuité et du 
caractère obligatoire ; cette étude sera GCgalement publiée 
dans le volume des Mémoires qui est sous presse en 
ce moment. 

M. de Linas a disserté avec érudition sur les vête- 
ments de Charlemagne et a donné lecture de son mé- 
moire sur le Crucifix blasphématoire du Palatin, mémoire 
publié dans la Revue de l'Art chrétien. 

M. Caron a fait connaitre plusieurs médailles intéres- 
santes, trouvées à Arras dans les travaux du Crinchon, 
et déposées au Musée. 

M. Provart a donné le commencement de son travail 
sur la Ste-Manne et il a, en outre, fait connaitre un assez 
bon nombre de pièces de Céramique Gallo-Romaine et 
Franque trouvées à Ervillers avec des débris beaucoup 
plus anciens. 

M. Pagnoul à donné sur les Nodules de l’Artois une 
uole précieuse qui s'imprime en ce moment. 


13 


Ê 


M. Paris a Soiventeztmetezn j Acaleïie de documents 
mas à l'aiz.r'stration et à la t'nogrinhie d'Arras à 
set comte aTazer. avec le sicnalaire 
de ce ras ort. la chore f rt lourde dle faire l'histoire de 
l'Acalermie d Arras. 

Czte Lisioire est ac BECE et sous presse. pour la 
parte moderce, de 1S17 à 1850. et pour la période 
intermédiaire qui la raïtache à l'ancienne Academie. Elle 
a été l'obiet d une &r'e de lectures faites dans les séances 
ordinaires de la Sicieté. La partie ancienne. de 173% à 
1:42, va é're traitee prochaïnement. 

La Société a pris une part active à tout ce qui s'est fait 
en France dans l'urdre de ses attributions : congrès de la 
Sorbonne. jurv pour décerner le prix de l'empereur, 
prix obtenu%lans le "ressort de l'Academie de Douai par 
un de ses membres. Elle a un bon résultat pour son 
concours de celte année ; elle entretient des rapports 
utiles avec l'Académie royale de Belgique, avec un grand 
nombre de Socictés francaises, et elle s'occupe en ce 
moinent d'étendre encore ces relations. 

Elle tient réguliérement ses séances hebdomadaires et 
entretient, par une série de discussions orales, l'esprit 
d'étude et de recherches sérieuses parmi ses membres, 
en méme temps qu'elle s'efforce de propager le goût des 
saines et fortes études, par son exemple et ses encou- 
ragements, ses concours et sa participation aux œuvres 
qui ont pour but la culture des Lettres, comme cel'e des 
Sciences et des Beaux-Arts. 

A lous ces titres,elle se flatte du doux espoir de mériter 
toujours le sympathique appui du Conseil général, et c'est 
avec les sentiments d'une reconnaissance vivement sentie 


— 195 — 
qu elle aime à se rappeler et à consigner dans son his- 
toire tous les bienfaits qu'elle à recus de cette haute 
assemblée depuis 1816 jusqu'à ce jour. 
Au nom de l’Académie d'Arras. 


Le secrétaire-général, 
E. Vax DRIvaL. 
Arras, le 9 juillet 1870. 


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IT. 


NÉCROLOGIE ET BIOGRAPHIE 


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DISCOURS PRONONCE 


sur la 


Jomse DE M. LE DOCTEUR pepieu 
Noubre résidant 


Au nom de l'Académie, le 20 Septembre 41870 


Par M. LE CHANOINE PROYART 


CHANCELIER 


Nota.—Ce discours venait après celui de M. le docteur Trannay, discours 
auquel M. Provart fait allusion en commencant. 


— RS — 


MESSIEURS, 


On ne peut rien ajouter au tableau si touchant qui 
vient de consoler nos regards. 

Nous avons vu le docteur éminent, le professeur ins- 
truit, joignant à une science courageusement acquise, le 
zèle, le dévouement, la patience, la délicatesse qui 
caractérisent le vrai médecin et qui ont rendu M. le 
docteur Ledieu digne de l'estime et de l'affection de 
tous. 

Que n'auraient pas à dire les personnes auxquelles il 
a prodigué ses soins? Toutes nous rapprlleraient, avec 


.- 900 — 


l'accent de la plus vive reconnaissance, la sollicitude si 
douce, si assidue, je dirai presque si tendre, dont il les 
entourait aux heures de la souffrance. 

Membre de l’Académie d'Arras, M. Ledieu emporte 
avec lui dans la tomb Îles regrets de ses collègues. 

Les exigences de sa noble profession ne lui per- 
mettant pas de pren:lre part à nos travaux aussi assi- 
dûment que nous l'aurions désiré, nous ne l'avons vu 
paraitre que rarement à nos séances ; mais toutes les fois 
qu'il a pu se dérober à ses incessantes occupations, et 
venir nous communiquer quelques-unes de ses études. 
il nous a toujours fait éprouver le regret de ne pouvoir 
l'entendre plus souvent. 

[l était facile de reconnaitre que M. le docteur Ledieu 
ne s’arrètait pas à la superficie des choses. Tout en ex- 
pliquant l'anatomie du corps humain, dont la plus petite 
fibre révèle la puissance et la sagesse de Dieu, comme 
Gallien, il aurait dit volonüers : J'ai chanté le plus bel 
hymne à la gloire de Dieu. 

Mais le devoir avant tout. Tel était la devise de M. le 
docteur Ledieu ; c est en remplissant son devoir qu'il est 
mort. 

Le mardi, 13 septembre, on annonce que des blessés 
militaires vont arriver à la gare : il s Y fait transporter. 
Le convoi n'arrive pas. M. Ledieu l'attend quatre mor- 
telles heures. Enfin, il arrive; le généreux docteur 
donne les premiers soins aux enfants mutilés de la 
France. Mais cette longue attente lui a été fatale. Un 
froid cruel l'a saisi ; il en comprend de suite le danger. 
Sa situation s'aggrave d'heure en heure ; alors, chretien 
fidéle, ne voulant pas négliger pour soi ce qu'il avait 


— 901 — 


consciencieusement observé pour les autres, de lui- 
même, spontanément, il demande un prètre et se recon- 
cilie avec le Dieu qui a fait la joie, le bonheur de sa 
jeunesse. 

Il est beau de léguer à ceux quon laisse sur cette 
terre une mémoire honorable, le souvenir d'une vie 
tout entière consacrée au service de l'humanité, à l’ac- 
complissement de fonctions utiles au pays; mais, il est 
une chose bien meilleure encore, qui calme la douleur 
la plus vive, les regrets les plus amers : c'est une mort 
chrétienne. . 

Cette suprême consolation, M. Ledieu l'a donnée à sa 
famille et à ses nombreux amis. 


DISCOURS PRONONCÉ 


sur la 


Jose DE. M. JRAFFENEAU DE Fire 


Hombre résidant, Secrélaire-Adjoint 


Le 22 Décembre 1870, au nom de l'Académie 


Par M. ‘PARIS, BIBLIOTHÉCAIRE. 


MESSIEURS, ; 


L'Académie d'Arras a bien voulu me confier le soin 
d'adresser un dernier hommage à M. Raffeneau de Lile. 
Devant cette tombe qui nous rappelle le néant, en pré- 
sence de ces croix qui relèvent nos espérances, je serai 
l'interprète de mes collègues et de lous ceux qui ont 
connu celui que nous pleurons, en vous rappelant, 
Messieurs, que Raffeneau de Lile avait reçu en par- 
tage les plus aimables qualités de l'esprit et du cœur. 
Son intelligence embrassait avec la même facilité des 
objets très-divers: industrie, agriculture, matières juri- 
diques, questions d'art et de sciences. Mais, au lieu de 


— 203 — 


jouir de ces biens en éguiïste, 1l les mettait, avec une 
obligeance et une aménité parfaites, à la disposition de 
quiconque avait besoin d'un service ou d’un conseil. 
Par une juste réciprocité, il se vit appelé, tour à tour, 
à siéger dans le conseil de la cité et à la Chambre de 
commerce, à présider la Sociélé centrale d'agriculture 
et le tribunal consulaire de cette ville. | 

[I m'a été donné, Messieurs, de connaitre plus parti- 
culièrement M. Raffeneau dans l'exercice de ses fonc- 
tions judiciaires. L'amour de la justice n'avait d'égal en 
lui que le désir de donner une solution amiable aux 
contestations. Ses rapports avec le barreau étaient em- 
preints d’une si douce bienveillance, que le tribunal de 
commerce nous paraissait être un lribunal de famille. 

Assurément, M. Raffeneau réunissait tous les titres 
pour faire partie de l'Académie d'Arras. Il fut admis 
dans cette société en 1864,en remplacement de M. Cres- 
pel-Dellisse. Aucun n'était plus digne d'occuper parmi 
nous la place que le fondateur de l'industrie sucrière 
avail laissée vacante. 

M. Raffeneau élait trop occupé des autres pour trouver 
de fréquents loisirs ; et cependant, assidu à nos réunions, 
il apporta son tribut à l'œuvre commune, et sut à la fois 
instruire et plaire en uous communiquant les résultats 
de ses etudes spéciales. Aussi l'Académie l'appela-t-elle, 
aprés la mort de notre regretté secrétaire-général, M. Pa- 
rentv, à siéger au bureau comme secrétaire-adjoint. 

De tous ces ütres, il ne reste, hélas ! qu'un souvenir. 

En pleine possession des biens qui font le bonheur 
ici-bas, au milieu de circonstances qui rendent le départ 
supréme plus douloureux encore. M. Raffeneau a été 


— 204 — 


séparé de tous ceux quil chérissait. Inclinons-nous, 
Messieurs, comme il s'est incliné lui-même, avec une 
pieuse résignation, devant la volonté du Maitre souve- 
rain. Conservons la mémoire de ses excellentes qualités, 
et, puissions-nous un jour, parvenus au terme où tout 
arrive, mériter qu une voix amie dise de nous: { a 
mérilé le bonheur dans une autre vie : car il a été dour ct 
miséricordieux ; Ùl a aimé la paix; il a eu soif de la 
justice. 


DISCOURS PRONONCE 


sur ls 


Jomse DE M: LE COMTE À D FFÉRICOURT 
AU NOM DE L’ACADÉMIE 


A Souchez, le 24 Janvier 1871 


PAR M. LE CHANOINE VAN DRIVAL 


Socrétaire-géséral. 


—— cc #0 ce—— 


_ MESSIEURS, 


L'Académie d'Arras me charge d'adresser, en son nom, 
un adieu suprême à celui qui fut longtemps l'âme de ses 
travaux, et qui exerça avec tant de zèle et de succés, 
pour le bien et le dévouement de notre société, les 
fonctions de secrétaire perpétuel. 

Vous vous rappelez, Messieurs, avec quels soins con- 
sciencieux, avec quelle activité de tous les instants, il 
remplit, pendant de nombreuses années, ces laborieuses 
fonctions. Il procura à l'Académie un nombre considé- 
rable d'ouvrages du plus haut prix, par les relations 
qu'il établit et qui se continuent, avec plus de soixante 


— 206 — 


sociétés ; il donna à notre compagnie une impulsion et 
un renom qui rappelle les meilleurs temps de son exis- 
tence au siécle dernier ; il attira sur elle la protection 
du pouvoir et une plus abondante part dans les moyens 
d'action. 

Lui-même, d’ailleurs, donnait l'exemple de l’assiduité 
au travail de l'intelligence. On le voyait aux Congres 
scientifiques et d Archéologie, aux réunions de la Sor- 
bonne, au milieu de tout le mouvement qui emportait 
alors notre pays dans une voie doure et utile. De bonne 
heure il avait donné au public instruit le fruit de ses 
veilles, et, jusque dans ces derniers temps, il continua de 
mettre au jour une série nombreuse d'ouvrages, doni 
nous n'avons pas à NOUS occuper en un pareil moment. 
mais dont, espérons-le, il vos sra parlé plus tard. 

Et quelle exquise urbanité fut la sienne! Quel plaisir 
on éprouvait à marcher d'accord avec lui, et même à le 
combattre, tant il y avait chez lui bienveillance, dévoue- 
ment, abnégation, affection. Oh ! oui,il fut bien jugé par 
‘un de nos éminents magistrats, quand il dit de notre 
ami que c'était le premier gentilhomme de l’Artois et Île 
type achevé de l’ancienne société française. 

Car, ces titres littéraires que je viens de rappeler 
n'étaient qu'une partie de ses mérites: et l’adminis- 
tration, le soin des intérêts de tous, la participation à 
Loutes les œuvres bonnes et utiles, voilà ce que d'autres 
que moi pourront prendre pour sujet de leurs éloges 
inérités. 

Se dévouer, sous toutes les formes, à tous les mo- 
ments : être l'homme de tous, et surtout des plus aban- 
donnés et des plus humbles; s'acquitter de ces œuvres 


— 207 — 


de charité avec une délicatesse qui en double le prix et 
laisse croire que le bienfaiteur est l’obligé ; voilà ce que 
fit notre digne collègue pendant toute sa vie, et voilà 
sûrement ce qui lui mérila cette mort si édifiante, qui 
est pour nous tous la plus solide consolation. 

Hélas ! il manqua à notre noble ami une consolation 
suprême. Son fils ne put être ici pour lui fermer les 
yeux ! Cruelle conséquence de notre situation présente! 
Ce fils est enfermé dans Paris assiégé, où il combat en 
vrai gentilhomme: il ignore même la maladie de son 
rère, et pourtant il ne trouvera plus que sa tombe, 
quand il lui sera donné de revenir parmi nous! 

Permettez-moi, Messieurs, de m'arrèter devant ce fait 
si douloureux, et demandons {ous à Dieu avec ardeur 
qu'il lui plaise de nous rendre bientôt les utiles travaux 
de la paix. 


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M. LE BARON DE HAUTECLOCQUE 


Membre hanoraire de l’Académie d'Arrns 


per 


M. DE SÉDE, 8anox DE LIÉOUX 


MEMBRE RESIDANT. 


MESSIEURS. 


La noblesse est imprescriptible comme l'histoire. La 
hache des révolutions fait tomber les têtes.le marteau des 
démolisseurs brise les écussons et renverse les chäà- 
teaux ; mais si une goutte de sang échappe à leur fu- 
reur ; si quelques pierres se retrouvent encore dans les 
débris et les ruines, un jour arrive où les souvenirs du 
passé reprennent leur empire; où l’on comprend qu'il 
y a plus que de l'orgueil et de la vanité dans les distinc- 
tions sociales conquises par l'héroïsme et la vertu; où 
l'on a honte des massacres et où l'apaisement des pas- 
sions relève le trône de la justict, elle aussi imprescrip- 
tible et immortelle. Tous les âges, toutes les civili- 


14 


— 210 — 


sations, tous les pays ont eu leurs noblesses ; quelques 
efforts que l'on puisse faire vers ces égalités brutales 
qui rapetissent l'homme aux plus infimes niveaux, il ya 
toujours des tètes qui dépassent les autres, des bras 
plus forts, des cœurs plus élevés. et le lendemain du 
jour de ces égalités, les noblesses futures ont déjà des 
ancêtres. 

Notre histoire, l'histoire si palpitante encore des 
quatre-vingts dernières années, n’en offre-t-elle pas l’écla- 
tant témoignage ? Napoléon [°' ne l'avait-il pas compris, 
avant même que l'orage füt calmé, et que la société, 
profondément ébranlée, eût repris ses assises et son 
équilibre ? Les sabres d'honneur, cette décoration vers 
laquelle s'élévent les plus lésitimes ambitions, toute 
cette hiérarchie nobiliaire, qui gravait ses titres et ses 
armoiries à la pointe de l'épée, comme les preux des 
anciens âges, ou les conquérait sur les bréches du tra- 
vail et dans les champs féconds du savoir; cet en- 
semble de stimulants, pour la valeur et le lalent, ne 
disent-ils pas bien haut, qu'il faut à l’homme une récom- 
pense, et que cette récompense est d'autant plus grande 
que Ja perspective peut en être plus longue; qu'elle 
rejaillira sur ce que nous avons de plus cher, sur nos 
enfants ? 

Nous ne voulons pas mourir tout entiers: si les reli- 
gions apprennent qu'il est par delà les fragiles enve- 
loppes de notre être une existence nouvelle et infinie, 
nous aspirons, dans ce monde même, à une durée plus 
longue, à un souvenir plus lointain. 

Mais si nous regardons vers l'avenir pour nous sou- 
tenir dans le sentier du bien et du vrai, c'est que nos 


— 211 — 


enfants, de leur côté, doivent regarder dans le pass 
pour continuer nos tradilions et se montrer dignes de 
nous comme nous nous sommes efforcés d'être dignes 
de nos ancèlres. 

Si le principe élevé et grand d'où découle la noblesse 
a été quelquefois amoindri par d'injustes privilèges, il 
n'en est plus qu'un seul, aujourd'hui, qu'on puisse reven- 
diquer comme un droit, c'est celui d'accomplir toutes les 
obligations qu'elle impose : — Noblesse oblige.— 

C'est de ce point de vue digne des progrès de l'esprit 
humain, dans notre siécle de liberté, que l'homme 
éminent dont j'ai, Messsicurs, à vous retracer la vie, 
regardait dans le passé cette longue série d'ancêtres, qui 
ont laissé dans l'histoire de notre pays une trace tou- 
jours honorable et souvent lumineuse. 

Léopold-Valentin-Francois, chevalier, puis baron de 
HAUTECLOCQUE, naquit au château de Wail, le 20 juillet 
1797. 

Si l'ordre ne régnait pas encore dans notre malheu- 
reuse patrie, le paroxisme de la terreur était du moins 
calmé, et les familles que la tourmente révolutionnaire 
avait proscriltes trouvaient une sorte de sécurité el de 
calme relatifs, dans la retraite que la plupart avaient 
dû s imposer. 

C'était dans le château de Wail que Messire François- 
Louis-Joseph de Hauteclocque, s'était réfugié après les 
cruelles émotions qu'il avait éprouvées lui-même, dans 
une longue captivité, aprés les drames sanglants qui 
avaient fait tomber autour de lui les têtes les plus chères 
et les plus regrettées. 

[ épousa, le seize pluviôse, an IV de la République, 


— 249 — 


2 > 


Catherine-Phiionine-Julie de Monet de la Marck, veuve 
d'Henri-Évrard, baron de Wasservas. 

De ce mariaze était né à Vastelav, en 1796, un pre- 
mier fs, Alhonse-Francois de Hautscls que, ancien ofi- 
cier, étabii au chateau paternel de Wäail. 

Léopold-Valentün-Francois, fut le second et le dernier 
de ce lit. Mais il avait trois autres frères du mariage 
contracté par son père en 1:85, avec M" Reine-Vedas- 
tine-Marie-Amelie de Lassus, dont deux: MM. César- 
Louis-Francois-Joscph de Hauteclocque, chevalier de 
Saint-Louis et de la Le-rion d'honneur, ancien chef de 
bataillon dans la garde royale, né en 1387, et M. Cons- 
tantin-Gabriel, chevaher d? la Légion d'honneur, ancien 
officier, créé comte romain en 1856, né en 1788, vivent 
encore et sont jus'ement entourés, à Blois ct à Arras, 
d'une haute et syminathique considération. 

Un seul de ses freres, Stanislas-Francois-Joseph, che- 
salier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, ancien 
officier supérieur du génie, à précédé dans la mort, le 
plus jeune et le plus prématurément enlevé de cette 
belle et robuste liunée, dont heureusement la plupart des 
branches n'ont pas été stériles, et qui, semblable aux 
oliviers de l'Écriture, s'entoure de nombreux rejetons. 

Léopold de Hauteclocque fut peut-être, comme tous 
les derniers venus dans les nombreuses familles, l'objet 
de prédilections particulières et de soins plus attentifs. 
[ resta plus que ses frères attaché au fover paternel, 
et tandis que la plupart d'entre eux, meilleurs français 
encore que royalistes, n'avaient pas attendu le retour des 
Bourbons pour meltre au s:rvice de leur pays l'épée 
vaillante et pure léguée par Icurs aïeux ; 1l acquérait, 


+ 


— 213 — 


par de brillantes et solides études, cette supériorité de 
l'esprit qui fait les hommes véritablement distingués. 

C'est ici même, et si je ne me trompe, au collége 
d'Arras, rétabli sur de nouvelles et solides bases, par 
l’Université reconstituée d’après les traditions du passé, 
sous la direction d'un illustre granü-maitre, dont je 
m'honore d'être le neveu, que Léopold de Hauteclocque 
révéla d'abord les aptitudes qui, plus tard, et bien 
jeune encore, l'élevêrent au premier rang dans sa ville 
natale. 

Il avait, dès lors, porté ses regards vers le passé loin- 
tain de sa famille, qui fut l’occupation constante et comme 
‘le culte de sa vie. En remontant le cours des âges vers 
ces horizons obscurs que l'histoire elle-même n’a pu en- 
core complètement éclairer, et dans la confusion même 
des premières origines de la féodalité, il voyait, parmi 
tant de souvenirs éteints, se détacher et survivre le nom 
qu'il était fier de porter, et auquel plns de vingt géné- 
rations avaient successivement ajouté le lustre de leurs 
vertus, et quelquefois de leur gloire. 

Ce n'est point ici, Messieurs, et devant vous, qu'il 
conviendrait de refaire l’histoire de la maison de Haute- 
clocque. Elle est intimement liée à celle de votre pro- 
vince, et de savants généalogistes l'ont déjà trop 
complètement résumée pour qu'il me soit possible de 
rien vous en apprendre. Mais j'insiste sur l'impression 
naturelle qu'elle a dû produire dans le cœur et dans l'es- 
prit du jeaue Léopold, non pour justifier, car personne 
nc saurait les blâmer, mais pour expliquer par ce qu’il 
y a tout à la fois de plus naturel ct de plus respectable 
en nous, les tendances précoces qu'il manifesla. 


— 214 — 


S'il est vrai que l'histoire de notre pays doit nous être 
chère et sacrée ; que celles de notre province, de natr» 
cité, doivent nous être encore plus chères et plus sacrées, 
à combien plus forte raison ne devons-nous pas aimer 
celle de notre propre famille, celle de ces hommes qui 
nous ont lécué leur sang, leurs biens, leurs exemples! 

Ah! je comprends que l'âme du jeune étudiant dut 
s’enflammer et s’énorgueillir, lorsqu'il voyait des le 
XIT° siècle ses nobles ancêtres figurer parmi les bien- 
aiteurs de leur pays, et qu’il retrouvait dans des chartes 
poudreuses de 1127 et 1129 la preuve que Gautier et 
Gilbert ou Wilbert de Hauteclocque avaient enrichi de 
eurs dons les abbaves de Saint-Jean d'Amiens et de 
Cercamps ; lorsque, en 1217, il constatait qu'obéissant à 
l'irrésistible mouvement qui poussait de nouveau la no- 
blesse francaise à la délivrance du saint Tombeau, 
Guédon de Hauteclorque conquérait dans cette sainte 
expédition le surnom glorieux de Moine, c’est-à-dire de 
pieux, et contribuait à fonder parmi toutes les nations. 
la prééminence de la France chrétienne, et dès lors déjà, 
comme elle l’est et le restera, la fille aînée et bien-aimée 
de l’Église. 

Je comprends les redoublements de cet enthousiasme 
lorsque, cinquante ans plus tard, les petits-fils de ce même 
Guédon, Gauthier et Pierron de Hauteclocque, volent 
à leur tour sur les traces de Guy de Châtillon, comte 
de Saint-Pol,à la défense des mêmes lieux-saints, et subs- 
tituent aux armes primitives de leur famille, qui étaient 
d’azur à la cloche d'argent, l'écu conquis dans leur pieuse 
et lointaine entreprise, et précieusement conservé vierge 
de tout écartellement par toute leur descendance, d'ar- 


— 215 — 


gent, à la croix de gueules, chargée de cinq coquilles 
d'or. 

Depuis, dans cette longue succession de chevaliers, 
d'hommes d'armes, non moins fiers de porter dès 1475 
le titre de bourgeois d’Arras, dans lequel ils se firent 
recréanter à diverses reprises, que de représenter la no- 
blesse aux Etats d'Artois, combien de vaillants cap'taines, 
combien de nobles et glorieux exemples! 

Faut-il citer celui de Philippe de Hauteclocque qui, 
chargé par Elisabeth, sa tante, abbesse d’Etrun, de la dé- 
fense de ce monastère, y fut surpris par des Croates 
impériaux et des soldats Polonais, puis mené à leur camp 
où leur chef Forgeat le fit décapiter ? Ses restes, pieuse- 
ment recueillis par les Récollets du Valentin, furent in- 
humés dansle chœur de leur église, à Wail, le 14 octobre 
1635, trois jours après son supplice ou plutôt son 
martyre. 

Et cette Elisabeth de Hauteclocque, elle-même, cette 
sainte et vaillante femme qui, fidèle à sa devise, Caritate 
et pahentià, au milieu des obstacles les plus ardus, re- 
construit l’abbaye d’Etrun, dans le chœur de laquelle 
elle fut inhumée, qui, par la sagesse de son administra- 
tion, refit la prospérité, la richesse, l’ordre, la discipline, 
là où les guerres avaient porté la ruine, le trouble, le 
relâchement, n’a-t-elle pas, dans la galcrie de tant d’illus- 
tres portraits de famille, une place distinguée et digne 
de notre admiration? 

Tout imposait donc au jeune Léopold de grands devoirs 
en lui montrant de grands exemples. Deux mots résu- 
maient ce passé huit fois séculaire : Valeur et religion. 

Aussi, dès qu’il eut complété ses études par quelques 


— 216 — 


années de séjour à Paris, dans l'institution de M. Lemoine 
d'Essoies, où l'instruction et l'éducation marchaient de 
pair, avec des professeurs dont plusieurs appartenaient à 
l'Institut, le chevalier de Hauteclocque fit immédialc- 
ment pressentir qu'il répondrait à tout ce que ses ancé- 
tres étaient en droit d'exiger de lui. 


IT. 


Les circonstances au milieu desquelles nous débutons 
dans la vie exercent une influence irrésistible sur nos 
tendances et sur notre esprit. Le vase, comme dit Ho- 
race, garde éternellement le parfum de la première li- 
queur dont il fut rempli. 

Ces circonstances étaient graves et solennelles à l'heure 
où le jeune de Hauteclocque, sortant des bancs du collége. 
entrait dans l'exislence sérieuse et militante qui nous 
attend tous ici-bas. 

Les profonds ébranlements de la Révolution, les cri- 
mes inutiles dont elle s'était souillée, avaient encore de 
vivantes épouvantes. Nous ne les voyons qu’à travers 
des souvenirs étrangers (1) et dans l'indifférence égoïste 
qui nous désintéresse des choses passées. Mais, alors, 
quelques années à peine séparaient toute une génération 
de ces bruits sinistres, de ces tocsins, de ces fusillades, 
de la permanence de ces échafauds que le sang le plus 
pur avait inondé de flots innocents! Et pourtant, de ce 


(1) 1 ne faut pas oublier que cette étude date de 1867 et que les 
borreurs de la nouvelle Commune de Paris n'avaient pas encore épou- 
vanté l'univers. 


= 


grand drame aux douloureuses péripéties, de ces convul- 
sions horribles d’une société se débattant dans d'affreuscs 
agonies, il avait surgi quelque chose: de grandes et lumi- 
neuses vérités, de féconds principes sur lesquels reposent 
les sociétés modernes, la liberté et l'égalité. Une sorte 
d’intuition faisait sentir qu’elles étaient désormais insé- 
parables de toute constitution politique, et il semblait 
que le glorieux despotisme de l'Empire avait eu tort de 
ne point assez compter avec elles. On crut «ue l'alliance 
du trône et de la liberté était devenue possible. 

La fortune inconstante avait abandonné l'Empire, et, 
selon la poétique expression de Béranger : 


Son aigle n'était plus dans le secret des dieux. 


Il fallait bien qu'au milieu des humiliations poignantes 
de cette immense et terrible chüte, pour laquelle sem- 
blent faites les grandes paroles que Bossuet avait dites 
deux siècles auparavant, le pays pût trouver une conso- 
lation et se reprendre à une espérance. 

Il oublia les conquêtes de vingt ans, il fit taire la dou- 
leur des amputations cruelles infligées à son territoire, et, 
se repliant sur lui-même, il chercha dans l'alliance du 
vieux trône des fils de St-Louis avec les jeunes libertés 
de 89, la solution difficile, sans doute, mais non pas im- 
possible, du problème encore aujourd’hui fiévreux de 
nos institutions politiques. 

Nous savons mieux l’histoire des siècles éteints que 
celle de notre propre temps. 

Il est bon, cependant, car la crise n'est peut- être pas 


— 218 — 


encore terminée, de rappeler sur quelle base s’essevait 
cette alliance et ce qu on en attendait. 

Ce n’est pas, d'ailleurs, sortir de notre sujet, car nous 
trouvons ici le point de départ de la vie publique de [éo- 
pold de Hauteclocque et l'origine dès sentiments et des 
convictions qui, chez lui, vous le savez, Messieurs, de- 
vinrent une seconde et une puissante nature dans laquelle, 
ainsi que l’homme ferme et persévérant d'Horace, il 
s'était si bien fortifié, que les ruines le trouvèrent iné- 
branlable et courageux 


Impavidum ferient ruine. 


Il espéra, comme beaucoup d'hommes de son temps, 
et avec cette ardeur confiante de la jeunesse, qui croit si 
facilement quand elle espère, qu'il suffisait de confier des 
droits politiques à certaines classes aiséces et intelligen- 
tes et de proclamer les principes de toutes les libertés, 
pour relever définitivement, sur ses antiques fondements, 
le trône ébranlé des Bourbons. 

La Constitution, ou si vous l'aimez mieux la charte de 
1814 était à la fois etle nec plus ultrà des concessions 
qu'il semblait possible de faire à la Révolution, et, en 
même temps, la reconnaissance la plus solennelle et la 
plus inviolable de ces droits imprescriptibles, que la fa- 
mille des Bourbons tenait tout à la fois du long héritage 
de ses ancêtres et de la volonté du pays, exprimée par 
ses mandataires. 

Cette constitution n'était-elle pas d’ailleurs la plus li- 
bérale que l'on eût encore vue dans des états régulière- 
ment organisés, et en dehors de ces commotions révolu- 


— 219 — 


tionnaires qui outrepassent toutes les bornes et compro- 
mettent, en les exagérant, tous les principes ? Elle avait 
élé méditée et proclamée par un homme sage et mo- 
déré, que les douleurs de l'exil n'avaient point aigri el 
que les prospérités longtemps inespérées du retour 
n'éblouissaient pas. 

Si quelque chose était de nature à cicatriser les plaies 
profondes de la France, c'était cet acte, qui fondait le 
gouvernement représentatif, qui demandait l'impôt au 
consentement du pays, qui préparait la liberté publique 
et individuelle, la liberté de la presse, celle des cultes, 
l'inviolabilité de la propriété, l'irrévocabilité des ventes 
de biens nationaux, l’inamovibilité et l'indépendance 
de la magistrature, l'égalité de tous les français devant 
la loi et leur admission aux emplois publics. 

Mais toutes ces concessions, qui tenaient si largement 
compte des vœux exprimés dans les Cahiers soumis aux 
Etats Généraux, effrayaient, dans le parti royaliste, tous 
ceux, et ils étaient nombreux, qui selon un mot fameux 
n'avaient rien oublié ni rien appris. 

Il est vrai qu'un tel programme, dans un pays déchiré 
par tant de factions et où le pouvoir, quel qu'il soit, est 
toujours discuté, imposait au Gouvernement de difficiles 
devoirs que Louis XVIII, hâtons-nous de le dire, eut la 
volonté, le courage et l'honneur d'accomplir avec une 
loyale habileté. 

Certes , quelqu'épuisé de jeunesse, quelque fatigué de 
la guerre que fût le pays. il n'avait souhaité ni l'invasion 
étrangère, ni la chûte de Napoléon. Mais le vrai peuple, 
en France, avec un merveilleux instinct, se tourne vers 
l'ordre et le repos. Une fois le sacrifice accompli, ilavait 


— 290 — 


compris quil était sage et profitable à la fois de soutenir 
ce trône restauré et de réprimer les discussions qui tour- 
nent toujours au préjudice des grands intérêts publics. 
Il y eut un mouvement réel, un entrainement certain 
vers le pouvoir royal, et la réconcilialion des Bourbons 
avec là Fran:e fut sincère, et parfois enthousiaste. 

C'est donc au milieu d’un chaleureux élan et des espé- 
rances qui embellissaient l'avenir, que Léopold de Hau- 
teclocque, ainsi que tous ses frères, apporta au gouver- 
nement du roi l'hommage d’une fidélité traditionnelle. 
Pour obéir aux souvenirs de sa race, et bien que sa santé 
fût délicate, il n'hésila pas à se ranger sous le drapeau 
blanc, et à mettre au service de son pays sa loyale épée 
de gentilhomme. 

C'était un touchant spectacle que celui du pére de cette 
vicille et illustre famille, entouré de ses cinq fils, tous 
officiers au service du roi. 

C'est le {* mars 1816 que Léopold de Hauteclocque 
entra, comme sous-Heutenant, dans la légion du Pas-de- 
Calais. Mais il était de ceux qui pensent que l'épée n'af- 
franchit pas de l’étroite obligation des devoirs religieux. 
Son esprit se reportait de préférence vers ceux de ses 
ancêtres qui avaient combattu pour leur foi, et ce fut 
pour lui une bien douce récompense de tels sentiments, 
que l'octroi qu'il obtint, le 9 juillet de la même année,du 
titre de chevalier de justice de l'Ordre de St-Jean de 
Jérusalem (Malte) pour la vénérable langue et province 
de France. Nous avons omis, et il était à peine nécessaire 
de dire que dés le 1°" juillet 1814, il avait obtenu l'auto- 
risation de porter la décoration du Lys. 

Toutefois, ni la volonté, ni les aptitudes spéciales du 


— 291 — 


jeune Léopold de Hauteclocque ne devaient le porter, 
par goût du moins, vers la vie et l’oisiveté malheureuse- 
ment trop fréquente des officiers en garnison, lorsqu'au- 
cune perspective de guerre n'échauffe el ne légitime leur 
ardeur. Il sentit lui-même qu'il pourrait servir plus uti- 
lement son pays, dans la vie civile et par le travail intel- 
lectuel dont il avaitde bonne heure pris la bonne et féconde 
habitude. Aussi fut-il,sur sa demande, mis en non-activité 
le 7 février 1820, et donna-t-il sa démission un mois 
aprés. 

Ce ne fut pas cependant, sans y laisser de profonds 
regrets, quil quitta cette famille militaire, où quatre an- 
nées de séjour lui avaient permis de révéler les qualités 
de l'esprit qui le distinguaient déjà au plus haut degré. 
Il emporta un témoignage officiel de ces regrets, dans 
une sorte d’attestation délivrée par le Conseil d'adminis- 
ration de son régiment « qui aime à rendre », ici nous 
analvsons, « à M. d° Hauteclocque la justice qu'il mérite, 
« en certifiant que pendant le temps qu'il a servi dans 
« la légion du Pas-de-Calais, il y a rempli ses devoirs 
«avec zèle ct dévouement et qu'en quittant le corps, ila 
« emporté l'estime de ses chefs ct l'amitié de ses cama- 
« rades. » 

Cette pièce est datée de Lyon, le 16 août 1821. 

Ce ne fut que le 17 mai de l’année suivante (1822), que 
sa démission fut définitivement acceptée. 

H était revenu dans son pays natal, et nous avons tout 
licu de croire qu'il s'y livrait déjà à celte vie studieuse 
et parfois liltéraire, dont il donna plus tard, quoique 
d'une main toujours discrète, des témoignages remar- 
quables. On doit prisu ner que, s'arrachant aux distrac- 


Em 


— 222 — 


tions, même légitimes, de la jeunesse, il s'occupait avec 
ardeur de réunir les nombreux documents qu'il sut aceu- 
muler sur l'histoire locale. Il commencait à fonder cette 
bibliothèque longuement et patiemment enrichie, et qui 
malheureusement, comme les membres épars du poëte 
disjecti membra poetæ, par suite d’un oubli probablement 
involontaire de ses derniers moments, s'est disjointe et 
partagée entre ses divers héritiers. 


III. 


C'est de cette époque que datent les premières produc- 
tions politiques de M. Léopold de Hauteclocque. 

L'horizon commençait déjà à s'obscurcir. Cinq années 
d'ordre et de prospérité n'avaient pu désarmer ces pas- 
sions sauvages, qui sommeillent parfois sous le calme 
apparent des sociélés, mais qui, semblables à l'écume 
des flots,remontent à la surface, dès qu'ils sont agités. La 
révolution ne désarmait pas el poursuivait dans l’ombre 
des associations secrètes la destruction jurée du trône et de 
la religion. Des partisans zélés de l'empire, dont on avait 
eu le tort de ne pas assez ménager la douleur et les lé- 
gitimes regrets, avaient grossi ces rangs déjà trop serrés. 
Les odieux traitements infligés au héros que sa gloire 
aurait dù protéger, les cris de cette longue et cruelle 
auonie, qui, traversant les flots et grandis encore par la 
distance, portaient de Ste-Hélène à Paris les plaintes du 
lion caplif, l'usage nouveau du régime parlementaire 
avec ses tâtonnements inévitables, enfin et surtout, cette 
influence incessante el dévastatrice de la mauvaise presse, 


— 223 — 


dont l'œuvre lente mais certaine, prépare, allume, 
souffle et altise l'incendie des révolutions, tout concou- 
rait déjà à battre en brêche, à menacer la vieille souche 
des Bourbons. | 

C'est dans sa branche la plus vigoureuse et la plus 
saine que l’impitoyable cognée avait porté son fer. Le 
couteau des Ravaillac et des Damiens, ramassé par Lou- 
vel, venait d'inaugurer dans notre siècle cette politique 
de l'assassinat, poursuivie depuis avec une inflexible 
logique. 

C'est sous la lugubre impression de ce drame sinistre et 
l'exagération explicable, mais fatale, des ultra royalistes, 
qui voulaient ressaisir en détail les concessions néces- 
saires de la charte, que fut proposée une loi électorale 
dont le but manifeste était d'assurer à l'aristocratie toute 
l'influence législative. Discutée au milieu des passions 
ardentes de la Chambre et des troubles de la rue, ce pro- 
jet avait abouti, gräce aux lovales et habiles conces- 
sions du ministre le plus éminent de la Restauration, 
M. de Serres, à une transaction qui groupa tout ce quil 
y avait de sage et de modéré, à droite et à gauche d'une 
assemblée précédemment divisée en deux portions 
égales. 

M. de Hauteclocque avait embrassé la cause de la Res- 
tauration avec une ardeur trop vive et une loyauté trop 
iuvénile pour ne pas vouloir son triomphe à tout prix. 
Si l'on compare cependant son langage, d’une modération 
relative et d'un sens politique prématurément müri par 
la réflexion et l'étude sérieuse, à quelques-uns de ces 
pamphlets royalistes qu'une sorte de gouvernement oc- 
culte, irrité de la sagesse de Louis XVIIT, propageait 


—_ 994 — 


+ 


inmprudemment dans les provinces, il demeure évident 
que, malzré quelques hérésies qu'on n accepterait plus 
aujourd'hui. le jeune sous-lieutenant de la lésion du 
Pas-de-Calais, faisait déjà plus que promettre un homme 
destiné à jouer, dans son paxs. un role considérable sur 
le t2rrain des affaires et de la politique. 

Son adresse aux électeurs du Pas-de-Calais, publiée 
en 1320, et lors des élections qui appliquérent la loi 
dont nous venons de rappeler l'origine. tout en signa- 
lant la nécessité d'une chambre rovaliste, proclamait 
hautement et prudemment l'obligation de respecter tous 
les engagements contenus dans la charte. 

Cet écrit eut un ietentissement lésitime,dù à l'élézance 
classique, à la chaleur, à la visueur du stvle non moins 
qu'aux accents patriotiqu”s et religieux du jeune pu- 
bliciste. 

Il y a toujours, Messieurs, quelque chose de sédui- 
sant, mème à distance et quand le temps les a malheu- 
reusement trompées, dans ces convictions ardenles et 
passionnées de la jeunesse, dans ces illusions que ia 
réalité impitoyable renverse et détruit uue à une. 

Nous avons tous eu, suivant les temps et les milieux 
dans lesquels nous avons vécu, ces heures d'enthousias- 
mes sincères cttle chevaleresques dévoûments ! Heureux 
ceux qui, comme Léopold de Hauteclocque, peuvent 
encore et toujours garder la fidélité, alors même qu'ils 
ont perdu l'espérance ! 

Mais les soins studieux et presque auslères de sa vie 
ne l'éloignaient pas du monde qui avait conservé, dans 
les derniers représentants de ce dix-huitiéme siècle, si 
élégant et si raffiné, des modéles vivants encore, mais 


— 225 — 


épurés par le malheur, du grand ton et des aristocrati- 
ques allures de nos anciennes cours. L'Empire, malgré 
le soin qu'il prit de grouper et d'’allier à ses nouveaux 
dignitaires tout ce qu'il put trouver des débris de l’an- 
cienne société, et malgré la supériorité et la distinction 
de quelques-uns de ses princes, n'avait pas complète- 
ment effacé, dans les relations des salons, la trace de 
toules les origines obscures et disparates. Il y avait, 
quoi qu'on fit, une certaine bigarrure que le retour des 
émigrés et l'exclusion peut-être trop accusée, et dans tous 
les cas impolitique, de ceux qu'on appelait des parvenus, 
tendit à faire disparaitre. 

La noblesse française n'avait pu perdre, en quelques 
années, toute sa charmante légèreté, toute sa joyeuse 
insouciance. Elle revenait d’une sorte de voyage pendant 
lequel les flots de la tempêle avaient battu el mis en 
péril son frêle navire. Mais de même que le navigateur, 
au port, oublieles terreurs et les souffrances du naufrage, 
de même aussi, confiante et sereine, elle se livrait avec 
abandon à toutes les joies du retour. La vie des salons 
avait donc repris son activité et ses plaisirs. On y trou- 
vait la politesse et la galanterie françaises. Ce grand art 
de la conversation,que nous ne connaissons plus, y faisait 
briller chez les femmes l'esprit non moins que la beauté, 
tempérant chez les hommes, par une gaité permise et 
même quelquefois un peu gauloise, ce qu'auraient eu 
de trop austère une courtoisie guindée et un respect 
toujours monotone. 

C'est dans ce milieu, que Léopold de Hauteclocque 
donnait déjà carrière à son esprit fin, délié, souvent un 
peu railleur, mais dans la mesure licite qui rend les 


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entiéremen: ou le foutssies frivolles Ju risse, ei qu un 
retour sincere Versa rez on ne preservail pas comple- 
temeni de G-fziliinces ei de rechutes. 

H préfcra, gioque firt ‘eune encore, chercher ses 
joies dans les devoirs serieux de la famille. TI v fut d'au- 
tant plus port: qu'un tire vicaï de recompenser à la 
fois, en lui, 2 1orz passe, la vielle illusration de 
toute sa fan. ile, et Je dévotement desinteressé dont il 
avait d'à donri «rs preuves remarquables. Elever et 
grandir la posiion d'un jeune homme qui promettait 
autant, c était donner à ses services futurs un éclat et 
une portee qu: Gevatect en auzmenter l'inAuence, c etait 
surtout aitacher pus etruttement encore à la dvnastie, 
qui avait tant “e ruines à relever et tant de terrain à re- 
conquérir, un cœur sensible à la reconnaissance. 

Avec un gneéreux dévouement tous les frères aines 
du chevalier Léopold de Hauteclocque, avaient con- 
senti à ce qu: le titre conféré à leur famille reposät sur 
sa plus jeune tète, contrairement aux tralitions de la 
hiérarchie nobiliaire, et toute la province d'Artois, qui 
avait déjà les veux fixés sur le nouveau baron, accueillit 
avec faveur les lettres-patentes du {4 mai 1822, qui lui 
conféraient cette dignité. 


—_ 9297 — 


[V. 


M. de Hauteclocque épousa, à Ypres, le 29 octobre 
1823, M"° de Navigheer de Kemmel, dont la famille oc- 
cupait dans la noblesse des Pavs-Bas , une situalion éle- 
vée, non-seulement par ses alliances et son ancienneté, 
mais encore par le talent dont quelques-uns de ses 
membres avaient donné, notamment dans les sciences 
naturelles, de remarquables exemples. Les ancêtres de la 
jeune baronne avaient été honorés de la haute estime et 
de la protection de la maison d'Autriche. L'impératrice 
Marie-Thérèse avail même voulu servir de marraine à 
l’un d’eux. Enfin, les de Ghellinck, les de Couthone, les 
de Maulde, les d’Aronio de Fontencile, les de Marcon- 
ville, lui faisaient à son mariaze, avec d'autres parents et 
de nombreux amis, un cortège aussi dis!ingué que sym- 
pathique. 

A peine marié et défimtivement établi à Arras, M. de 
Hauteclocque comprit que l'oisiveté n'était pas permise, 
méme dans la douce intimité du fover, et que les 
homimes jeunes et instruits ont une mission d'h‘nneur 
dans la vie publique. Il accepta, bien résolu à les rem- 
plir dignement et dans toute leur étendue, les devoirs 
imposés aux représentants de la cité au Conseil muni- 
cipal. Une ordonnance du 26 mai 1824 l'appelai à rem- 
placer dans cette Assemblée M. Harlé, qui venait de 
donner sa démission. Il fut aisé de comnrendre immé- 
diatement par l'étude sérieuse des affaires, à laquelle le 
jeune baron se livrait avec une intelligente ardeur, par 
la part active qu il prenait aux délibérations et qui révé- 


— ID — 


lat ses astizdl2s aimin'stratives, qu une place secon- 
daïre ne pouvait pas l:n2t2mns convenir à cet esprit ac- 
Üf, entrerrezact, C-'à sûr Ge lui-mème. 

Ce ne fit ras su eneni'ai sein du conseil municipal 
que le Eeron de Hiu‘eclxque manesta ces hautes qua- 
Ltes. Il fat, par d-cisi5n ministérielle du 23 juin de 
l'annee su:vante, appeie à l'honneur d administrer les 
hos5ces d Arras. Ce n'est point ici, Messieurs, dans une 

socicte qui comte plusieurs hommes encore pieusement 
consacrés à cæe labeur honorable, qu'il est nécessaire 
de signaler l'importance de fonctions qui touchent, pour 
les soulager, à toutes les miséres du corps et sou- 
vent de l'essrit, et qui poursuivent leur bienfaisante mis- 
sion au milieu des bénélictions accumulées des pauvres et 
des riches. Là encore, le baron de Hauteclocque apporta 
cette exactitu le ricureuse, cette passion du bien qui se 
traduisaient quelquefois par un certain absolutisme dans 
les opinions, mais qui tendaient toujours vers les amélio- 
rat:ons et vers les progrés. 

Sa vraie pieté, qui n ôtait rien à l'élévation de son 
caractere, mais qui lui donnait au contraire cette force 
sereine et cette autorité qu on puise abondamment dans 
une foi robuste et infaillible, l'aidait merveilleusement 
dans l’accomplissement des devoirs multiples imposés 
aux administrateurs des établissements charitables. 

Ses sentiments,sous ce rapport,s’étaient affirmés avec 
éclat, au moment d'une mission solennelle qui fut, dans 
Arras, le plus grand événement religieux accompli de- 
puis le rétablissement du catholicisme dans les temples 
profanés, où l'Étre suprême et la Raison avaient eu les 
tristes honneurs d’un culte officiel. 


— 229 — 


Mais si la foi, persécutée et bannie, revenait triom- 
phante ; si les saints prêtres qui avaient payé à la terreur 
tant de douloureux tributs, retrouvaient leurs anciens 
troupeaux, et si la philosophie du XVIII* siécle elle- 
même, épouvantée des terribles fruits portés par ses 
principes, s'inclinait, à son tour, devant les messagers 
du pardon et de l'oubli, une sorte de réaction violente 
se produisit, dès qu'il sembla que, franchissant leurs 
frontières, les interprètes de la religion voulaient pren- 
dre, dans la politique et dans l’État, un rôle pour lequel 
on contestait leur compétence. 

L'histoire de ces temps agités est encore trop récente 
pour qu il soit permis de la juger définitivement, et de 
faire avec cette équité absolue, qui n'appartient qu'à 
l'avenir, la juste part de chaque parti dans ces doulou- 
reux débats. 

Mais il est certain qu'il fallait réagir contre le retour 
des tendances impies qui, trente ans auparavant, avaient 
épouvanté le monde, et que les dépositaires de l'auto- 
rilé religieuse ne négligèrent rien pour se maintenir sur 
le terrain qu’on osait leur disputer. 

Les Missions furent le moyen le plus généralement 
adopté pour surveiller et fortifier, dans les campagnes et 
dans les villes, l'esprit religieux. Celle d'Arras eut un 
éclat particulier. Son ancien calvaire, objet d'une tou- 
chante vénération, couvert des témoignages de la piété 
et de la foi de plusieurs générations et abattu par la 
tourmente révolutionnaire, n'avait point encore été re- 
levé. La restauration de ce saint monument fut le but de 
cette Mission, prêchée avec un grand éclat d'éloquence 
et de talent, et qui groupa dans toutes les églises de la 


— 230 — 


ville, autour de chaires où revivaient le zèle et la cha- 
rité des temps apostoliques, l'immense majorité des ha- 
bitants. 

Le baron de Hauteclorque fut lhistoriographe fidele 
et enthousiaste de cette grande manifestation chrétienne. 
Nous avons lu avec une attention scrupuleuse et une 
sincère émotion ce livre, où respirent les sentiments les 
plus éleves, les plus sincèrement religieux, dans la meil- 
leure et la plus touchante acception du mot. Tout + 
révèle la mansuélude d’üne foi profonde et la charite 
d'un cœur retrempé aux sources vives et pures d'une 
religion sublime. La maturité du talent, elle-mème, s v 
accentue souvent avec énergie, et certains passages de ce 
livre, où l'on peut regretter quelques incorrections et 
quelques négligences, bien pardonnables à la rapidité de 
ces sortes de compositions, attestent une véritable élo- 
quence. 

Si l'on songe que la critique. devenue, depuis quelques 
années surtout, l'une des branches les plus fécondes «le 
notre littérature, était alors, pour ainsi dire, dans son en- 
fance, on reconnaitra dans les analvses rapides, substan- 
tielles, variées, et presque vivantes, de tous les discours 
prononcés par les divers prédicateurs, et notamment par 
le supérieur de la Mission, M. de Rauzan, et l'un de ses 
assesseurs, l'abbé Férail, tout ce que le baron de Haute- 
clocque aurait pu donner aux lettres, s’il en avait fait 
l'occupation principale et l'étude assidue des loisirs trop 
longs que l'avenir lui réservait. 

Get ouvrage contient d’autres enseignements. On a 
reproché avec amertume aux missions de la Restaura- 
lion la fougue intolérante et l'esprit agressif de leurs 


— 231 — 


orateurs. C'était en quelque sorte, at-on dit, le væ vic- 
t's qui tonnait du haut de la chaiïre,trop souvent convertie 
en tribune politique, et une attaque mal dissimulée 
contre le clergé paroissial, dont le zèle ne s'élevait pas à 
la hauteur du rôle nouveau et actif demandé à la reli- 
gion. 

S'il était besoin de combattre l’exagération de ces re- 
proches qui, comme toujours, dans l’œuvre violente des 
partis, dépassaient à la fois la vérité et le but, l'analyse 
des divers sermons, conservée par le baron de Haute- 
clocque, atleindrait victorieusement ce but. Sans doute 
la prudence et la mesure ne furent pas toujours et par- 
tout suffisamment gardées. Là, peut-être, où la modéra- 
tion élait le plus commandée par les passions irritables 
et le choc des cultes dissidents, il y eut quelquefois des 
apôtres trop ardents, qui atlisèrent au licu de les calmer 
les haines poliliques et les discordes religieuses. Mais on 
put les compter, par les terribles conséquences qui s'en- 
suivirent, et l'on a cu tort de considérer comme unsys-. 
tème ce qui nous parait avoir été plutôt un accident. 

Cette intolérance pour les gouvernements qui se dé- 
fendent et pour les dévouements qui les servent n'est pas 
nouvelle. Elle restera toujours dans l'arsenal des partis. 

Quoiqu'il en soit, il ressort du document historique 
dont nous nous occupons, que la Mission d'Arras eut un 
caractère essentiellement pacificaleur et modéré ; que loin 
d'irriter les blessures saignantes encore des luttes intes- 
tines, elle tendit à en cicatriser les pluies et à rappeler, 
dans un commun amour et dans un commun pardon, 
tous ceux que ce triste passé laissait aigris et divisés. 
Loin de le combattre et de l’amoindrir, elle tendit sur- 


— 232 — 


tout à relever le prestige du clergé local, qui préta aux 
missionnaires le concours le plus sympathique et le plus 
complet. 

Sans doute, la faveur âu gouvernement accompagnait 
ces exercices pieux. dont l'effet salutaire ne pouvait 
tourner qu'au profit de la morale et par suite de l’ordre 
public. On vorxait le premier magistrat du département, 
M. Blin de Bourdon, s'arracher aux travaux sérieux de 
la chambre des députés, dont il faisait partie, pour as- 
sister à la procession générale et à la replantation du 
calvaire, affirmant ainsi ses pieuses sollicitudes en même 
temps que celles du souverain. 

La réconciliation des familles, l’apaisement des inimi- 
tiés, une sorte de rapprochement général et de soulage- 
ment des esprits furent la conséquence directe et visible 
de cette Mission, dont le souvenir vécut longtemps ail 
leurs que dans le livre du baron de Hauteclocque. Mais. 
à cette époque, des occunations plus sérieuses et plus 
utiles encore allaient. sur un théâtre plus élevé, révéler 
ses hautes aptitudes. 


V. 


Le rôle déjà important qu'il avait conquis par ses ou- 
vrages, ce qu'on savait du soin particulier apporté pr 
M. de Hauteclocque à l'étude des lois politiques et ad- 
ministratives ; les preuves qu'il avait données dans le 
Conseil municipal et dans la Commission des hospices, 
d'un esprit d'ordre, de justice, de modération en même 
temps que d'’inflexible fidélité aux institutions du pays 


— 933 — 


et à la dynastie des Bourbons, devaient nécessaire- 
ment amener sur lui l'attention de l'administration supé- 
rieure. 

On en était encore, au moins dans une partie du gou- 
vernement, à désirer cette alliance de la Charte et du 
Trône qui devait, quelques années plus tard, paraitre ab- 
solument impossible. L’aurore du régne de Charles X, 
vieux déjà, mais conservant toutes les grâces chevale- 
resques et si éminemment françaises du comte d'Artois, 
avait, par l'abolition de la censure et par des promesses 
constitutionnelles, éveillé bien des espérances et fortifié 
passagèrement un trône que le succès de nos armes en 

Espagne avait déjà raffermi. 

L'armée mécontente et boudeuse, pendant les longs 
loisirs que les premiers temps de la Restauration avaient 
faits à son activité, si longtemps surexcitée par les gran- 
des guerres de la République et de l'Empire, se rattachait 
à ce drapeau fleurdelysé qui venait de recevoir le bap- 
tème de la poudre. 

Mais cette satisfaction avait à peine survécu aux pre- 
miers jours, et l'opposition n'avait pas tardé à reconqué- 
rir le terrain un instant perdu. 

Lorsque M. de Hauteclocque fut appelé à la mairie 
d'Arras, il était déjà permis, par les luttes qui éclataient 
quelquefois dans la rue, par ces attaques que la parole ne 
ménageait pas dans l’enceinte législative, par le ton de la 
presse, cachant sous la séduction encore nouvelle des 
doctrines libérales le but réel de ses efforts, et dirigée par 
les sociétés secrètes, par le carbonarisme, vers le ren- 
versement de la dynastie, il était, dis-je, permis déjà de 
prévoir, sinon la catastrophe de 1830, du moins les dif- 


ie 


ficultés sérieuses qui attendaient le gouvernement de 
Charles X. 

Il fallait donc à la fois, dans les fonctions publiques. 
un peu trop livrées aux hommes du passé, infuser quel- 
que chose de la vie et de la force de la jeunesse, sans 
s’exposer aux entrainements téméraires qu'elle inspire 
parfois. Le baron de Hauteclocque réunissait, sous ce 
rapport, tout ce qu'il était permis de désirer chez un adl- 
ministrateur : aussi sa nomination à la mairie d'Arras fut- 
elle accueillie avec une faveur très marquée par l'opinion. 
L'ordonnance du 18 janvier 1826 était à peine connue que 
de nombreuses et cordiales félicitations prouvaient au 
jeune magistrat les vives et profondes sympathies que 
rencontrerailt son administration. 

Il succédait à des hommes pour la plupart éminents, 
et qui avaient donné, depuis le Consulat, dans l'adminis- 
tration de la ville, au milieu de circonstances délicates et 
quelquefois périlleuses, l'exemple le plus honorable. Il 
ne peutentrer dans notre plan de rappeler ici les actes 
de ces administrateurs habiles, mais nous ne saurions 
passer sous silence les noms respectés de MM. Wattelet, 
Vaillant, Wartelle, le baron Lallart, dont quelques-uns 
ont, ici mème, de dignes descendants. 

Toutefois, l'activité de ses prédécesseurs n'avait fait 
qu éhaucher le grand travail que la nouvelle vie munici- 
pale devait accomplir, et M. de Hauteclocque allait 
trouver de nombreuses et utiles occupations. On donna à 
son installation dans ses fonctions de maire une solen- 
nité et un éclat tout particuliers. Nous avons sous les veux 
le procès-verbal de cette cérémonie qu'il ne nous parait 
pas inulile de rappeler ici. Elle eut lieu dès le 25 janvier, 


— 235 — 


c'est-à-dire sept jours après la date de l'ordonnance pré- 
citée. 

Le préfet, M. le vicomte Blin de Bourdon, accompagné 
du Secrétaire général ec du Conseil de Préfecture, vinten 
grande pompe à la mairie,où se trouvaient réunics toutes 
les autorités civiles et militaires et tout ce que lu haute 
société d'Arras avait de personnages éminents, de fem- 
mes élégantes et gracieuscs. 

J rappela dans un discours,qui rendait à la précédente 
administration un juste tribut de regret, les légitimes el 
sérieuses cspérances que devait faire naitre l'élévation 
de M. le baron de Hauteclocque aux délicates et impor- 
tantes fonctions que lui confiait la bienveillance souve- 
raine. 

Le nouveau maire, après avoir aussi rappelé les servi- 
ces de M. Mavoul de Sus-Saint-Léver, son prédécesseur, 
enuméra tous les motifs qui pouvaient, dans le concours 
espéré des diverses autorités, rassurer son incxpérience 
et encourager ses efforts. Mais il traça surtout le pro- 
gramme de son administration, où le dévouement au 
souverain devait nécessairement s'allicr au respect des 
institulions et des lois, monuments éternels, disait-il, de 
la sagesse du Bourb'n restaurateur des libertés de la 
France. 

M. de Hauteclocque désirait assurer la protection düe 
à la religion, au commerce et à l’industrie, enfin et sur- 
tout. réunir toutes les opinions et faire de tous les 
habitants une sorte de famille étroitement unie. 

Il y a certainement, dans les espérances exprimées en 
ces occasions solennelles. une confiance apparente que 
l'esprit ne peut entiérement partager. Mais il est permis 


— 236 — 


de tendre à la réalisation partielle de ces espérances par 
de sérieux efforts. Grouper les intérêts divers et hos- 
tiles, apaiser les ambitions rivales, les haines politiques, 
autour d’une administration, si Juste, si paternelle, si 
intelligente qu'elle soit, est un problème dont la solu- 
tion est encore à trouver. 

Mais si le baron de Hauteclocque ne l’a pas résolu, 
il est juste de reconnaitre , qu'en dehors du cataclysme 
qui la termina brusquement, sa carrière administrative 
tendit constamment vers ce but. 

La jeunesse, surtout, salua son avénement avec une 
ardeur exceptionnelle ; et le collége d'Arras, fier de voir 
un de ses plus studieux élèves si rapidement arrivé au 
premier rang, le célébra en prose et en vers, en latin et 
en francais. Nous ne transcrirons pas ici les poétiques 
hommages où le cœur a presque loujours plus de part 
que le talent. Mais leur nombre soul, en faisant large- 
ment la part de l’exagération permise aux jeunes nour- 
rissons des muses, atteste suffisamment l’importance que 
l'opinion altachait à la nomination du nouveau maire et 
le rôle important qu'il était appelé à remplir. 

Dés le début, son activité justifia toutes les espérances. 
J'ai lu avec une scrupuleuse attention les nombreux do- 
cuments qui se rattachent à celte période de l’adminis- 
tration municipale de la ville d'Arras. Je suis resté 
convaincu quil aurait été difficile de mettre plus d'ordre 
et de régularité partout, et d'atteindre, avec les res- 
sources limitées d'un budget, dont l'essor normal a, 
depuis, si largement répondu à tous les besoins, des ré- 
sultats plus considérables et plus utiles. 

Vous me permettrez d'insister, Messieurs, sur les 


— 237 — 


cinq années qui constituent véritablement la carrière 
publique de M. le baron de Hauteclocque, et de vous 
montrer tout ce qu'elle donna et tout ce qu’elle eût 
promis, si les événements politiques ne l'eussent pas 
prématurément brisée. 

Dés son arrivée aux affaires, indépendamment des 
études administratives auxquelles il se livra avec le 
soin le plus assidu, et qui firent plus tard de lui un juris- 
consulte très-distingué en ces matières, M. de Haute- 
clocque apporta ses soins à tous les détails pratiques de 
l'administration qui lui était confiée. 

La première année de cette administration fut signalée 
par une activité féconde. C'est ainsi qu'il entreprit, dès 
le début, une série de travaux importants qui portèrent 
sur les divers services. Augmentation du traitement des 
employés de la ville; création du marché aux chevaux; 
améliorations importantes dans le pavage des rues et 
des places; acquisitions d'immeubles dans l'intérêt de 
la voirie; réparations extraordinaires aux couvertures 
des bâtiments de l'Hôtel-de-Ville ; restauration de l’obé- 
lisque de la place de la Basse-Ville; de la façade et de 
l'intérieur du Théâtre; établissement de plusieurs an- 
nexes à la Maison des Sœurs de Charité; importants 
travaux à l'ancienne Maison des Vieillards , transférés 
dans les vieux bâtiments du Collége, pcur affecter cette 
Maison à la création d'une institution de sourds-muets; 
aménagement des bureaux de la mairie, de manière à 
créer un secrétariat et un cabinet convenable pour le 
maire ; embellissement des promenades ; soins aux bâti- 
ments des diverses écoles ; armement et équipement de 
la co.npagnie des Sapeurs-pompiers; création d’un cabi- 


— 238 — 


net de physique au Collège; achat de livres pour la bi 
bliothéque de cet établissement ; fondation d’une école 
de géométrie et d'une école de dessin qui acquirent im- 
médiatement un haut degré de prospérité ; tel est, Mes- 
sieurs, le bilan de cette première année d'adminis- 
tration ; tels sont les travaux considérables et divers 
auxquels il fut pourvu à l'aide des ressources normales 
d'un budget qui, à la vérité, offrait quelques économies 
sur les exercices antérieurs, mais dont le total ne dé- 
passait guère 280,000 fr. 

Les plaisirs publics eurent leur part dans les somptuo- 
sités de la nouvelle administration ; on donna plus d'éclat 
que par le passé au mémorable souvenir de la levée du 
siége d'Arras et aux anniversaires royaux. 

Les arts ne furent pas oubliés; diverses statues, di- 
vers tableaux vinrent enrichir les collections de la ville 
et justifier la réorganisation de l'administration du 
Musée. 

Mais, en dehors des actes qui se traduisaient par un 
concours effectif des finances communales, l’activité du 
maire ne négligeait aucun des intérêts matériels et mo- 
raux de la ville. C'est ainsi qu'il provoquait l'inter- 
vention de son conseil en faveur du maintien de l’école 
secondaire de médecine dont l'existence était menacée ; 
qu'il procédait à la réorganisation du Mont-de-Piéte ; 
qu'il améliorait le service de l'octroi et faisait admettre 
ses agents au bénéfice des retraites municipales ; qu'il 
éludiait avec un soin extrême la question, résolue de- 
puis, de l'érection d’une église dans l'ancienne Cité, aidé 
dans cette importante affaire par le concours d'un autre 
de nos regrettés collègues, M. Harbaville; c'est ainsi 


__ 939 — 


encore quil faisait un règlement pour le refuge des 
vieillards ; qu'il négociait laborieusement avec Mgr l’é- 
vêque d'Arras la donation à la ville de l'École des frères 
établis par ce prélat dans les bâtiments de la rue 
Sainte-Croix ; qu'il projelait sur la Petite-Place l’établis- 
sement d'une fontaine monumentale et sollicitait du gou- 
vernement la concession d'une statue rappelant quel- 
qu'un des nombreux souvenirs historiques dont Arras 
s’enorgueillit à bon droit; qu'il tentait, à la vérité sans 
succès, mais avec un zèle digne d'un meilleur sort, l’an- 
nexion à la ville des communes de Saint-Nicolas et de 
Sainte-Catherine ; qu'il revendiquait les objets d'art exis- 
tant dans les galeries du Palais de Saint-Vaast, affectées 
au Petit-Séminaire; qu'il enrichissait de statues la salle 
d'honneur de l'Hôtel-de-Ville; qu'il améliorait la rue 
Saint-Géry, en faisant disparaitre un pilier de l’ancienne 
église resté debout et menacant la securité publique; 
qu il dotait la ville d'un règlement général sur les droits 
de voirie, calqué en partie sur celui qui réglait la ma- 
tière à Paris ; qu'il revendiquait avec une grande énergie 
les droits de la cominune sur les flégards de la Paix, et 
saisissait, à son passage, le ministre de la guerre des 
justes réclamations du pays contre l'état d'abandon du 
canal de la Scarpe, si précieux pour les approvision- 
nements d’une ville importante et d’un des grands entre- 
pôts des vivres de l’armée. C'était le zèle des néophrtes; 
mais un zèle intelligent et fécond. 

Le système inauguré en 1826 fut continué en 1827; 
parmi les travaux les plus remarquables et dont je ne 
reproduirai pas ici la fatisante nomenclature, il y a lieu 
de sigi..1ler, non plus les simples embellissements précé- 


— 240 — 


demment entrepris au Théâtre, mais l'agrandissement 
de cet édifice, dont les proportions furent mises en meil- 
leure harmonie avec l'importance de la ville et le goût 
des plaisirs de l'esprit. 

Mentionnons aussi les réparations faites d'urgence au 
couronnement du beffroi, dont le vieux lion menacçait 
ruine. Du reste, les ressources que la ville pouvait emn- 
ployer aux travaux extraordinaires furent diminuées en 
1827 par l'important crédit qu'on dut prélever pour les 
fêtes magnifiques qui signalèrent le séjour de Charles X 
dans ses murs. Ce crédit s’éleva à 51,000 fr., somme 
très-considérable, si l'on tient compte de la valeur rela- 
tive de l'argent et qui représenterait aujourd’hui plus de 
100,000 fr. 

L'évènement le plus considérable de l’administration 
du baron de Hauteclocque fut assurément le rèle con- 
sidérable qu il eut à jouer pendant ce voyage. Le roi, en 
visitant le camp de St-Omer, revoyait avec bonheur cette 
ancienne province d’Artois,dont il avait porté le nom et 
qui, dans les élans d’une joie sincère et les transports 
réels d’un dévouement profond, se montrait heureuse de 
le posséder. 

L'histoire refusera peut-être à ce souverain les talents 
politiques et l’habileté qui eussent été nécessaires dans 
les circonstances difficiles où la destinée l'avait placé. 
Mais sa justice impartiale ne lui pourra contester ni les 
qualités aimables et sympathiques du cœur, ni la noblesse 
et la générosité du caractere, ni ce charme attractif qu'il 
exerçait,par un don naturel et sans apprèt,sur tous ceux 
qui avaient l’honneur de l’approcher. 

D'ailleurs, il faut bien le reconnaitre, dans nos con- 


— 241 — 


trées sages et paisibles, dans nos campagnes si riches et 
si forissantes, le sentiment réel des chosesguide à la fois, 
avec une sorte d'instinctive sûrelé, les consciences et les 
cœurs. 

Le paysan qui doit à la sagesse d'un gouvernement le 
calme et la sécurité nécessaires à ses travaux, qui sent 
arès de lui la protection de l'autorité et des lois, qui 
trouve dans la prospérité générale les éléments de sa pro- 
pre aisance, qui jouit paisiblement de la liberté raison- 
nable, celle de ses actes et de ses opinions, rend en re- 
connaissance et en dévouement, à ce souverain, ce qu'il 
recoit des bienfaits d'une administration vigilante. Ce 
n'est pas dans les provinces, ce n'esl pas dans les cam- 
pagnes que se trament les complots et que s'ourdissent 
les révolutions. La masse du peuple est indifférente à ces 
subtilités de la scolastique politique, au nom desquelles 
les ambitions de tous les partis s'unissent pour renverser 
les pouvoirs établis, afin d'en recucillir l'héritage : luttes 
stériles, qui ont quelquefois le bonheur et la sécurité de 
tout un peuple pour enjeu, et qui, indépendamment de 
toute sa fortune, lui coûtent trop souvent des flots de sang 
généreux. 

Tandis qu'au nom de certains principes mal dé- 
finis, et que les emportements du régime parlemen- 
aire, encore adolescent, obscurcissaient davantage, les 
partis et la presse livraient au gouvernement royal des 
assauts réitérés et terribles,les provinces acclamaient, en 
1827, comme elles devaient le faire encore en 1898, 
presqu à la veille de sa chute, la rovauté représentée par 
Charles X. 

Au milieu de ces transports, de cetie allégresse qui 


46 


— 242 — 


pouvaient à bon droit nourrir ses illusions, en lui mon- 
trant le vrai, le grand peuple de son royaume réellement 
satisfait, le roi dut particulièrement remarquer les splen- 
deurs de la réception qui l’attendait dans Arras, où tout 
attestait les puissantes ressources et l’habile organisation 
des plus importantes cités. 

Nulle part des fêtes plus brillantes et un accueil plus 
cordial n'avaient été offerts au souverain. Indépendam- 
ment du spectacle émouvant de foules respectueuses et 
enthousiastes à la fois, qui saluaient dans toutes les rues, 
dans toutes les maisons, le monarque aimé; indépen- 
damment des arcs de triomphe, des décorations de tout 
genre prodiguées sur son passage, le roi avait vu dans 
un bal dont la’magnificence, pour l’époque, égalait tout 
ce que l’on pouvait rêver, dans un spectacle de gala, dans 
de nombreuses visites aux établissements charitables et 
industriels, les forces vives, la puissance réelle, qu'une 
sage et habile administration assuraient à la ville d'Arras. 
Il en avait, à diverses reprises, exnrimé toute sa satis- 
faction au jeune magistrat, auquel on avait appliqué avec 
vérité devant lui ces vers de Corneille : 


Pour les âmes bien nées, 
La valeur n'attend pas le nombre des années. 


Le roi avait souri à cette citation, faite avec à-propos 
par le vicomte Blin de Bourdon, préfet du département, 
et prouvé par son extrême bienveillance envers M. le 
baron de Hauteclocque, tout le prix qu'il attachait à son 
dévouement. | 

S'il avait le secret d'attirer les cœurs, c'est assurément 
lorsque, donnant carrière à sa bonté naturelle, Charles X, 


— 243 — 


avec cette expansion familière, et à la fois digne, habi- 
tuelle aux Bourbons, trouvait ces mots heureux et ces 
éloges mérités, qu'on n'oublie pas quand ils tombent 
de lèvres souveraines. 

Ces témoignages, plus encore que les souvenirs pré- 
cieux qu'il daigna laisser au maire d'Arras, et la décora- 
tion de la Léocion d'honneur qu'il lui accorda peu de 
temps après, devaient éternellement attacher à sa cause 
une âme aussi élevée, un cœur aussi reconnaissant que 
celui du digne magistrat. 

Ce serait mentir à l’histoire que de contester les heu- 
reux effets du voyage royal de 1827. Ils se firent surtout 
sentir à Arras, ct rallièrent à la cause des Bourbons bien 
des hommes qui s'étaient tenus à l'écart. 

Ce fut un grand succès pour l'administration muniri- 
pale et l'origine d'une faveur plus étroite pour son maire 
qui, dés lors, et à diverses reprises, dans les fréquents 
voyages qu'il faisait à Paris, obtint non-seulement l'hon- 
neur d'invitations réitérées à la cour et au jeu du roi, 
mais aussi des audiences particulières où il reçut tou- 
jours un accueil distingué et bienveillant. 

On se repose quelquefois sur ses lauriers. L’éclat de la 
réception du roi, la justice si solennelle rendue à son 
activité, la situation personnelle qu’il avait conquise, 
auraient pu satisfaire une ambition même difficile et 
inspirer le désir et le goût du repos. Il n’en fut pas 
ainsi pour M. de Hauteclocque. | 

Dés 1828, il reprit avec une sorte de redoublement 
d'ardeur, les améliorations entreprises et y ajouta la réa- 
lisation de nouveaux projets. 

Il faudrait entrer dans de trop longs détails pour pré: 


— 934 — 


ciser chacun des travaux utiles qui signalérent cette 
nouvelle phase de l'administration municipale du baron 
de Hauteclocque, et surtout les nombreuses études et 
et les projets réalisés depuis, dont on trouve déjà le 
germe dans ses laborieuses méditations. 

Les souvenirs du voyage de Charles X étaient encore 
vivants, dans tout l’Artois, quand au ministère Marti- 
gnac qui avait été, dans la pensée du roi, une passagere 
transaction avec les exigences de plus en plus accen- 
tuées de l'opinion libérale et de la presse, succéda le 
ministère du prince de Polignac. 

Aucun parti n'avait compris la politique habile et la 
sage administration du comte de Villele. Décidé à con- 
cilier les promesses de laCharte avec la consolidation du 
pouvoir roval, à cicatriser les plaies encore saignantes 
de la Révolution, à developper la prospérité matérielle 
du pays, par ce puissant levier d'un régime financier 
perfectionné, dont il pressentait déjà la force, il eut le 
malheur de trouver partout, parmi les royalistes exa- 
gérés comme parmi les libéraux, les résistances qui de- 
vaient amener sa chüte. 

I aurait, avec beaucoup plus de raison que M. de Po- 
Bgnac, pu prendre celte devise: « Point de réaction, point 
de concessions. » 

Malheureusement. trop de concessions avaient été déjà 
faites lorsqu'on voulut rendre au pouvoir un prestige et 
une force que l'audace toujours croissante de la presse, 
étonnée elle-même de ses progrès et de son influence, 
attaquait avec une ardeur et une tenacité extrêmes. 

C'est sous la menace d’un coup d'Etat, que le nom seul 
des nouveaux ministres faisait pressentir, que s’opéré- 


— 945 — 


rent la dissolution de la Chambre et les nouvelles élec- 
tions qui en furent la conséquence. Une inquiétude va- 
gue, à laquelle n’échappa point le Pas-de-Calais, portait 
l'alarme dans les rangs mêmes d’une grande fraction du 
parti royaliste. Dans le système restreint qui n'appe- 
lait à la vie politique que certaines individualités, trop 
constamment ébranlées par l’œuvre lente, mais continue 
et délétère de l'opposition, les masses saines et dé- 
vouées ne pouvaient apporter le contre-poids de leur 
modération relative. 

Il naquit de cette situalion une Chambre hostile, et de- 
vant laquelle la politique du cabinet devait nécessaire- 
ment succomber. On eùût, peut-être, trouvé dans une 
convocation de cette Chambre et dans Ie jeu régulier des 
institutions, moins de difficultés qu'on ne le prévoyait. 
Le renversement de la draastie n'était pas encore le but 
de la majorité lézislative. Un changement de ministère 
pouvait tout sauver. 

C'était l’opinion des gens sages de tous les partis et je 
crois savoir que M. de Hauteclocque était parmi eux. 
L'exercice du pouvoir, même dans un rayon circonscrit, 
lui avait montré la force de la modération: il eut le cou- 
rage et l'honneur de la conseiller quelques jours avant 
la catastrophe de juillet. 

Il y a, Messieurs, dans les évènements de ce monde, 
des forces mystérieuses, des vues providentielles dont 
notre sagesse est impuissante à saisir les courants et à 
diriger les effeis. [1 semble rationnel d'opposer la résis- 
tance, là où la faiblesse a succombé, et la résistance, 
de même que la faiblesse, ouvre et creuse les abimes. 
C'est ce qui arriva en 1830. 


— 216 — 


Les ordonnances soupconnées, malgré les dénégations 
réitérées qui répondaient aux pressentiments de la France 
et de l'Europe, éclaterent comme un volcan, et soulevé- 
rent, après un premier moment de stupeur, une résis- 
tance que la plus vulgaire sagesse aurait dû prévoir, el 
contre laquelle il eût au moins été prudent de s'armer. 
Mais Paris était presque sans troupes, et le dévouement 
de quelques soldats de la garde ne pouvait tenir, devant 
ce flot populaire, que soulevait de nouveau la voix des 
tocsins, oubliés depuis les sinistres émotions de la Ter- 
reur. 

Arras était sans préfet, à cette heure décisive et su- 
prème de la royauté : M. Blin de Bourdon ne revint, 
en vertu des ordres du ministère, que pour voir se con- 
sommer le trisle sacrifice auquel elle était condamnée. 
Mais, dés le 27, le Secrctaire-général de la Préfecture, 
M. de la Rivière, avait adressé au maire d'Arras plusieurs 
exemplaires de l'ordonnance royale du 25 juillet, qui 
suspendait la liberté de la presse, et à laquelle il pres- 
crivait de donner la plus grande publicité. M. le baron 
_ de Hauteclocque était, en outre, chargé d'en assurer 

l'exécution. 

Quelques heures plus tard, et tandis que la publica- 
tion prescrite soulevait déjà des attroupements dans les 
rues, mais pas encore l'idée d’une résistance violente, 
un second message transmettait deux arrêtés, dont l'un 
retirait à trois journaux du département, le Propagateur 
du Pas-de-Calais. l'Annotateur Boulonnais et l'Indicateur 
de Calais, l'autorisation de paraitre, et l’autre réglait les 
mesures à prendre pour interdire le transport et la lec- 
ture, dans tous les lieux publics , des journaux qui pour- 


-- 247 — 


raient être publiés clandestinement ct en contravention 
aux prescriptions des ordonnances. 

En ‘outre, le maire, qui s'était transporté à la Préfecture, 
avait reçu verbalement cles instructions plus détaillées 
et plus secrètes, qu’il n'avait point acceplées sans les 
discuter, et sans chercher à en adoucir la rigueur. 

Malgré la défense qui lui en avait été faite, le Propaga- 
teur parut le 27 juillet. 

Dans la nuit, le baron de Hauteclocque fut de nouveau 
mandé par M. de la Rivière. On lui remit, à une heure du 
matin, le 28, la copie d’une dépêche télégraphique, 
transmise par le Ministre de l'Intérieur etainsi conçue : 
« Faites surveiller avec le plus grand soin toutes les di- 
« ligences et messageries, pour vous assurer qu'elles ne 
transportent ni lettres, ni journaux, ni écrits politi- 
« ques quelconques. Faites rigoureusement saisir tous les 
« objets en contravention aux réglements et dressez des 
« procès-verbaux. Vous m'en rendrez compte sur le 
« champ. » Le Secrétaire-général ajoulait : « Ces me- 
« sures, M. le maire, doivent être exécutées par tous les 
« moyens que la loi met en votre pouvoir. Je présume 
« que vous aurez pris toutes celles nécessaires pour em- 
« pêcher la circulation des numéros du Propagateur, pu- 
« bliés en contravention à l’article 2 de l’ordonnance du 
« 25 juillet 1830, en appliquant. au besoin, les disposi- 
« tions de l'article 4 de la même ordonnance. » 

On sait que cet article était ainsi conçu: « Les journaux 
« où écrits publiés en contravention à l’article 2, seront 
« immédiatement saisis. Les presses et caractères qui au- 
« ront servi à leur impression seront placés dans un 
« dépôt public, sous scellés ou mis hors de service. » 


# 


— 248 — 


Plus près que le gouvernement central et que l'admi- 
nistration préfectorale, elle-même, du public artésien, le 
maire d'Arras pensait qu'il n’était pas nécessaire de re- 
courir à la force et d’'user, immédiatement du moins. 
de moyens coercitifs pour assurer le respect de l'autorité. 
I savait, d'ailleurs, que les destinées de la France se ré- 
glaient, daus ce terrible moment, sur un autre théâtre. 
et que le salut ou la ruine des Bourbons ne pouvaient 
venir que de l'attitude de la capitale. On espérait encore. 
car les premières nouvelles n'avaient pas eu ce caractère 
foudroyant, qui n'apprend quelquefois les évènements 
que lorsqu ils sont irrévocablement consommés. La pru- 
dence et la modération semblaient donc commandées 
par les circonstances. Un abime assez profond était 
creusé entre la royauté et le pays par ce que la plupart 
regardaient comme une violation de la Charte, bien que 
les partisans des mesures adoptées soutinssent, à la ma- 
nière des rhéteurs, qui savent amplifier les textes et 
leur donner l’élasticité nécessaire pour toutes les inter- 
prétations, que l’article 14 de cette charte couvrait la 
responsabilité du gouvernement. Il ne suffisait donc pas, 
dans le cas possible encore d'un rapprochement, de pas- 
sionner la lutte, par une exécution trop rigoureuse des 
ordonnances, et de rendre la reconciliation plus difficile 
et peut-être impossible. 

M. de Hauteclocqne prit, en conséquence, sur lui d'ap- 
porter, par une condescendance aussi grande que possible, 
et que semblaient autoriser ces mots : au besoin, insérés 
dans les ordres écrits qu'il venait de recevoir, quelque 
tempéramment aux mesures dont l'exécution lui était 
imposée. Il tenta de substituer, en quelque sorte, la force 


— 219 — 


morale à la force matérielle, bien déterminé, d'ailleurs, 
à emplover la seconde,en vue de laquelle toutes les pré- 
cautions nécessaires avaient été prises, dans le cas où la 
première ne serait point respectée. Il se contenta donc 
de mettre sous les scellés, sans les déplacer, les presses 
et le matériel de l'imprimerie du Propagateur, et ils'em- 
pressa de rendre compte des motifs qui avaient déter- 
miné sa conduite. Mais ils ne furent pas agréés par l'au- 
torité intérimaire, qui, avec l'infériorité du grade et le 
zèle excessif qu'elle entraîne malheureusement trop sou- 
vent, ne voulut se départir en rien de la lettre qui tue, 
en faveur de l'esprit qui vivifie. 

M. le Secrétaire-général se hâta d'avertir le maire que 
les dispositions de l'article 4 n'étaient pas facultatives, 
mais impératives, el emportaient exécution immédiate. 
« Le fait seul, ajoutait-il, de la présentation des numéros 
« du Propagateur à la poste, après la notification qui avait 
« été faite au gérant, devait donner lieu à l'application 
« de cet article. Je vous engage, en conséquence, à ne 
« pas différer la saisie des presses et caractères qui ont 
« servi à l'impression du journal, et à les placer sous 
« scellés dans un dépôt public. » 

Il fallut obéir à des ordres aussi formels. On en at- 
tendait l'exécution, avec une impatience que la fièvre 
naturelle à des heures aussi troublées explique suffisam- 
ment. Les instructions qui précèdent étaient à peine 
expédiées qu'on invitait le maire à fournir son rapport 
sur leur exécution. On lui écrivait, en effet, dans l'après 
midi du 28, pour la troisième fois et avec la mention 
très pressé, la lettre suivante : « Je vous prie de vouloir 
« bien m'envoyer immédiatement un rapport sur l'exé- 


— 250 — 


« cution des différents ordres qui vous ont été donnés, 
« ainsi que la copie des procès-verbaux qui ont été dres- 
« sés à cette occasion. Ces pièces me sont indispensables 
« pour le compte que je dois rendre, ce soir, au minis- 
« tre. » Un rapport fut adressé, mais on ne le trouva 
probablement pas assez explicite, car le 29 au matin, une 
nouvelle dépêche priait le maire de faire connaitre siles 
caractères de l'imprimerie du Propagateur avaient été 
mis dans un dépôt public, et si ses presses étaient hors 
d'état de servir. On insistait, en outre, pour avoir, dans 
la journée, expédition du procès-verbal tenu à cette oc- 
casion, ainsi qu'un rapport circonstancié sur ce qui 
s'étail passé. Le maire avait obéi et tout fut accompli 
selon les ordres supérieurs. 

Pour ceux qui voient avec les seuls yeux du corps, et 
dont l'intelligence ne s'élève pas aux raisonnements les 
plus élémentaires, c'est sur les agents d'exécution que 
retombe toute la responsabilité des actes commandés par 
leur position subordonnée. 

Pour d'autres, au moment où elle s'écroulait, le dé- 
vouement bien connu du baron de Hauteclocque à la 
monarchie des Bourbons, devenait un crime qui devait 
appeler sur lui les proscriptions et les vengeances. Il ya 
d’ailleurs, à ces instants de crise, des ambitions dont le 
regard se tourne vers l'avenir, et quelquefois des haines 
obscures et des jalousies refoulées, qui sont heureuses de 
se produire au jour et de faire explosion. C'est sans 
doute ce qui arriva. Tandis qu'il vaquait aux devoirs de 
ses fonctions, des attroupements menaçants se formaient 
pendant la nuit, dans la rue St-Aubert, autour de la 
maison habitée alors par le maire d'Arras. La populace 


— 251 — 


transformait en une sorte de potence un support de ré- 
verbère et y balançait une corde menaçante, aux cris 
trop connus de : À la lanterne! 

Les sinistres souvenirs de 1793, ainsi évoqués, étaient 
alors trop récents pour quon püt croire au caractère 
pacifique d’une révolution, dont on ignorait encore le dé- 
nouement. Sans doute, l’autorité de cette loi suprême 
de la clémence.qui est devenue aujourd'hui l'honneur de 
tous les partis, aurait à Arras, comme dans presque tout 
le reste de la France, protégé les personnes et les biens. 
Mais on eut, et cela s'explique, un instant de craintes 
sérieuses, et M. le vicomte Blin de Bourdon demanda 
au maire, dans un intérêt d'ordre public et pour sa pro- 
pre sécurité, de quitter la ville. | 

Ce départ a été, je le sais, diversement apprécié. On 
a blâmé M. de Hauteclocque, et les gens surtout qui 
trouvent avec tant d’habileté, après l’accomplissement 
des évènements, tous les motifs et tous les calculs qui 
permettent d'en prévoir l'issue, se sont montrés envers 
lui d'une sévérité parfois rigoureuse. 

Ce n'est pas sans résistance que M. de Hauteclocque 
prit ce parti. Il voulait rester à Arras et demander, au 
besoin, à la force militaire. la protection qui lui était due. 
Il fallut la double autorité de l’amitié et de la situation, 
pour que M. Blin de Bourdon parvint à vaincre ses scru- 
pules. Cet éminent administrateur,qui venait d’être réélu 
à la Chambre, n'arriva comme nous l'avons dit, dans son 
chef-lieu, que pour y apprendre l'issue fatale à la 
royauté, des trois journées. Il s’abstint de prendre une 
part active aux mesures que son délégué pouvait pres- 
crire, bien résolu à ne pas accepter les conséquenees de 


— 252 — 


la révolution. Mais il fit une exception à cette régle, en 
signant l'arrêté du 30 juillet, qui invitait officiellement 
M. le baron de Hauteclocque à s'éloigner de la ville. 

Cet arrêté, qui explique pour tout le monde, et qui jus- 
tifie pour ceux qui ont pu l'accuser, la conduite de ce 
fonctionnaire, est ainsi conçu : 


«a Nous, Préfet du Pas-de-Calais, attendu qu'il résulte 
« des rapports qui nous sont faits, que la sûreté de M. le 
« baron de Hauteclocque, maire de la ville d'Arras, pour- 
« rait être compromise par son séjour dans cette ville: 


« ARRÉTONS : 


« Art. 1. — M. le baron de Hauteclocque, maire «le la 
« ville d'Arras, est invité à s'éloigner de cette ville. 

« Art. 2. — M. de Raulin, adjoint au maire, rembplira 
« provisoirement les fonctions de maire de la ville 
« d'Arras. 

« Art. 3. — Ampliations du présent arrêté seront 
« adressées à M. le baron de Hauteclocque et à M. de 
« Raulin. 

« Fait à Arras, en l'hôtel de la Préfecture, le 30 juil- 


« let 1830. 
« Vicomte BLIN DE BOURDON. » 


Ce triste départ ne fut pas sans difficulté ni sans dan- 
ger. Reconnu et insulté à diverses reprises, notamiment 
par cette populace immonde qui suit les camps, M. de 
Hauteclocque eut à subir, en traversant St-Omer, des 
menaces et des outrages. Il parvint, toutefois, heureuse- 
ment à Ypres,où il attendit que le calme, rétabli en France. 


— 9253 — 


lui permit de rentrer, sans danger pour l'ordre public et 
sans désagréments pour lui-même, dans la ville d'Arras 
où de fidèles sympathies devaient, d’ailleurs, le dédom- 
mager bientôtdestristes émotions qu'il venait d’éprouver. 


VI. 


L'opinion est mobile. Ses réactions sont presque aussi 
promptes que ses emportements. 

Dès le 8 août, un ami qui avait eu le courage de cor- 
respondre avec lui, faisait connaître à M. de Hauteclocque 
les changements déjà survenus dans l'opinion du public 
à son égard. « Je reconnais avec vous, lui disait-il, 
» qu'il est souvent malheureux d'exercer des fonctions 
» publiques, surtout lorsque les passions sont vivement 
» agilées par des événements pohtiques. Mais le temps 
» et la réflexion produisent un jour leurs heureux effets. 
» Déjà l'exaltation qui a existé contre vous se calme, 
» parce qu'on a acquis la certitude que vous avez cédé à 
» des ordres supérieurs : les pièces que vous avez lais- 
» sées ou adressées à Arras ont prouvé que la rigueur 
»* des mesures vous a été imposée, le temps fera le 
» resle. ».… La ville est calme : la garde nationale s'or- 
» ganise avec ordre et va assurer la tranquillité pu- 
» blique. Nous attendons avec anxiété la décision des 
» deux:Chambres. » 

On sait par quel compromis se fonda, sur les ruines 
du trône, une sorte de royauté un instant presque répu- 
blicaine, etqui jalouse, comme tous les pouvoirs,du main- 
tien de l'ordre et de sa propre conservation,ne tarda pas 


— 951 — 


à retrouver sur son chemin tous les obstacles, toutes les 
passions que la Restauration n'avait pu vaincre. Elle fit 
des efforts pour rattacher à elle les hommes qui avaient 
occupé de hautes positions sous le règne précédent, et il 
sembla que les avances étaient mesurées au degré de 
résistance qu'elles rencontraient. Il est certain qu on eùt 
attaché un grand prix à voir M. le baron de Haute- 
clocque, après les premiers et légitimes mouvements de 
ses regrets, se joindre à cette fraction de la noblesse qui 
n'avait pas voulu oublier le chemin des Tuileries. 

Mais on avait affaire à une âme trop élevée, à un cœur 
trop généreusement trempé pour que de telles ingrati- 
tudes pussent le souiller. L'exil de son roi, loin d’affai- 
blir les liens de la reconnaissance, ne fit que les resser- 
rer, et suivant la belle et touchante expression de Chà- 
teaubriand il devint, lui aussi, « courtisan du malheur.» 
Je n'éprouve, je vous l'assure, Messieurs, aucun em- 
barras pour glorifier ici ces hautes et solides fidélités qui 
sont l'honneur de l'humanité, et dont nos temps agités 
nous ont montré, dans tous les partis, de consolants et 
nobles exemples. Devant tant de défections et de ruines, 
tant de trahisons et de scandales, le cœur se repose et 
s'apaise au spectacle de vertus qui semblent d’un autre 
âge. 

On aurait pu, sans doute, excuser M. le baron de 
Hauteclocque, si, pensant qu'on est trop jeune, à trente- 
deux ans, pour briser sans retour une brillante carrière 
il avait essayé avec sa conscience ces compromis que 
tant d'hommes acceptèrent alors sans difficulté. Sans 
juger trop séverement ceux qui crurent pouvoir agir 
ainsi, il nous est permis de dire que, dans sa situation, 


— 255 — 


le jeune magistrat si tôt enlevé à la vie publique se cor- 
quit, même dans les rangs de ses adversaires, une es- 
time méritée. 

Du reste, le moment allait bientôt venir où, battu à 
son tour par les tempêtes qui l'avaient élevé,le trône de 
Louis-Philippe, verrait se coaliser contré lui les libé- 
raux, ses anciens alliés, et les royalistes ses adversaires 
naturels. Il n’est permis à äucun gouvernement de tenir 
toutes les promesses que l’effervescence des révolutions 
impose aux pouvoirs nouveaux. Dans les fictions repré- 
sentatives, les guerres de cabinet préludent toujours 
aux atlaques plus complètes, qui entrainent la chüte des 
dynasties : on commença, dans les premières années du 
règne de Louis-Philippe, à ériger en principe le système 
des coalitions, qui montrait successivement les mêmes 
hommes dans les rangs de l'opposition et sur les fauteuils 
ministériels. Je ne veux ni apprécier ni juger ce sys- 
tème, maïs il s’imposa comme une sorte de nécessité aux 
minorités qui, seules, dans leurs nuances respectives, 
seraient restées frappées d’impuissance, et qui, par les 
diverses et passagères combinaisons de leurs alliances, 
pouvaient, à certaines heures, compter avec le pouvoir, 
et conquérir des portefeuilles. 

J'aurais préféré pour le parti légitimiste moins de con- 
cessions de principes qu'il n'en dut accepter, dans ce 
contact avec d'anciens adversaires de la veille, qui rede- 
venaient pour lui les ennemis du lendemain. Mais il 
existe, dans tous les partis, une discipline à laquelle les 
individualités sont tenues de se plier ; et qu'elles lui fus- ‘ 
sent sympathiques ou non, M. de Hauteclocque dut obéir 
aux règl's que les comités jugèrent à propos d'établir. 


— 256 — 


Je ne sais pas s’il a toujours été un de ces soldats, dont 
l’obéissance passive ne connait ni observations ni mur- 
mures, et si, quelquefois, avec l'autorité de l'expérience 
et d'un dévouement qu'aucun soupçon ne pouvait at- 
teindre, il n'a pas essayé de sages et prudents conseils. 
Mais dans les luttes électorales auxquelles il prit part, 
après 1830, il se montra fidèle au mot d'ordre. Quoi 
qu’il en pût coûter à son cœur de vrai gentilhomme et 
de royaliste éprouvé, il accepta des alliances, sans doute 
nécessaires à ses yeux, mais qui devaient certainement 
lui être douloureuses. 

C'est ainsi qu'il dut, à dix ans de distance, de- 
mander au Propagateur, qui avait odieusement et injus- 
tement attaqué le maire d'Arras, un appui électoral très- 
actif, lorsque, déterminé par les vœux d'un certain 
nombre d'électeurs de l'arrondissement de Béthune, il 
crut devoir se mettre sur les rangs, pour la Chambre des 
députés, en 1839. 

L'opinion demandait déjà celte réforme électorale dont 
le refus devait, quelques années plus tard, coûter à la 
maison d'Orléans le trône élevé sur les barricades de 
1830. 

La Chambre, presqu également partagée, n'avait donné 
au ministère qu'une majorité de 8 voix (213 contre 221), 
bien qu'elle comptât 122 fonctionnaires, dans la discus- 
sion de l'adresse. Ce vote, véritablement hostile, avait 
été suivi d'une dissolution, sorte d'appel au pays, qui 
amena les nouvelles élections du mois de mars 1839. 

On opposait, dans l'arrondissement de Béthune, 
M. Macquart à M. Delebecque, alors directeur au Minis- 
tère de l'Instruction publique. Mais au dernier moment, 


— 251 — 


certaines difficultés paraissant avoir rendu la candidature 
de M. Macquart impossible, on fit appel à M. le baron 
de Hauteclocque, soutenu par les oppositions réunies, 
conjointement avec MM. Lantoine-Harduin, à Arras (intra 
muros\, contre M. Esnault; Leroux du Chatelct, à Arras 
(extra muros), contre M. Harlé ; Thicrs, à Boulogne, 
contre M. Delessert; d’'Hérembault, à Montreuil, contre 
M. de Rosamel ; Armand, à Saint-Omer (intra muros), 
contre M. Binan ; Lœuilleux, à Saint-Omer (ertra muros), 
contre M. de Monnecove; Piéron, à Saint-Pol, contre 
M. Lefebvre de Trois-Marquets. 

La profession de foi de l'honorable candidat, rappro- 
chée du langage violent et souvent plus que trivial mis 
en œuvre par le Propagateur, contre son adversaire, at- 
teste qu'il était, malgré le diapason de la luite, d’une 
modération et d’une urbanité relatives, faisant un 
contraste remarquable avec le ton général de la discus- 
Sion. 

Cette candidature tardive, annoncée moins de huit 
jours avant l'ouverture du scrutin, naboutit pas, et 
M. de Hauteclocque, malgré l'estime dont il put recueillir 
de précieux témoignages, succomba dans une lutte qu’il 
avait acceptée bien qu'il la sût d'avance inégale, et 
pour permettre à l'opposition de compter ses voix. 

Ce fut sans plus de succès, et dominé par les mêmes 
sentiments qu'il se présenta, plus tard, aux suffrages des 
électeurs de l'arrondissement de Saint-Pol. 

La précision et la fermeté de son langage n'échap- 
pérent à personne. Elles montrèrent que.tout en se prêlant 
aux combinaisons politiques qu'il croyait utiles à sa 
cause, M. le baron de Hauteclocque restait profondément 


17 


— 258 — 


dévoué au culte de ses souvenirs et à cette royauté 
déchue, dont les douleurs retentissaient si profondément 
dans son äme fidèle. 

Vous ne vous étonnerez donc pas, Messieurs, qu'il ait. 
indépendamment d'une correspondance assez suivie dent 
on retrouverait peut-être des traces, et qui honore son 
caractère, saisi toutes les occasions pour témoigner pr- 
bliquement de sa fidélité et de son pieux attachement à 
ses anciens rois. 

On se rappelle la profonde sensation que fit, dans |: 
pays, le pélerinage royaliste de Belgrave-Square. Quen 
on songe que ceux qui le flétrirent durent, à leur tour. 
éprouver ces mêmes revers et se consoler des douleurs 
de l’exil par la fidélité de quelques rares amis, il cest 
impossible de ne pas voir au-dessus des agitations de ce 
monde, unc force supérieure et toute puissante qui rap- 
pelle aux grands et aux petits, aux forts et aux faibles, ce 
sublime précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne 
voudrais pas qu'on te fit. » C’est surtout dans les for- 
tunes si diverses de la politique, où les heureux du joar 
sont si souvent les victimes du lendemain, que cs 
saintes paroles ont leur plus féconde et leur plus fre- 
quente application, et qu'il convient de se montrer sé- 
néreux et modéré. 

M. de Hauteclocque, comme il le devait, ne manqua 
pas à ce rendez-vous de la fidélité et du dévoue- 
ment. 

Ces pieuses manifestations, où le souvenir a plus de 
place que l'espérance, et qui montrent combien sont 
rares et faciles à compter les serviteurs de l’adversilé, ne 
sauraient effrayer des gouvernements solidement établis. 


M 


el qui ont pour eux, comme semblait les avoir alors la 
famille d'Orléans, la force et les longs avenirs. 

On doit dire, à l'éloge de la République de 1850, 
qu'elle se montra moins rigoureuse pour les nombreux 
royalistes qui firent, au mois d'août de cette année, le 
voyage de Wiesbaden. 

Un prince à peine sorti, lui-même, des douloureuses 
épreuves de l'exil, devait comprendre ct honorer les 
sentiments qui portaient à cette nouvelle manifestation 
de respectueuse sympathie les anciens serviteurs de la 
maison royale des Bourbons; et, bien qu'au milieu des 
incertitudes de la politique et des sourdes conspirations 
qui menacaicent déjà la République, le rapprochement 
possible des deux branches de la maison de France 
constituât un danger sérieux, aucune entrave ni aucun 
bläme ne furent imposés aux Français, remplissant 
les modestes salons du dernier des Bourbons de France, 
de ce prince qui porte avec tant de noblesse et de di- 
gnité la couronne sacrée du malheur. 

Il est à peine nécessaire de dire que M. le baron de 
Hauteclocque figura parmi les mille visiteurs qui, de 
tous les points de la France et de tous les étages de la 
société, se rendirent à Wiesbaden, croyant un instant 
que l'avenir pouvait sourire encore à la vieille royauté, 
et que le petit-fils de saint Louis portait, peut-être, avec 
lui le salut de la France, dont il élait permis de déses- 
pérer, au milicu du désordre et de la confusion de ces 
tristes moments. 

La Providence choisit alors un autre instrument pour 
le rétablissement de l'ordre, pour l'affermissement d'une 
sociélé si profondément ébranlée. 


ne = © OR RS OU ne 


— 260 — 


M. le baron de Hauteclocque, qui avait fait, avec trois 
de ses neveux, MM. Gustave. Edmond et Arthur de Hau- 
teclocque, le voyage de Wiesbaden, y avait recu l'accueil 
le plus affectueux, et avait eu l'honneur d'être invité à 
la table du prince. 

Revenu dans sa province, M. de Hauteclocque com- 
battit jusqu à la dernière heure, dans la limite de «es 
forces, et donna, par sa participation à la direction d'un 
journal qui représentait, sous un voile assez transparent 
pour ne tromper personne, les idées royalistes, la ime- 
sure de son inaltérable dévouement. 

Le coup d'État de 1851 supprima ce journal et rendit 
inutile un concours dans lequel il ne s'était pas ménagé. 

Instruit par les enseignements d’une longue expé- 
rience et les douloureuses épreuves auxquelles sa foi 
politique avait été soumise, il dut voir avec une profonde 
tristesse, quoique sans étonnement, échouer la dernière 
espérance qui füt permise au parti dont il avait été l'un 
des représentants les plus fidèles et les plus distingués. 

Le rétablissement de l'empire et l'obligation du ser- 
ment qui en fut la conséquence, lui imposèrent le devoir 
de renoncer aux modestes fonctions de conseiller muni- 
cipal, que le suffrage populaire, plus juste et plus sage 
quelquefois qu'on ne le pense, s'était, dès 1848, empressé 
de lui conférer. 


VII 


Telle fut la fin de la carrière politique de l’homme 
remarquable dont j'essaie de vous retracer la vie, et qui 
mériterait un biographe plus complet ct plus éloquent. 


— 961 — 


Tristemenl résigné aux fatalités d'une destinée, dont il 
se plaignait bien plus pour celui qu'il regardait comme 
son roi que pour lui-même, il commençait à descendre 
le second versant de la vie, se consacrant de plus en plus 
au culte de ses souvenirs, et s'enfermant tout entier 
dans cette fidélité malheureuse et sans avenir. 

Dans ce recueillement nécessaire, et qui ne fut peut- 
être pas toujours exempt d’amertumes, il apprit à se 
courber davaniagc devant ces volontés immuables que 
la sagesse de l'homme ne peut gouverner, et qui, lui 
montrant de plus près son néant, le mürissent davantage 
pour cette vie mystérieuse, où l'âme trouve, enfin, les 
suprêmes apaisements et les rayonnements infinis de 
l'éternelle justice. 

Mais cette tristesse profonde et ce découragement, re- 
foulés en dedans, n'altéraient, chez l'homme du monde, 
ni les pétillements parfois un peu vifs de l'esprit, ni la 
dignité d'unc existence qui se montrait largement hospi- 
talière, et qui faisait au pur gentilhomme Île cadre de 
luxe et d'élégance nécessaire à ses habitudes et à ses 
goûts. La maison de M. le baron de Hauteclocque a été 
longtemps, ct presque jusqu'aux derniers jours de sa vie, 
un centre de bon ton et d'aristocratiques manières. 

Il n'avait pas suivi dans leur désœuvrement et, il faut 
le dire, quelquefois dans leur amoindrissement intellec- 
tuel, tant d’honorables et nobles familles qui semblent 
s'être condamnées à rester en dehors du mouvement, de 
la vie, des progrès, dont il serait plus habile d’influencer 
la marche que de la subir passivement. Respectant, chez 
les autres, comme il aimait qu'on les respectât chez lui, 
les convictions ou même les simples opinions , il n’était 


— 969 — 


inflexible que pour ce qui blessait les croyances reli- 
gicuses, les sentiments profondément honnètes, avec 
lesquels il n'admetlait aucune transaction. Rien chez lui 
n'avait le caractère morose et repoussant d’une vicil- 
lesse chagrine. D'une exquise politesse, d’une urbanite 
parfaile, il avait conservé et faisait revivre, dans une so- 
ciété qui semble l'oublier de plus en plus, l'art char- 
mant et le secret perdu des conversations spirituelles et 
solides en même temps. 

Il est souvent difficile, dans la promptitude de saillies 
spontanées, d'apporter toute la mosure et tous les calculs 
de la prudence. Le baron de Hauteclocque a quelquefois, 
sans le vouloir, et par des railleries qui des lèvres ne 
descendaient jamais au cœur, blessé quelques suscepti- 
bilités excessives. Ce léger travers, que je ne veux pas 
omcttre pour la fidélité du portrait, était compensé par 
tant de nobles et généreuses qualités, qu'il devenait dif- 
ficile de lui en garder rancune. 

Du reste, solide et sûr dans les amitiés ou les affaires 
sérieuses, il avait, quand il le voulait, la puissance né- 
cessaire pour se contenir. Jamais la facilité des rela- 
tions mondaines ne lui fit dépasser la mesure qu'il s'é- 
tail tracéc,et il a emporté dans la tombe bien des secrets, 
religieusement et absolument gardés. ‘ 

On a dit de lui avec justesse : C’est le dernier gentil- 
homme qui s’en va. » C'est au moins l’un des der- 
niers. 

Mais ce qui mérilait encore davantage l'estime et le 
respect, c'est la bonté réelle du cœur ; l’'empressement à 
être utile; le sentiment, naturel aux grandes origines, de 
servir ct de protéger autour de soi. Peud'hommes, même 


— 263 — 


après un plus long passage aux affaires, ont signalé leur 
vie par de plus nombreux bienfaits. Une influence légi- 
time, et qui n'était achetée par aucune concession, suivait 
partout le noble vieillard; de nombreux obligés pourraient 
dire lout ce qu'ils ont dû à ses démarches. 

Il ne les ménageait même pas pour des populations 
qui furent trop fréquemment ingrates. Plusieurs mé- 
moires ont défendu les droits de propriétaires, de com- 
munes dont il se faisait l'avocat officieux et autorisé. Il a 
presqu'entiérement reconstruit l'église de Roëllecourt, 
village voisin de Saint-Pol, où il avait élevé, en homme 
de goût qu'il était, un château que n'aurait pas désavoué 
le plus habile architecte. Sa bienfaisance était grande, et 
la dime du pauvre se prélevait abondamment sur ses 
revenus. 

Il était sccondé dans cette existence active et utile par 
la femme qui fut, pendant plus de quarante ans, la com- 
pagne de sa destinée. Aussi la mort de Madame la ba- 
ronne de Hauteclocque, prématurément et rapidement 
enlevée, porta-t-elle au digne vieillard un de ces coups 
dont l'esprit et le corps ébranlés à la fois ne se relèvent 
pas. Ce grand changement dans ses habitudes, ce vide 
profond autour de lui, ce silence et cette tristesse dans 
son vaslie hôtel devenu désert,.... tout concourut à ren 
dre plus intime et plus incurable la douleur de cetts sé- 
paration. 

Il fut facile à l'amitié justement alarmée, de suivre et 
de mesurer les ravages de cette maladie de l’âme, qui 
réagissait si puissamment et si rapidement sur les forces 
physiques. En vain quelques éclairs de gaicté illumi- 
naient encore parfois, dans un instant d'oubli, l’horizon 


— 26: — 


assombri et voilé ; la tristesse reprenait soudain et con- 
servait son inflexible empire. 

Aussi la mort, qu'il pressentait lui-même et qu'il 
sentait venir avec une pieuse résignation, sembla hâter 
sa marche et le saisit, sinon dans la plénitude de ses 
forces, usées déjà par une lutte si pénible, du moins 
dans toute la vigueur de sa belle et vaste intelligence. 

C'est à la fois à la tête et au cœur que les hommes de 
celte trempe sont atteints. La mort s'empare du foyer 
où la vie avait mis toutes ses forces et toute sa chaleur. 

Frappé d'une apoplexie qui ne laissa, dès l’abord,aucun 
espoir, mais qui eut les intermittences nécessaires pour 
permettre au chrétien de se reconnaître et de livrer son 
esprit entre les mains de Dieu, il souffrit les douleurs 
d'une agonie prolongée pendant près d’une semaine. 

C'est à Roëllecourt qu'il expira, entouré de ses frères 
et de ses neveux ; regretté d’une famille qui reconnais- 
sait en lui un chef d'adoption, et des nombreux amis 
qu'il comptait dans tous les rangs de la société et de 
l'opinion. 

La terre de Wail où s'entassent, depuis longtemps, les 
générations éteintes de la famille de Hauteclocque, reçut 
de nouveaux ossements, et le Ciel vit se joindre aux 
âmes des Gauthier, des Gilbert, des Pierron, des Phi- 
lippe de Hauteclocque, une autre âme que les vieux 
ancêtres durent reconnaitre et trouver digne d'eux. 


VIII 


Je ne puis, sans une douloureuse émotion, évoquer 
le souvenir de cette séparation ; une loyale et profonde 


— 265 — 


amitié m'avait particulièrement attaché au vénérable 
gentilhomme dont j'ai regardé comme un pieux devoir, 
malgré les difficultés inhérentes à un sujet aussi délicat, 
de vous retracer l'honorable carrière. Cetle amitié est de 
celles qui survivent à la tombe et dont les regrets ne 
s'apaisent pas. Mais je n'ai point encore accompli ma 
tâche et il me reste, Messieurs, à examiner les côtés 
par lesquels M. le baron de Hauteclocque vous appartint 
plus spécialement. Dès le 13 juin 1821, c’est-à-dire au 
sortir même de l'enfance, la solidité précoce de son 
instruction inspirait assez de confiance à M. le vicomte 
Siméon, alors préfet d'Arras, pour qu'il l'appelât à siéger, 
sous sa présidence, dans une commission chargée de la 
recherche des antiquités et des monuments de tous les 
âges, existant dans le département du Pas-de-Calais, et 
pour qu'il comptât, dans cette occasion, sur son amour 
pour le pays et son dévouement à la science. 

Réorganisée, près de vingt ans plus tard, par M. Des- 
mousseaux de Givré, cette institution a pris le nom de 
Commission des Antiquités départementales et a rendu 
de nombreux services à l'archéologie et à l’histoire. Je 
ne sache pas que la première organisation, dont M. de 
Hauteclocque faisait partie, ait laissé des documents 
imprimés. Mais elle développa très certainement, chez 
ses membres, par le désir de concourir utilement à une 
mission dont ils comprenaient l'importance, le goût des 
études historiques. L'on peut attribuer en partie aux 
devoirs que cette nomination lui imposa, le goût de 
M. le baron de Hauteclocque pour les recherches savantes, 
dans le domaine si varié et si fécond des traditions 
locales. 


— 966 — 


Ce fut dès lors, en effet, qu'il recueillit, avec une pa- 
tience qui ne s’est point lassée, les volumineux docu- 
ments qui éclaireraient , s'ils étaient mis en ordre, d'un 
jour si complet toutes les généalosies de l'Artois. Œuvre 
longtemps et fidélement poursuivie, assises solides et 
sûres, sur lesquelles la vieillesse du noble savant s'ar- 
rétait parfois avec un double sentiment d'orgueil et de 
découragement, comme s’il avait pressenti que le temps 
et la force lui manqueraient, pour ériger ce grandiose et 
ulile monument. Pas une lecture, pas une recherche 
dans les vieilles archives qu'il fouillait avec persévérance 
et discernement ne demeurait stérile. Non content de 
graver dans sa vaste et lucide mémoire tous les détails 
qu il butinait ainsi,avec la dilisence constante de l'abeille, 
il consignait dans des notes substantielles, quelquefois 
dans des copies curieuses, toutes ses découvertes et les 
répertoriail exactement sous le titre, sous le nom aux- 
quels elles se rapportaient. 

C'est ainsi que, s'accumulant pendant près d'un demi- 
siècle, comme ces trésors de l'épargne lente et quoti- 
dienne, qui étonnent ensuite par leur abondance, tous 
ces documents ont formé les matériaux d'une histoire 
complète de l’Artois et de ses illustres familles. 

Quatre volumes in-folio, presqu'entiérement écrits de 
la main du baron de Hauteclocque, renferment assure- 
ment tout ce que la généalogie de la province peut 
arracher à l'oubli du passé et à la poudre des biblio- 
thèques. 

Mais dans un tel travail, comme de juste, la premiére 
et la plus honorable place était due à la propre famille 
de l'anteur. Je dépasserais les bornes déjà si é‘endues 


— 267 -- 


de cette biographie, si j'insistais autant qu'il le faudrait 
sur ce travail considérable, qui montre tout ce qu'on 
peut attendre d’une intelligente persévérance et qui 
effraicrait presque l'esprit d’un bénédictin. 

Toutes les chartes, tous les contrats, tous les acles, 
tous les titres se rapportant à la maison de Hauteclocque, 
pieusement recueillis dans les mille endroits où ils 
gisaient épars et incohérents, sont venus s'entasser 
et se classer avec tant d'ordre, de méthode, de soins, 
qu'aucune famille princière ne peut assurément se 
vanter d’avoir, par le soin de ses archivistes, une histoire 
plus complète et plus savante. 

De tels ouvrages ne se prêtent pas à l'analyse. Ge 
sont des répertoires à consulter et dans lesquels s’accu- 
mule tout ce que l’invesligation la plus consciencieuse 
peut faire découvrir. 

C'est, probablement, en travaillant pour l’histoire de 
ses ancêtres que le baron de Hauteclocque a rencontré et 
recucilli les immenses matériaux que je vous ai signalés 
et qui permettraient, pour presque toutes les familles 
de l’Artois, un travail à peu près semblable à celui qu'il 
a consacré à ses pieux souvenirs. 

Vous ne vous étonnerez donc pas, Messieurs, que 
l'on regardât l'homme éminent qui nous occupe comme 
le d'Hozier de ce siècle, et comme une sorte de juge 
d'armes dont les arrêts étaient infaillibles. 

J1 apportait, dans cette sorte de magistrature que la 
volonté respectueuse d’un grand nombre de savants lui 
déférait, l'austère et rigoureuse impartialité d’une stricte 
équité. 

Il n'était pas de ceux qui transigent avec l'histoire et 


— 268 — 


lui demandent de honteuses complaisances. Personne 
n'avait une sévérité plus grande et mieux motivée pour 
ces usurpations de titres et de noms, qui seraient un 
scandale, si l'opinion, devenue indulgente, probablement 
à raison même de leur nombre, ne s'était blasée sur de 
tels délits. 

Dans un siècle qui se croit beaucoup plus égalitaire 
qu'il ne l’est en réalité, car la vanité de toutes les dis- 
tinctions y règne souverainement, il n'est pas sans in- 
térêt, pour le moraliste et pour l'historien, d'étudier 
certaines tendances et d'attaquer certains abus. Ne doit- 
on pas remarquer avec quelle ardeur les fils de ces 
hommes, qui ont voulu détruire les souvenirs du passé, 
renverser et briser les anciens blasons, proscrire les 
noms illustrés par la gloire et’le temps, tendent à se 
rattacher quelquefois, par de misérables expédients, 
souvent par les plus audacieuses violalions, à tout ce 
lointain édifice, dont les vieilles splendeurs et les ruines 
mêmes conservent un irrésistible prestige. 

NH ne faut pas s'étonner qu'un homme aussi profon- 
dément versé dans la connaissance des anciennes fa- 
milles, vit avec quelque déplaisir, je dirai même avec 
une certaine irritation, les abus qu'on faisait de leurs 
noms, et se constituât le vengeur de leurs droits et le 
gardien de leurs priviléges. 


IX 


Si les études généalogiques ont été, sans contredit, 
l'œuvre capitale de sa vie, si, independamment de ses 
écrits, il leur avait consacré une sorte de culte dans la 


— 269 — 


savante et patiente composition d’une bibliothèque spé- 
ciale et précieuse, M. de Hauteclocque a cependant fait, 
dans le domaine général de l’histoire, d'utiles et remar- 
quables excursions. En effet, la vie des hommes et des 
familles est trop étroitement liée à celle du pays pour 
qu'en éclairant l'une, la lumière ne rejaillisse pas sur 
l'autre. 

On ne peut séparer l'individu du cadre complexe que 
les événements ont fait autour de lui. La conséquence 
nécessaire des travaux généalogiques du baron de Hau- 
teclocque était donc de l'initier dans la connaissance des 
faits, des institutions de ce moven âge dont il savait étu- 
dier si bien tous les acteurs. 

Nous avons lieu de croire que bien des mémoires, dont 
sa générosité aidait si largement ceux qui venaient puiser 
aux richesses toujours ouvertes de son érudition, ont 
été égarés. Toutefois, on a retrouvé, quelquefois pres- 
qu’achevés, souvent ébauchés seulement, plusieurs écrits 
dont l'importance et la valeur ne sauraient être con- 
testés. 

Nous citerons, notamment, des recherches historiques 
sur l’organisation de l’ancien échevinage d’Arras et l’ad- 
ministration municipale de cette ville, contenant des 
notices sur les anciens baïllis, baïillis-gouverneurs et 
lieutenants-généraux ; une dissertation sur les mayeurs 
ou maires, avec la succession de ces magistrats, dont le 
nom est quelquefois accompagné de celui des échevins 
qui participaient à leur administration ; un travail sur 
les conseillers pensionnaires, sur les procureurs de 
ville, argentiers, greffiers, commis aux ouvrages, et as- 
sesseurs. 


— 970 — 


Cet ouvrage qui est, probablement, écrit de première 
main et qui a débrouillé le chaos d'une branche impor- 
tante de l'administration municipale, a servi, grâce aux 
communicalions obligceantes de M. de Hauteclocque, à 
plusieurs des écrivains qui se sont depuis occupés de 
l'histoire d'Arras. 

Je n’affirmerais pas quil soit absolument exempt d’er- 
reurs et qu'il contienne le dernier mot des éclaircisse- 
ments possibles sur cette histoire qui fait, à bon droit, 
l’objet de vos plus chères prédilections, et sur laquelle 
vos concours appellent sans cesse «le nouvelles études : 
mais il a le mérite d'avoir ouvert la voie, et, par une 
chronologie complète, posé des jalons certains autour 
desquels pourront se grouper, ullérieurement, tous les 
faits nouveaux, toutes les découvertes, que le travail in- 
cessant des généralions nouvelles consacre au souvenir 
des générations éteintes. 

Nous ajouterons qu’à l'époque où M. de Hautecclocque 
entreprit ce savant Mémoire, les découvertes récentes, 
le soin apporté au classement des archives, les recherches 
.nombreuses qui, se complétant ou s’éclairant mutuelle- 
ment, facilitent l'œuvre de l'historien, n'existaient pas 
encore, et quon peut le considérer comme un des 
précurseurs de la grande science historique moderne. 

IH profita, d'ailleurs, des progrés auxquels lui-même 
semblait avoir donné un précieux concours pour retou- 
cher et perfectionner ses divers écrits. 

Ce n'est pas seulement à la révision et au complément 
de ses propres ouvrages que M. de Hautcclocque appor- 
tait des soins scrupuleux et l'infatigable recherche de 
toutes les vérités. Il annotait souvent. par l’intercallation 


de pages manuscrites, les ouvrages sérieux qui méri- 
taient son estime ct dont il comprenait micux que per- 
sonne les lacunes ou les erreurs involontaires. C'est 
ainsi, notamment, qu'il a enrichi d'observations nom- 
.breuses, de pages intéressantes, de documents nouveaux, 
l'important ouvrage de M. Harbaville sur l'archéologie 
de notre pays. 

Vous savez tous, Messieurs, avec quelle discrétion, 
avec quelle réserve, M. le baron de Hauteclocque abor- 
dait la publicité. [l n'a d'ailleurs jamais considéré comme 
terminés, les gran ls ouvrages que je viens de signaler à 
votre attention. Il sentait qu'ils avaient besoin de rece- 
voir la dernière main et les offrait généreusement, dans 
ce but, aux travaiileurs plus jeunes qui auraient entre- 
pris de les achever sous sa direction. Il n'a pas eu la 
satisfaction qu'il méritait à cet égard, mais tout nous fait 
espérer que des matériaux aussi précicux pourront être, 
un jour, mis en œuvre dans sa famille même, avec la 
double piété due au savant et au parent. 

Malgré ce goût naturel qui l'éloignait du bruit et de la 
môlée littéraire, M. de Hauteclocque a collaboré à di- : 
verses publicalions importantes ; mais rarement on y 
trouve sa signature. 

Je n'ai pas besoin de vous dire combien ses avis 
étaient précieux aux continuateurs des collections nobi- 
haires, qui, en trop petit nombre de nos jours, se mon- 
trent sévères et n'admettent que des notices rigoureuse- 
ment vraics. Mais lrop souvent l'appât du gain, spéculan! 
avec cerlitude sur la vanité, introduit l'erreur et le 
mensonge dans des recueils qui n'offrent aucune ga- 
rantie. 


— 97 — 


[ a aussi donné plusieurs articles à une publication 
dirigée par M. le D° Danvin, l'un de ses vieux et esti- 
mables amis, qui devait de si près le suivre dans la 
tombe, et à une Revue éditée en Picardie. 

Je n'insisterai pas sur ces travaux secondaires, dont il 
serait d'ailleurs difficile de reconstituer la nomenclature, 
et qui sont généralement d'une très-faible étendue. 

Je ne saurais toutefois omettre une très-sage disserla- 
tion sur Je rétablissement de l'art. 259 du Code pénal 
qui, vous le savez, Messieurs, avait pour objet de ré- 
primer les usurpations de toute nature et notamment 
celles des titres de noblesse. Le savant écrivain était trop 
versé dans ces délicates matières pour ne pas prévoir 
que, sans l'institution de tribunaux spéciaux, le remè:le 
apporté au mal serait impuissant. L'audace avec laquelle 
tant de gens continuent à se parer de titres qu'ils n'ont 
pas, l'indulgence des magistrats et l'indifférence du 
public, qui sourit d'abord et s'habitue ensuite, ne donnent 
que trop raison au baron de Hautcclocque, malgré l'ins- 
titution d’un conseil du sceau des titres, dont les attri- 
butions ne sont pas aussi étendues, ni la mission aussi 
complète que l'eût souhaité l'écrivain héraldique. 

Je dois aussi vous faire connaître l'opinion exprimée 
par M. le baron de Hauteclocque au sujet d'une contes- 
tation qui parait s'être élevée entre la commune de 
Boiry-Becquerelle et les Hospices d'Arras, touchant les 
biens d’une ancienne maladrerie. C'est moins l'avis 
d'un juriste, prenant part à un débat actuel, que l’expres- 
sion d'une sorte de synthèse historique sur l'assistance 
au moyen âge. 

Vous me permettrez aussi, Messieurs, de signaler à 


— 213 — 


vos souvenirs la dernière communication faite ici par 
notre regretté collègue, le 26 mai 1865. Elle a trait à 
des recherches savantes et approfondies sur les armoi- 
ries de la ville d'Arras, dont la possession, remontant 
d'une manière cerlaine au 13° siècle, a été confirmée 
par arrêt des commissaires royaux députés au rôle, du 
24 juillet 1699, après la réunion de l’Artois à la France, 
et par lettres patentes du roi Louis XVIII, en 1817. Ce 
travail est complété par diverses copies de pièces authen- 
tiques qui expliquent, de la façon la plus complète, les 
incertitudes que pourrait faire naître l'inspection des 
sceaux variés, employés par les magistrats municipaux, 
et qui n'ont pas toujours reproduit les armoiries réelles 
de la ville. 

Le travail que j'ai eu l'honneur de vous signaler sur 
l'ancien échevinage d'Arras a également, au moins en 
partic, été communiqué à l’Académie qui regrettera, 
très certainement, de n'avoir conservé, dans un procès- 
verbal, qu'une simple trace d'aussi importantes lectu- 
res dont ses Mémoires se seraient si utilement enri- 
chis. 

Ce n'était donc pas tout à fail à la lettre que M. le 
baron de Hauteclocque avait pris le titre de membre 
honoraire, conféré au maire d'Arras, immédiatement 
après son installation, cn 1826. 

D'autres sociétés avaient aussi revendiqué l’honneur 
de le posséder. Il faisait partie notamment, dès 1845, de 
la société instituée pour la conservation des monuments 
historiques de France, devenue depuis la Société fran- 
çaise d'archéologie, ct déjà présidée par l’infatigable 
savant auquel on doit, en grande partie, l'essor du 

48 


— 214 — 


mouvement provincial vers l’étude des documerts et des 
monuments qui nous ont été légués par le passé. J'ai 
nommé M. de Caumont. 

M. de Hauteclocque fit aussi partie de l'Institut des 
provinces, et fut, à ce titre, fréquemment convoqué aux 
divers Congrès scientifiques et archéologiques tenus par 
cet Institut. 

1 prit également une part active aux grandes solen- 
nités littéraires qui accompagnèrent à Arras, en 1853, la 
20° session des Congrès scienlifiques de France, et com- 
muniqua aux délégués, venus de toutes nos provinces à 
ces grandes assises intellectuelles, divers fragments de 
l'important travail mentionné plus haut, sur l’Échevinage 
d'Arras. 

Mais, en général, M. le baron de Hauteclocque ne re- 
cherchait pas plus la publicité orale que celle des jour- 
_ naux et des livres. C’est à l'excès d’une réserve, dont 
tant de motifs auraient pu l'éloigner , qu'il a dû de ne 
pas plus souvent occuper la place éminente qui lui était 
immédiatement acquise, dès qu’il voulait bien sortir de 
sa retraite et de son silence. « 

Tels qu'ils sont, les titres littéraires et scientifiques de 
M. le baron de Hauteclocque lui assurent un rang élevé 
parmi les hommes de dévouement qui ont amassé les 
plus riches matériaux de l'histoire locale. Indépendam- 
ment de tant d'autres motifs qui le signalent à nos 
regrets, nous pouvons donc proclamer qu’il a fait dans 
nos rangs, ct à son titre spécial de membre honoraire, 
un vide que nous ne comblerons pas, et que sa perte est 
et restera pour l’Académie un des deuils les plus légi- 
times qu'elle puisse porter. 


— 215 — 


Et tandis que je rappelle à votre souvenir la vie de ce 
noble et très-éminent confrère, voilà que d’autres tombes 
se creusent, que d'autres vides douloureux se font dans 
nos rangs, et que la mort, de ce pied dédaigneux qui 
frappe impitovablement partout, ravit à nos affections et 
à nos respects ce qu'il est permis d'appeler la meilleure 
et la plus chère partie de nous-mêmes. 

Nous ne pouvons, sans un profond sentiment de tris- 
tesse, envisager ces pertes réitérées, qui nous montrent, 
par des exemples si frappants, la fragilité de tous les 
liens d'ici-bas ct les vanités profondes de ce qui est, sur la 
terre, position, honneur, dignité, savoir, intelligence !.… 
tout, enfin ! 

Ah ! devant ces anéantissements nécessaires et ces 
abaissements de notre orgueil, combien il est con- 
solant d'élever plus haut notre pensée, et de regarder 
d'autres lumières que les clartés toujours voilées et 
toujours incertaines de notre fragile et mortelle raison. 

C'est vers ces régions suprèmes, et au-dessus des 
luttes, des passions, des rivalités où se heurtent quel- 
quefois nos esprits, dans les’ chemins divers où chacun 
de nous cherche, souvent en vain, les vérités d’ici-bas, 
que nous retrouverons, un jour, des confraternités éter- 
nelles : c'est là que la science dont nous poursuivons 
quelques éphémères rayonnements n’aura plus de secrets 
ni de mesure pour nos âmes, définitivement arrivées au 
terme divin de leur voyage |! 


NOTICE BIOGRAPHIQUE 


de 


M. LE COMTE A. D'HÉRICOURT 


Aucien Secrélaire perpéluel de l'Académie d'Arras, 


Par M. LE CuanoIxE E. VAN DRIVAL 


SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA MÊME ACADÉMIE. 


Achmet-Marie de Servins d'Héricourt naquit à Hébe- 
court, commune de Ver, département de la Somme, 1: 
19 août 1819, du légitime mariage de Charles-Francois 
comte de Servins d Héricourt, chevalier de Malte, et de 
Thérèse de Bucy des Wastines. 

La famille de Servins est d’origine méridionale, mais 
fixée dans l'Artois depu:s le milieu du XV* siècle. On la 
trouve remplissant les charges les plus élevées, dès le 
XIIT° siècle, en Sicile ; on la suit combattant en Espagne, 
puis passant cn Artois où elle s'établit définitivement eu 
1430. 

Alliée d'abord aux de Bétencourt, elle compte ensuite 
parmi ses autres alliances la plupart des nobles et histo- 
riques familles de l’Artois : les de Prudhomme, de 


— 271 — 


Créquy, Levasseur, de Baïart, de Morel Tangry, de Cerf, 
de Gosson, de Woordt, Obert, du Rietz de Willerval, de 
Gennevières, Le Sergeant, de Vignacourt, de Marbais, de 
Belvallet, etc., etc. Elle verse souvent son sang pour la 
Patrie, en même temps qu'elle donne à l'Église plusieurs 
de ses enfants, et elle est à juste titre regardée comme 
unc des plus nobles familles de ce pays. La terre d’Hé- 
ricourt appartenait, au moins en partie, à la famille de 
Servins, dès l'an 1470. 

Né le 19 août 1819, comme nous venons de le dire, 
Achmet-Marie de Servins d'Héricourt perdit sa mére en 
novembre 1820, c'est-à-dire à l’âge de 15 mois. [1 avait 
une sœur, née sept ans avant lui, laquelle mourut avant 
sa mére. 

Son pére épousa en secondes noces Caroline Boistel du 
Cardonnois, qui eut toujours pour lui de véritables sen- 
tinents de mère et lui en donna des marques cons- 
tantes. 

La famille vint alors habiter Arras, où Achmet-Marie 
fit sa première communion et reçut la Confirmation, au 
collège de cette ville, dirigé par M. l'abbé Herbet. 

Il continua ses études à Boulogne, sous la direction de 
l'abbé Haffreingue, pour lequel il eut toujours une 
grande vénération et une vive reconnaissance. Puis on 
l'envoya à Paris au collése Stanislas. Burette fut son 
professeur d'histoire, ct il se plaisait à citer le jeune 
d'Héricourt comme un de ses trois élèves actifs ct de 
prédilection. Il le prit même dés lors comme collabora- 
teur et lui fit commencer, à Paris même, et dès ces 
annécs de l'adolescence, toute une série de travaux. 

Rentré à Arras à l'âge de 18 ans, il continua de tra- 


— 2178 — 


vailler, et dès l’an 1839 nous trouvons de lui une His- 
toire de l'abbaye d'Étrun, dans le troisième volume du 
Puits artésien. Il avait aussi publié ailleurs une Vie de 
saint Vindicien, et le vénérable curé de Foucquières y fit 
allusion lorsqu'il bénit, le 22 janvier 1840, le mariage du 
jeune historien de saint Vindicien avec mademoiselle Jo- 
séphine-Valentine d'Oresmieulx, fille d'Augustin, sei- 
gneur de Foucquières, et de Charlotte de Beaulaincourt. 

Il y eut rarement union mieux assortie. Si d’une part 
on admire dans les Servins le courage militaire et le dé- 
vouement sous toutes ses formes, d'autre part on ne 
trouve guères chez les d’Oresmieulx que des religieux 
et des soldats, c’est-à-dire encore le dévouement sous 
ses deux formes les plus vraies. 

En remontant dans les annales de cette noble famille, 
on trouve un d'Oresmieulx combattant vaillamment les 
Sarrasins, et méritant ainsi de joindre à son écu une tête 
de Maure liée d’une toile d'argent. À une époque plus 
rapprochée de nous, en 1630, Alphonse d'Oresmieulx, 
grand prévôt de l’abbaye de Saint-Vaast, puis abbé de 
Faverny, en Bourgogne, meurt en odeur de sainteté. 
L'abbaye de Saint-Bertin, celles de Saint-Vaast et de 
Saint-Éloi, Ja collégiale de Saint-Omer et d’autres éta- 
blissements religieux montrent dans leurs annales ce 
nom aimé des fidèles Artésiens : le Nécrologe de Saint- 
Vaast en cite sept pour sa part. François d'Oresmieulx, 
abbé de Saint-Éloi, était l’un des hommes les plus 
instruits de ce pays. Les Bollandistes ont publié sa vie 
de saint Vindicien, et il a laissé une chronique inédite du 
prieuré d'Aubigny. 

Si cette famille donna à l'Église des religieux et des 


— 279 — 


abbés portant avec distinction la miître et le bâton pas- 
toral, elle donna à l’État des soldats pleins de valeur, et, 
pendant la paix, des administrateurs distingués. Elle 
comptait parmi ses nobles alliances : les de Wailly, du 
Mont-Saint-Éloi, de Hauteclocque, de Wignacourt, d’Au- 
brometz, de Beaulaincourt, etc., etc. 

Souchez fut la résidence des jeunes époux, et dès lors 
on peut dire que le château du Carricul devint le rendez- 
vous habituel de ceux qui, dans la contrée et au loin, 
s'occupaient de travaux archéologiques et historiques. 
Une impulsion pleine de douce énergie, celle du travail 
allié au zèle de la bonne propagande, partit de ce mo- 
deste village, et produisit des effets remarquables et 
nombreux. 

L'air pur de la campagne, le calme parfait d’un séjour 
au milieu d'hommes simples et paisibles, la vue directe 
des œuvres de Dieu et de ses bienfaits, ne sont-ce pas là 
d'excellentes conditions pour le travail intellectuel, bien 
préférables à l’activité fiévreuse et maladive qui se déve- 
loppe dans l'atmosphère des grandes villes? A cette 
existence anormale et peu faite pour la vérité, « il pré- 
férait cette activité saine et robuste qu'entretient l'air 
libre de nos champs, » et plus tard c'est là qu'il voudra 
mourir, « dans cette maison que nous avons tous connue 
» souriante et hospitalière, et où chacun pouvail tou- 
» jours attendre son fraternel accueil (1). » 

C'est à que vint le prendre l’Académie d'Arras, pour 
lui donner le titre d’un de ses membres ordinaires, et 
celle inspiration fut heureuse, car rarement cette Société 


(1) Discours sur la tombe de M. d'Héricourt par M. Pagnoul. 


— 280 — 


rencontra, dans le cours de son histoire aujourd'hui plus 
que séculaire, un membre aussi actif et aussi influent. Il 
fut recu dans la Sociélé le 1°" décembre 1843, et il avait 
. été élu le 14 juillet, n'ayant pas encore 24 ans. 

IL avait activement collaboré à plusieurs recueils, et, 
en dehors de ceux dont il a été parlé plus haut, il avait 
publié les travaux suivants : Notice sur quelques villages 
de l’Artois, dans le Puits artésien, tome v, 1841, 18 pages: 
Extrait du Catalogue raisonné des manuscrits de la Biblic- 
thèque de Bourgogne, ibidem, tome vi, 1842, 10 pages et 
un tableau ; ” 

Articles sur Simon de Hesdin, sur Dom Lepez, sur les 
Notes historiques relatives aux offices et aux officiers du 
conseil provincial d'Artois, dans les archives du Nord de 
la France et du Midi de la Belgique, tome vr de la 
nouvelle série, 1842 ; 

Deux articles de Biographie : Histoire de Jeanne de 
Constantinople, par M. Edward Leglay, 18414, et Chro- 
nique rimée des troubles de Flandre... par le mème, 1842. 

Nous aurons à revenir plus loin sur sa réception à 
l’Académie d'Arras et la part toute exceptionnelle qu'il 
prit à ses travaux. Disons d’abord quelques mots sur deux 
ouvrages réellement considérables qui furent le produit 
de ses études à cette époque de sa vie laborieuse, 
1844-1846. 

Les Siéges d'Arras, histoire des expéditions militaires 
dont cette ville et son territoire ont été le théâtre, tel 
est le titre du premier ouvrage important de celui dont 
nous écrivons la vie. Il forme un volume grand in-8° 
de plus de 400 pages, ct parut chez Topino, à Arras, en 
1844. 


— 281 — 


Après un court aperçu sur les désastres qu Arras a 
essuyés sous les Romains et sous les Barbares, aperçu 
qu'on désirerait un peu plus développé, bien que les 
notes suppléent souvent au texle ; après un tableau des 
ravages des hommes du Nord, de la terreur qu'ils 
inspirérent, des guerres sanglantes de Hugues-Capet 
contre un rival plus puissant que le roi, l’auteur com- 
mence la série des siéges ‘d'Arras par la tentative que 
fit contre cette ville, en 1196, le comte de Flandres 
soutenu du roi d'Angleterre. I] raconte ensuite les luttes 
animées des Armagnacs ct des Bourguignons, à l'époque 
si triste où un roi insensé était ussis sur le trône de la 
France, déchirée par les guerres civiles, luttes qui four- 
nissent de belles pages à son travail. Plus loin il retrace 
le courage avec lequel nos pères marchent à la mort 
pour leur nationalité et leur liberté, lorsque le rusé 
Louis XI vient, sans autre droit que la force, s'emparer 
d'Arras et y fait dresser Îles instruments de supplice. 
Puis, dominant ce sujet, il examine avec calme, il étudie 
avec l’impartialité de l’histoire ce roi si décrié, et il le 
montre digne, malgré beaucoup de ses actes, d'occuper, 
à des points de vue différents et fort séricux, une place 
distinguée dans les ännales de la France. 

La surprise d'Arras en 1492 et les désordres qui en 
furent la suile forment également un chapitre des plus 
intéressants. Puis on woit le Béarnais sous les murs 
d'Arras, la prise de cette ville en 1640 et sa réunion dé- 
finitive à la France. Enfin l’auteur raconte la délivrance 
d'Arras par Turenne. 

Il y a une quantité étonnante de documents dans ce 
livre. Ils sont puisés dans les archives municipales, dans 


— 989 — 


Le 2 


les manuscrits de la Bibliothèque, dans les mémoires 
contemporains et les correspondances : en les lisant 
avec altention on y trouve une foule de notions histo- 
riques du plus haut intérêt ct sur un grand nombre de 
sujets sc rapportant toujours à l’histoire d’Arras ou des 
environs. Les notes, pour ainsi dise perpéluelles, qui 
accompagnent toutes les pages du livre, les pièces justi- 
ficatives qui le terminent, forment un véritable trésor 
d’érudition locale, dans lequel il y a considérablement à 
puiser. Ce livre est donc un bon travail, d’une lecture 
attrayante et fort instructive : c'est un des meilleurs ou- 
vrages, sinon le meilleur, de l’auteur. 

Le Manuel de l'histoire de France, en deux volumes 
in-8°, ensemble de 1300 pages, fut publié par M. d'Héri- 
court immédiatement après les siéges d'Arras, c’est-à-dire 
en 1844 et 1846, chez Roret, rue Hautefeuille, à Paris. 

On sait avec quel soin ont été faits la plupart des 
Manuels Roret, et combien ils renferment de notions 
justes et utiles. Le Manuel de l'histoire de France, bien 
que dans un autre format et aussi conçu dans un sens un 
peu différent, est de nature à atlcindre le même but. 
Il met en œuvre, au profit de tous, une série considé- 
rable de lectures que tous ne peuvent pas faire : il 
donne, avec un grand amour de la vérité et une sincérité 
parfaite, sans aucun esprit de part, le récit le plus exact 
possible des faits qui composent cette longue ct difficile 
histoire, dans laquelle la partie moderne a l'avantage du 
développement, puisque le premier volume va de l’ori- 
gine à Louis XIV, tandis que le second va de Louis XIV 
à l'an 1846, soit environ 14 siècles d’un côté et 2 de 
l'autre. 


— 283 — 


Fidèle à sa métho‘e de toujours envisager un sujet 
dans toute son étendue naturelle, l’auteur ne commence 
pas son histoire à Clovis ou Pharamond, mais bien aux 
premiers essais de la Gaule voulant recouvrer son indé- 
pendance, ct il a même préalablement donné deux cha- 
pitres sur l'ancienne Gaule, avant César et sous les 
premicrs empereurs. Ses divisions, pour la suite du 
travail, sont naturelles et conformes aux faits tels qu'ils 
sc sont produits. 

Des tableaux et des revues d'ensemble viennent com- 
pléter le récit ct fixer les idées en aidant la mémoire. 
Cet ouvrage remplit bien son but : instruire ceux qui ne 
savent pas, offrir un Memento à ceux qui ont déjà 
étudié. | 

Les travaux des Thierry, Guizot, Villemain, Thiers, 
Le Bas et des autres écrivains francais modernes sont 
mis sasement à profit dans cette histoire, et les chroni- 
queurs contemporains des événements ont souvent été 
consultés directement, ce qui permet à l'auteur de ne 
pas toujours suivre ces mêmes écrivains. [Il consulte éga- 
Jement avec impartialité les écrivains belges, de Reiffen- 
berg, Gachard, Schayes, WarkϾnig, pour les rapports 
de la France avec la Flandre, les écrivains anglais, alle- 
mands, portugais, cte., pour les relations gucrrières de 
la France avec l'Angleterre, l'Empire germanique, l’Au- 
triche, l'Espagne, cte. Partout brille jusqu'à l'évidence 
l'esprit de sincère impartialité et d'amour de la vérité 
qui a toujours distingué l’auteur. 

Jus'u'ici nous n'avons vu dans le jeune comte d’Hé- 
ricourt (il avait hérité ce titre à la mort de son pére, en 
1843), nous n'avons, dis-je, vu dans le comte d’Héricourt 


— 284 — 


que l'historien, il est temps de le présenter comme ar- 
chéologue, et de dire la part considérable prise par lui à 
ce mouvement si grand qui a distingué notre contrée, 
depuis 1843 jusqu'à nos jours. 

C'est en cffet en 1843 que furent fondées dans chaque 
arrondissement du Pas-de-Calais des commissions spé- 
ciales pour la conservation des monuments historiques, 
ct dès 1841, dans sa Notice sur quelques villages de 
l'Artois, le comte d'Héricourt avait indiqué les idées qui 
devaient présider aux travaux de ces commissions. et 
‘dans son discours de réception à l'Académie, il en avait 
esquissé le plan. 

Bien vite ces commissions, dont nous avions déjà 
l'honneur de faire partie, furent remplacées par une 
commission unique ct centrale, et le comte d'Héricourt 
fut placé sur la première liste de cette Société, liste an- 
nexée à l'arrêlé du 3 mars 1846, pris par M. Desmous- 
seaux de Givré. Dès la première réunion, le 24 juillet 
1846, il était élu membre du comité, en compagnie de 
MM. Harbaville, Godin, Parentv, Grandguillaume, Grignv 
et Terninck. 

Il fit, dès l'année suivartc, une série de communi- 
cations, sur Arras, Ablain-Saint-Nazaire, Givenchv-en- 
Gohelle, le beffroi de Béthune. Plus tard, il s'occupa des 
tours de Saint-Eloi, puis il fit un travail sur les tours 
romancs de Souchez, d'Aix et de Vimy. Il donna ensuite 
une nolice sur l'hôtel d'Artois, à Paris, sujet sur lequel 
il revint plusieurs fois depuis lors, et qui est en effet du 
plus grand intérêt. [l avait aussi parlé des caves si 
curieuses d'Arras el pris part aux fouilles diverses faites 
sous le sol de la Cité et qui ont amené de si beaux 


— 285 — 


résultats. Les pierres tombales de l'ancienne église des 
Carmes lui fournirent encore un sujet d'étude, ainsi que 
les vases gallo-romains trouvés à Souchez. Il signalait 
en même temps à la commission la savante édition des 
chroniques de Froissart, par M. Kervyn de Lettenhove, 
avec qui il avait une très-intéressante correspondance, 
dont nous parlerons plus loin. Enfin, il s'occupait de 
l'église de Béthune, et il terminait ses communications 
à la commission par sa notice si complète et si impar- 
tiale sur le docteur Danvin. 

C'est à dessein que nous avons omis un grand nombre 
de communications faites par le comte d’Héricourt à la 
Commission départementale des monuments historiques. 
En somme, comme notices imprimées, sa part de colla- 
boration n'est pas considérable. Mais là n'était pas le 
vrai caractère de sa collaboration très-réelle et très- 
aclive, pour ne pas dire continuclle. Parcourez les volu- 
mes des Bulletins de la commission, lisez les procès- 
verbaux des séances, dcpuis 1846 jusqu'à 1864, époque 
à laquelle il habitait plutôt Paris que l’Artois, je ne crois 
pas que vous trouviez une séance où le comte d'Héricourt 
ne soit pas présent et ne fasse pas une communication 
verbale. 

Je ne crois pas exagérer en disant que, dans la Com- 
mission des monuments, le comte d'Héricourt était 
l'homme zélé, ardent, de la Société, l’homme au feu 
sacré, qui incitait au travail, mettait tout le monde 
en action, payant de sa personne quand il le fal- 
Jait, el seïfaçant devant ses collègues avec la cour- 
toisie la plus parfaite, et la plus sincère abnégation. Ces 
hommes qui sont toujours à l’œuvre, qui n'oublient 


— 286 — 


jamais le but, sont dans les Sociétés les hommes utiles, 
les agents principaux, les foyers de l’action, même 
quand l'action est produite par d’autres, sous leur 
inspiration. 

Le comte d’Héricourt apportait encore à la Société un 
autre genre de collaboration efficace. Alors nous faisions 
souvent des excursions et presque des voyages. Nous 
explorions ensemble les environs, nous allions parfois 
fort loin visiter de nos yeux et toucher de nos mains 
les découvertes signalées à notre attention. Toujours ou 
presque toujours le comte d’'Héricourt était de ces 
expéditions. Souvent mème nous en faisions de parti- 
culières, dont nous aimions à ren.lre compte ensuite à 
nos collègues, toujours reconnaissants de cette attention. 
Car, notre Société archéologique du Pas - de - Calais, 
pourquoi ne le dirions-nous pas? était citée avec raison 
comme ane compagnie où à tou ours régné l'union la 
plus parfaite. On se réjouissait sincérement et sans 
arrière-pensée des succès les uns «des autres, ct à cause 
de cela on a imprimé une bonne direction aux idées du 
pays et on à fait beaucoup de bien. Un mauvais plaisant 
nous avait, à cette occasion, donné le surnom de Société 
d’admiration mutuelle, et nous avons été les premiers à 
propager ce mot dont nous nous sommes honorés très- 
fort. Avec MM. Harbaville et d'Héxicourt, pour ne citer 
que ceux qui ne sont plus, c'était plaisir de travailler, 
de discuter, de chercher la vérité historique ou artis- 
tique, sans préoccupation comme sans prétention. 

Nous avons vu plus haut M. d'Héricourt recu membre 
de l’Académie d'Arras à l'âge de 24 ans: vovons-le dans 
celle autre carrière de dévouement dépenser son activité 


— 287 — 


et son zèle ct rendre des services éminents à notre ville 
d'Arras. 

Ce titre de membre d'une Société, qui eut du renom 
dans le siècle dernier et entretint le goût dutravail chez 
un certain nombre d'hommes de valeur, ne fut pas pour 
lui un simple titre, et cette charge ne fut pus considérée 
par lui comme une sinécure. Aussi, dès le 4 juin 1846, 
la Société lui donnait-elle une marque de confiance et 
d'estime toute spéciale en lui confiant les fonctions de 
Secrétaire-adjoint. Elle préludait ainsi à l'honneur plus 
grand encore qu'elle lui ferait quatorze ans plus tard en lui 
donnant les mêmes fonclions à titre principal ct à perpé- 
tuité. 

Immédiatement, au reste, le nouveau Secrétaire-ailjoint 
s'était mis à l'œuvroets’étaitscrvide sa charge pourimpri- 
mer peu à peu à la Société une direction utile aux lettres et 
aux sciences. Intimément lié avec plusieurs travailleurs 
de cette époque de vie intellectuelle, il avait réveillé le 
goût pour les études, pour les communications sérieuses, 
et celles-ci firent bicntôt disparaitre les vaines discus- 
sions sur le règlement et parfois même sur la politique, 
auxquelles on s’amusait beaucoup trop. Il suffit de voir 
les volumes des Mémoires de l’Académie à cette époque 
pour se convaincre de la réalité de cette action. On en 
est encore bien plus persuadé quand on lit la longue 
suite des procès-verbaux des séances. Ils reprennent en 
effet l'importance des plus beaux jours de la Société, ils 
sont développés, rédigés avec soin, et montrent chaque 
jour une ardcur de travail de plus en plus grande chez 
les membres qui assislaient aux séances. 

Un Uravail des plus utiles ouvre la série des commu- 


— 288 — 


nications du conte d'’Héricourt insérées dans les 
Mémoires de l’Académie : c’est un rapport sur les 
archives de l’ancienne Académie d'Arras. 

L'ancienne Académie était très riche en manuscrits et 
en livres imprimés : ce qui lui restait en 1844, époque 
de la révision faite par M. d'Héricourt, était relativement 
bien peu considérable ; pourquoi faut-il constater que 
depuis lors ce dépôt s’est encore a:oindri ? Disons pour- 
tant que cet inventaire sommaire, mais parfaitement 
clair et instructif, a déjà servi à fuire rentrer au bercail 
bon nombre de pièces égarées : 1l sert à l’archiviste 
actuel pour reconstituer un travail d'ensemble et relier 
le présent au passé. 

Ce travail eut d'ailleurs un autr: résultat, et celui-là 
fut immédiat. Il fil connaitre uu: excellente vie de 
François Richardot, évêque d'Arras, et celte vie fut 
publiée en 51 pages in-8°, dans le volume des Mémoires 
qui contient le rapport précité. Elle à pour auteur Dom 
Berthod, et fut envoyé à l’Académie d'Arras en 1779. 

Dans le volume suivant, M. d'iléricourt inaugure la 
longuc liste des rapports qu'il fera sur les travaux de 
l’Académie, et dès lors il s'acquitte de celle tâche déli- 
_cate avec l’urbanité et le tac que tous lui reconnaitront. 
Un rapport semblable se trouve dans le volume qui suit 
immédiatement celui que nous verons de signaler. 

Dans ce même volume de 1851, 25° de la collection, 
on trouve la première partie d’un travail considérable 
qui en aura quatre, (la dernière non encore imprimée), 
et qui traite d'un sujet des plus intéressants, l'imprimerie 
à Arras. 

Le titre de cet ouvrage, fait en collaboration avec 


— 989 — 


M. Crron est : Recherches sur les livres onprümeés & Arras 
depuis lorigine de l'imprimerie dans cette ville jusqu'à 
nos j'urs.La premiere partie contient 133 pages, la 
seconde 13%, ct la troisième 72, Cest done un ensemble 
de 339 pages, dans lesquelles tout est nouveau, et d'ordi- 
paire fort intéressant. [va là une mine véritable de 
documents sur l'histoire locale et Pindication précise de 
sources nombreuses à consulter, avec bien des citalions 
et extraits. Malheureusement l'ordre fait défaut, et les 
nomenclatures recomimencent à chaque brochure nou- 
velle. [ était difficile de faire autrement, et dans ce 
wenre de travaux onu est jamais complet Les trouvailles 
suceédent aux trouvailles, précisément prurec qu'on à 
publié 16s premières, on est réduit à enregistrer les 
secondes et celles qui suivent à mesure qu'elles se pré- 
sentent. serait à désirer qu'on publ la pruitie demeuré 

inédite, en v joignant une bonne able, difficile à fure 

mais qui faciliterait singulicrement les recherches. Quane 
on saura que l'imprimerie à commencé à Arras en 1528 
au plus tard, qu'elle à été fort active, et qu'elle s esl 
distinguée par des édilions soignées d'onvraues souvent 
fort importants, on se fera une idée de la difficulté 
inhérente à une telle entreprise, etde linportanec réelle 
qu'elle revêt. Les recherches sur les Hivres imprimés à 
Arras pourraient done, avec uilté pour tons, être conti- 
nuëécs, revues, remises en ordre, résumés, el ce serail 
un service à rendre, non-seulement à ceux qui s'occu- 
peut des choses de FArtois, mais eucore à bien d'autres 
classes d'écritins où d'hommes siudieux, car ces livres 
embrassent toutes les matières, depuis là théolouie et la 
ituraie Jusqiuaux possies fusitives et aux almanaehs. 

19 


— 290 — 


Disons, pour être complet, que la première partie de 
ces recherches parut en 1851, la seconde en 1853 et la 
troisième cu 1855. 

La date de 1853 nous impose l'obligation de trailer un 
autre sujet, car cetle date est celle du congrès scienti- 
fique, 20° session, tenue à Arras, et tout le monde sait 
que le comte d'Héricourt fut l'âme de ce congrès. 

Non-seulement il mit le plus grand soin dans la form:- 
tion des commissions chargées d'élaborer le programme, 
réellement remarquable et fort complet, de cette session. 
il déploya aussi la plus grande activité pour atürer à 
Arras bien des notabilités scientifiques, et 1! réussit. Déjà 
ses relations étaient nombreuses : elles le furent bien 
davantage, et une correspondance des plus intéressantes 
nous a conservé le vivant souvenir de cette époque et 
des années qui suivirent. 

Nous ne pouvons citer toutes les lettres dont elle se 
compose, mais qu'il nous soit permis de glaner un peu 
dans cette riche moisson. 

C'est le baron de Stassart qui lui écrit de Bruxelles à 
la date du 3 avril 1853 : 


« Monsicur le comte et trés-aimable confrère, 


» M°° la comtesse de Lalaing m a remis pour vous un 
volume que vous recevrez en même temps que celte 
lettre. J'y joins deux exemplaires de mes dernières 
fables ; vous voudrez bien en garder un et faire parvenir 
l'autre à l'Académie d'Arras. Voici la belle saison. Xe 
viendrez-vous pas occuper bientôt votre cellule à l'hcr- 
mitage du quartier Léopold ? L'hermite y passera le 


— 291 — 


mois d'avril, de mai et de juin; il ne partira pour l’Au- 
triche que le 9 juillet. Il compte bien ètre de retour vers 
le 20 août, afin d'arriver fort exactement dans la bonne 
ville d'Arras, pour l'ouverture du Congrès, dont le 
saccés nous est garanti par le zèle et cs talents qui pré- 
sident à son organisation. » 


Et l'aimable baron tint parole, et il fut un des plus 
brillants ornements de notre beau Congrés. 

Un an plus tard il écrivait le billet suivant, fleur suave 
que nous cucillons au milicu de tout un parterre où il 
nvaquà prendre sans choisir : 

« Je viens de visiter Bordeaux ct les départements de 
l'Ouest que je ne connaissais pas encore. J'ai fait un pèle- 
rinage au château de La Brède, j'en ai fait un aux Rochers 
en l'honneur de M° de Sévigné. Je retourne en Bel- 
gique, mais je fais une halte dans la bonne ville d'Arras, 
pour y voir l'aimable, l'excellent Secrétaire du Congrès. 
Je me propose de passer ici la journée de demain, et si 
vous ne venez pas en ville, un mot de vous, et je fais 
une course jusqu à votre paradis terrestre. 

» Je me suis avisé de réunir dans un énorme volume 
de 1100 pages tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour. Un 
exemplaire sera joint à cette lettre, et l'autre que je 
vous prie de remettre de ma part à l'Académie d’Arras 
restera déposé à votre hôtel. » 


Un autre écrivain du plus grand mérite, depuis mi- 
uistre du roi des Belwes, M. Kervyn de Lettenhove, qui 
vint aussi au Congrès d'Arras, à entretenu avec le conte 
d'Héricourt une correspondance active, dans laquelle il 
veut bien nous permettre de puiser. 


—_ 999 — 


Citons d'abord cette lettre, qui est loin d'être Là pri- 
mière en dite, puisqu'elle est du 5 août 1858, mais qui 
est cerlaincment la premicre en nnportance, et montre 
à quel haut degré d'estime un homme de R valeur de 
M. Kervyn de Lcttenhoye tenait le comte d'Héricourt : 


« Permellez-moi, mon cher co:léeue, de me rappeler 
à votre souvenir et de renouer des relations à peine ir- 
terrompues. C'est à votre oblscanec que j'ai recours 
pour obtenir quelques éclaireissements que, mieux qu! 
personne, vous pouvez me donner. 

» M. Aucustin Thierry, d'illustre mémoire, m'avait 
demandé, peu avant sa mort, des renseignements sur 
ccrtains détails de la biographie de saint Thomas de 
Cantorbhérv, qu'il se proposait de rendre plus vraie, sans 
la rendre moins éloquente. M. Augustin Thierry, ea 
vicilissant, avait vu s'étendre autour de lui, en dehors 
des passions ct des préjugés, l'horizon calme ct screta 
de la vérilé historique. Plus sa science avait d'autorite. 
plus elle était tenue à Pimpartialité. 

» Ces jours-ci, M. Amédée Thicrrv, en m apprenant 
qu'il alkut publier Le dernier travail de révision ten'é 
par son frérs, ma rappelé ces questions à éclairer. à 
approfondir sur des points spéciaux. [me etait eutre 
autres celle de lorigine de Thomas Pccket, dont on à 
fait successivement un normand et un saxon. N'aie pas 
lu dans les meilleurs ouvrages sur PArtois, notamment 
dans les vôtres, Monsieur, que saint Thomas Boekel étit 
né à Aire où à Béthune? Je serais assez porté à n.€ 
laisser entrainer par d'autres induclions vers celle opi- 
nion, mais je licudrais beaucoup à savoir quelles en sont 
les bases anciennes, authentiques et respeetables, et Si 


008 


les dépôts d'archives que vous avez bien voulu me citer 
come fort précieux, renferment quelques documents 
sur Becket el sa famille. » 


Passant à un autre ordre d'idées et remerciant le 
comte d'Héricourt d'un brochure qu'il recoit au mo- 
ment où il écrit, M. Kervvyn de Lettenhove ajoute : 

« Cette Pois encore, les Icttres et l'agriculture s'asso- 
cient pour réunir l'agréable et lutile. Dans notre siécle 
où les ambitions sont si inpatientes, il est bon de s'ef- 
forcer d'allacher de plus en plus les hommes au sillon 
fécondé par les sueurs paternelles. La science a mille 
devoirs patriotiques à remplir, et celuidà n'est pas le 
moins important. » 


Dans celle méme année, nous trouvons une autre lettre 
relative à saint Thomas de Cantorbérv, et il v est tou- 
jours question de la même orisine à rechercher, pour ui 
où pour son pére. L'auteur de la lettre sait que le comte 
d'Héricourt va au TFréport pour sa santé, et il dit à ce 
sujet : 

« Jai fait moi-meme une excursion ces jours-e1 dans 
les Ardennes. 

» Que faut-il conclure de ce que j'ai vu? Que les sites 
les plus déserts, Iles plus sauvages, nous paraissent les 
plus beaux, ©l aussi que c'est dans la solitude que 
l'homme est reste le plus hospitalier, le plus désinti- 
ressé : ile nature, mäles vertus. Là où l'homme civi- 
sé à aplani le rocher, il s'est fait Tui-méme plus petit : 
il a cherehé à rabaisser Et pature à sa taille. Ne semble- 
t-il pas que l'aspect des srands horizons élève l'esprit de 
l'homme vers l'énergie et le dévouement en 1e détachant 


— 294 — 


du passé pour le porter vers l'avenir? Il y a plus d'un 
rapport entre le caractère du pasteur des montagnes et 
celui de l'habitant des bords de la mer. » 


Beaucoup d'autres lettres du même auteur parlent de 
ses nombreux et importants travaux, notamment des 
éditions de Froissart et de Chastelain, des lettres de 
Philippe de Commines, et demandent au comte d'Héri- 
court des renseignements ou remercient de documents 
fournis par lui. Elles sont très-inléressantes comme his- 
toire littéraire, mais il est impossible de les insérer 
toutes ici, car elles forment un véritable recueil, allant 
de 1852 à 1866. Donnons encore cependant quelques 
extraits. 

« J'espére que vous continuez à imprimer la mème 
activité à vos travaux et que les chaleurs de la canicule 
sont impuissantes à les interrompre, car elles ne péné- 
trent point sous les frais ombrages de Souchez. Pour 
moi, je viens d'achever ma 2° édition, et la poste vous 
aura sans doute déjà porté mon 4° volume... » {Le 13 
août.) 

« J'ai à vous remercier de votre intéressant volume 
sur Arras. Îl na qu'un défaut. Au licu de dispenser le 
lecteur de toute recherche individuelle, il lui inspire le 
désir de parcourir lui-même vos rues pleines de tant de 
souvenirs.C'est du moins l'impressior que j ai éprouvée. 
Il est vrai que je me souviens de vous y avoir cu pour 
guide, et on ne saurait en trouver de meilleur... » 
(1858, 6 mars.) 

« Il est un point sur lequel il vous sera aisé, je pré- 
sume, de me donner des éclaircissements que j'aurais 


— 295 — 


srand'peine à recueillir moi-même. Toutes les fois que 
je relis les admirables enseignements de saint Louis à 
Agnés de Bourgogne, que j'ai retrouvés à la Bibliothèque 
de Bruxelles, j'éprouve le désir de rechercher comment 
ils ont pu se perdre en France et se conserver parmi les 
manuscrits des ducs de Bourgogne. Je comprends bien 
que, lors de l'invasion anglaise sous Charles VI, le ma- 
nuscrit original à pu s’égarer dans les bagages des vain- 
queurs, mais je voudrais savoir par vous, mon cher 
collègue, comment le texte de ces enseignements est 
arrivé aux sires de Flers. En cffct le manuscrit que j'ai 
eu sous les veux a appartenu à Alexandre de Flers, 
seigneur d’'Hayetie, natif d'Arras, qui épousa Madeleine 
de la Fortrie. Celui-ci l'avait recu d’un sire de Flers (pas 
de prénom) qui a inscrit son nom sur le manuscrit, et 
l'écriture est du XV° siècle. Y eut-il quelque sire de Flers 
attaché au service de Charles V ou à celui de Jean-sans- 
Peur ? Que sait-on des sires de Flers de 1415 à 1450 ? 
Pour moi j'avoue bien humblement que j'ai négligé dans 
mes notcs les sires de Flers, et je n'ai à Saint-Michel 
aucun livre où Je puisse les retrouver au XV° siècle. 

» Je joins à cette lettre deux notices. Vous approuverez 
sans doutc les conclusions de la seconde, car elle n’est 
que l'écho de ce sentiment général d'horreur qui s’est 
élevé contre les cruautés d’un inflexible islamisme. I] 
est vrai qu'en ce moment les Apennins font un peu 
oublier le Liban. » (24 sept. 1860.) 

« Au milieu de la vice brillante et occupée de Paris, vous 
avez eu, non-sculement Îc loisir de consulter le bulletin 
électoral de la Flandre orientale, mais aussi l'extrême 
obligeance de féliciter sur son élection l’un des candidats 


— 296 — 


qui avaient eu à lutter contre la pression et les intrigues 
des elubs radicaux el maronniques. Je ne saurais vous 
dire combien je vous en suis reconnaissant, et votre lettre 
m'a fait oublier les fatigues et les ennuis de la lutte à 
peine achevée. Elle me rappelle d’ailleurs à ce culte des 
lettres, à ecs études séricuses dont rien ne pourra me 
délacher, car je leur dois de précisuses svmpathies ct 
des amitiés qui m'honorent. » 


(SAINT-MICHEL. = 18 juin 


[l faut nous,arrèter, car il n°v aurait pas de motif pour 
ne pasinsérer en enlicr eclle correspondance charmante. 
Qu'il nous suffise de dire que M. Kervvn de Ecttenhowe 
suit le comte d'Héricourt à Arras, à Paris, en Savoic, et 
que parlout Is comte d'Héricourt collabore avec lui à ces 
magnifiques publications, l'honneur de la studicuse 
Belsique. Partout ausst il Put prodigue l'expression des 
sentiments d'une amitié vraie et profonde, et toujours 
celte expression est d'une délicatesse remarquable. 

Le comte d'Héricourt eut avec bien d'autres person- 
naucs des correspondances qu'il nous serait facile de 
reproduire, el le Congres d'Arras fut pour beaucoup dans 
l'origine ou l'activité de ces relations : nous pensons que 
les citalions que inous venons de faire donneront nne 
idée sulfisante du caractère à la fois utile et aimable de 
ces relalions et feront juger de leur importance, Test 
temps d'ailleurs de revenir au Congres d'Arras, dont 
nous nous sommes un peu éloignés. 

Préparé avec le plus grand soin el un zèle plein d'in- 
telligence, le Congrés d'Arras fut un des plus remarqua- 


00 


bles de :la série de ces Congrès ouverte en 1833 et qui 
se continue toujours. Les adhérents furent nombreux, 
choisis, assidus aux séances, prenant part aux discus- 
sions, qui ne languirent jamais. Les sciences étaient 
représentées ct étudiées en mème temps que les arts, 
l'archéologie et l'histoire. On n'a qu'à lire le programme 
pour avoir l'idée de l'importance et de a variété des 
questions, et dans les deux volumes in-8° qui reprodui- 
sent ces séances pleines de vie on trouve plusieurs de ces 
questions parfaitement élucidées. 

Mais aussi, quelle activité ne fallut-il pas chez le 
comte d'Héricourt pour diriger cette œuvre difficile ! 1 
travaillait tout le jour, écrivait, recevait, parlait, répon- 
dait à tout. La nuit, il travaillait encore, rédigeant un 
petit journal des séances de la journée, qu'on était fort 
aise de lire Le matin, sans se douter de la fatigue énorme 
qu'il causait à son auteur. Et puis il + avait les exeur- 
sions scicntfiques et archéologiques, les détails de toute 
une vaste organisation à surveiller, les ques'ions inat- 
tendues à résoudre ou à diriger prudemment, les prin- 
cipaux membres du Congrès à recevoir avec ectte noble 
et franche hospilalité arlésienne, qui fut alors constatée 
par d'élégantes improvisalions en vers ct en prose ct 
même par de charmants dessins. 

Mgr Parists assista à ce Congrès, comme plus tard aux 
assises sctentifiques, et il + fit un discours plein de ces 
hautes pensées qui lui étaient familières, lorsqu'il s'occu- 
pait des grandes questions intellectuelles ou des besoins 
sénéraux de l'Eglise. 

L'Académie d'Arras tint une séance publique dans la 
salle de réunion du Consrés, et cette séance du soir vit 


— 298 — 


une assistance tellement nombreuse que la circulation fut 
longtemps impossible dans la salle même et aux abords 
immédiats. 

En somme le Congrès eut pour la ville d'Arras et pour 
la contrée les meilleurs résultats. Il activa de plus en 
plus l'ardeur pour l'étude, déjà considérable dans ce 
pays, ct il entretint, pour quelque temps encore, le feu 
sacré. C'est au comte d'Héricourt qu’Arras est redevable 
de ces résultats, et c'est justice de le proclamer ici. 

Il est juste aussi de dire que tout Arras fut dans la 
joie, lorsque, bien peu de temps aprés, le comte d'Héri- 
court fut décoré de la croix de chevalier de la Légion 
d'honneur. Ge n'était pas seulement pour ses travaux 
historiques ct son activité scientifique ct httéraire que 
celte distinction Ini était remise, c'était aussi pour un 
autre genre de services rendus à ses concitoyens. 

En effet le comte d'Héricourt n'était pas seulement 
un csprit distingué, il était encorc ct surtout un noble 
cœur. 

On l'avait vu, à Souehez, pendant le choléra, paver de 
sa personne sans hésilation, sans calcul, et avec une 
constance soutenue et admirée. On l'avait vu, dans Îles 
malheurs publics et privés, venir en aide à tous et à 
chacun. Dans les incendies, par exemple, 1l se mettait à 
la tète des hommes actifs de sa commune, s’exposant à 
des dangers réels, dont nous avons retrouvé la peinture 
énergique, à côté d'expression de vive reconnaissance, 
dans maints procès-verbaux conservés avec affection 
parce qu'ils témoignent de l'affection de ses adminis- 
tres. 

Il était maire de sa commmnne, et il prenait ce Uitre au 


— 299 — 


sérieux, dans toute son extension, avec toutes ses consé- 
quences. À toute heure du jour on pouvait venir le 
trouver, jamais on ne le dérangeait, jamais on ne saisis- 
sait chez lui de mouvement d’impatience, même quand 
il était au milieu de ses chères études, et toujours on 
était sûr d’être écouté avec attention et intérêt. Ilnest 
peut-être pas inutile d'ajouter que, chez lui, ce n'était 
pas de l'intérêt tout platonique, mais la démarche active, 
renouvelée et ins'ante au besoin, suivait de près l'exa- 
men de l'affaire ou le conseil. 

A la lettre, il dépensait son temps, il se dépensait 
lui-même pour le bien de ses administrés, dont il s'était 
fait le serviteur. Leurs intérèls devenaient ses intérêts : 
il prenait de leurs affaires un soin extrème, ct les cor- 
respondances quotidiennes qui avaient pour but d'obtenir 
pour eux aide, justice, protection, faveurs, absorbaient 
une partie notable de ses journées ct nécessitaient l’em- 
ploi d'un ou plusieurs secrétaires. Il était en outre le 
conseil des administrateurs des localités environnantes, 
ct dans les grandes occasions et dans les petites : il 
était, sous ce rapport encore, l'homme de son pays et de 
toute une notable circonscription, gentis homo, s’il nous 
est permis d'expliquer ainsi, d'une manière douteuse 
peut-être, le mot de gentilhomme. 

Il étendait d'ailleurs le cercle de son action lorsqu il 
espérait un bien réel. C'est ainsi que la ville d'Arras lui 
doit encore une institution utile, qu'il créa en 1855 ct 
qu'il dirigea jusqu'en 1861, la Société de secours mu- 
tuels. Il cut à lutter beaucoup pour établir cette Société. 
à laquelle 1l communiqua un excellent esprit en même 
temps quil lui donna une bonne organisation. Si aujour- 


— 300 — 


d'hui cette œuvre est prospère, c'est grâce à ses persé- 
vérants efforts. 

C'est dans la mène pensés d'utilité et de services à 
rendre aux populations qui l'entouraient, que le comte 
d'Héricourt prit une part si grande à tous les travaux de 
la Sociéte. «d'agriculture, dont il fut le secretaire plein 
d'une activité qui jamais ne se démentit. Pour lui c'était 
encore une forme nouvelle de dévouement. Il s occupait 
de tous les détails, allait à toutes les réunions, suivait 
toutes les applications pratiques, souveut peu agréables, 
en. même temps qu'il discutait les théories dans les 
séances et dans les journaux spéciaux, où son avis était 
trés-recherché. I fit ainsi un bien immense, et 1l est 
juste et consolant de dire que ses services nombreux 
sous ce rapport ne lui ont pas fait d'ingrats. 

On vit l'expression ardente de Là reconnaissance se 
faire jour lors de ses funérailles, et tout le monde ap- 
plaudir aux paroles émues de M. Pasnoul, son digne sue- 
cesseur. « On peut constater, ajoutait M. Pagnoul en 
» cette circonstance, on peut constater dans les comptes- 
» rendus si intéressants quil publiait chaque annce, la 
» marche ascendante de notre association durant celle 
» époque, et les nombreux travaux auxquels 11 prèta 
» toujours le concours le plus intellisent.... C'est qu'il 
» aimait l'agriculture : il aimait aussi les agriculteurs, au 
» milieu desquels il état toujours heureux de se re- 
» trouver. — Et quand, en 1866, sa santé l'obligca à 
» abandonner ses fonctions actives, il acecpta le titre de 
» secrélaire honoraire. Cependant il ne resta pas étranger 
» à nos travaux, ct on Jui doit même, depuis celle 
» époque, plusieurs communications insérées dans nos 


— 301 — 


» bulletins, et surtout une notice nécrologique impor- 
» fante sur son vénéré collègue, M. le baron d'Herlin- 
» court, avec qui son noin demeurera uni dans l'histoire 
» de notre Société. » 

Il collaborait d'ailleurs à une foule de recucils et de 
publicalions, pirio ques où revêtant un autre caractère. 
Voici la liste, ass irément incomplète, de ces ouvrages 
où souvent se trouve son nom : Encyclopédie catholique, 
Encyclopédie moderne, Archives du nord de la France et 
du midi de la Belgisue, Billetin du bibliophile bolye, Revue 
nobiliuire, Puits art’sien, Revue de l'instruction publique, 
Musée des funilles, Congrès archéologiques, scientifiques, 
de l'Institut des provinces, Journal de l'agriculture pro- 
gressive, Seciélé de l'histoire de l'rance, l'Académie natio- 
nale, ete., ete, N'donnait en outre des articles à plusieurs 
journaux du pays : le Courrier du Pas-de-Calais, en re- 
cevait à peu près lous les jours. 

Nous trouvons dans le Bulleun du Bibliophile belge 
une série intéressante de travaux dont nous avons déjà 
donné quelques tres : mais 16 plus important est celui 
qui à trail aux Troubles d'Arras : 1577-1578. Le tome 
second de ces documents inédits sur les troubles d'Arras, 
par Pontus Paven, Nicolas Ldé et autres, a seul été 
publié, en 1850, 15? pages granit in-8”. Le tome premier 
a été imprimé plus lard tout entier, mais Je ne sais par 
quelle mésaventure 1 n'a pas été tiré, et je n'en ai 
trouvé jusqu'iei que deux exemplaires, cn épreuves, l'un 
dans la bibliotheque de l'auteur, et l'autre qu'il m'a 
donné. C'est la relation des Troubles d'Arras par Walle- 
rand Obert, 152 pages grand in-8°, même impression 
que l'autre et mêmes conditions de format, papier, ete. 


— 302 — 


Il serait bien à désirer qu'on réunit ces deux parties d'un 
ensemble de documents très-imporiants et très-instructifs 
pour l'histoire de notre ville d'Arras. Il serait aussi à 
désirer qu'on formât cn collection o1 en nouvelle édition 
tout ce que ie comte d'Héricourt a écrit de spécial sur la 
ville d'Arras : on serait étonné de l'abondance des docu- 
ments qui se trouvent dans ces publications, volumes, 
plaquettes, feuilles séparées, dont l'ensemble est fort 
considérable, mais extrêmement di ficile à réunir. 

Ainsi, pour citer maintenant un dernier ouvrage de 
l’auteur sur ce sujet, les rues d'Arrus, fait en collabora- 
tion avec M. Godin, cet ouvrage e1 deux volumes in-8° 
renferme : une Histoire de la ville d'Arras, des Notices 
sur l’abbaye d Etrun, les Dames du Saint-Sacrement, les 
Archers, le Collège d'Arras, l'Asaye d'Anchin, les 
Birgittines, la Providence, l'Abbaye de Cercamp, le Cha- 
pilre noble d'Avesnes, l'Hôtel-Dieu, es Dominicains, Va 
Confrérie des Bouchers, les Capucins, les Casernes, l'Abbaye 
d'Hénin, le Chapitre d'Arras, la Citadelle, les Poètes arté- 
siens, les États d'Artois, l’Académ'e d'Arras, l'École de 
médecine, la Gouvernance, les Car:nes, l'Hôtel des mon- 
naies, le Couvent de la Thieuloyr, les Chariottes, les 
Louez-Dieu, la Madeleine, l'Abbaye de Saint-Vaast, les 
Évéques d'Arras, le Music, la Bibliothèque, les Archives 
du Pas-de-Calais, le Conseil provincial d'Artois, l’Élection 
provinciale, la Maréchaussée, Toutes les paroisses d'Arras, 
le Mont-de-Piélé, le Séminaire, le Couvent de la Pair, 
l'Institution de M. Halluin, les Sourds-Muets, la Muiscn- 
Rouge, la Suinte-Chandelle, ? Hütel-le-Ville, le Beffroi, les 
Éylises, la Préfecture, l'Abbaye d'Arrouaise, les Arbalétriers, 
les Casernes, les Ré‘ollets, les Communautés de Sainte- 


— 303 — 


Agnès et de Sainte-Claire, l'Hôpital Saint-Jacques, l'Hôpital 
Saint-Jean, les Ursulines, les Augustines, les Sœurs de 
charilé, le Vivier, les Enceintes de la ville d'Arras. Outre 
ces notices, remplies de faits et de documents avec 
sources indiquées, il y a uue foule de notes sur les 
familles, sur les maisons, sur des établissements moins 
importants. 

On voit, par cette analyse, combien il y à à puiser 
et à apprendre dans les ouvrages du comte d'Héricourt, 
et combien il serait à désirer qu'on eût, dans un ordre 
méthodique et facile à suivre, tous ces documents pré- 
cieux, fruit d'une vie de recherches continuclles. Les 
plaquettes et tirés à part des diverses collections, par 
exemple,ont souvent pour objet des hommes de l’Artois. 
Cest Jehan Molin:!1, poète et hislorien, c'est quelque 
livre rare, quelque document introuvable, ce sont des 
lettres inédites, toujours des choses positives et uti- 
les, quil serait facheux de laisser retomber dans 
l'oubli. 

Cependant l’Acailémic d'Arras avait donné, en 1860, 
au comte d'Héricourt, la plus grande marque possible 
de confiance en le nommant son secrétare-perpétuel. I] 
justilia ce titre comme il l'avait déjà d'avance justifié 
par ses travaux personnels ct surtout par son talent de 
susciter des travailleurs et d'entretenir le feu sacré. Il 
avait publié des notices sur Quénes de Béthune et sur le 
Baron de Stassurt, ct continué ses recherches sur les 
livres imprimés à Arras : il publia encore une disserta- 
tion sur Baudouin-de-fer. Mais son influence sur la 
Société ne se Lorna point à ces œuvres; elle s'exerea 
dans un sens plus large qui mit l’Académie d'Arras en 


— 304 — 


relalions habituelles et persévéran'es avec la plupart des 
autres Sociétes. 

C'est alors qu'il conçut l'idée et l: plan d'un Annuaire 
des Sooictés savantes et qu'il se mit à l'œuvre avec cette 
résolution ct cet entrain bien connus de ses amis. Il avait 
presque cessé d'habiter l'Artois, et Paris était dovenu 
sa demeure ordinaire. Il publia, en 1863 el 186. 
deux volumes in-8, ensemble de 1012 pages, sous 
le titre : Annuaire des Sociétés sivantes de lu france 
et de l'étranger. I v faut connaître avec les details 
suffisants toutes les Sociétés de France, de Belsique, de 
Hollande, d'Angleterre, d'Ecosse, d frlande, d'Allemagne 
et de s?3 divers Etats, de Honzrie, des Principrutés 
danubiennes, de Russie, des Etats d'a Nord, d'Talie et 
d'Espagne, de Grèce, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique et 
mème d'Australie. Gest un rép':loir: unique, d'une 
ulilité considérable, où sans doût il se rencontre des 
défauts inséparables d'une œuv:* semblable. mais 
commode au suprême degré. 

En 1866 il en publia un second, en un seul volume 
de 1035 pages, plus complet encore que le premier et 
rempli de documents dont la réunion a nécessité un 
travail énorme, une correspondan:s écrasante, même 
avec l'intolligent et acuif secrétaire qu'il avait associé à 
cette œuvre. 

Non content de ces publications qui auraient suffi à 
bien d'autres, il fit paraitre en celte mème année 1866, 
une Revue mensuelle des instituliuns scientifiques. litti- 
raires, artistiques et agricoles de la France e! do l'étrunyer, 
intitulée L'Analyse. On + trouve un: sèrie dà documents 
curieux et bien ehoisis, ds articles de Dibliosranhie 


— 305 — 


souvent signés E. G., nels et analytiques, faisant con- 
naître l'ouvrase dont on rend compte. C'est encore un 
recueil utile, aujourd'hui représenté, dans un sens plus 
complet encore, par le Polybiblion ou Revue bibliogra- 
phique universelle. L'analyse n’a pas été continuée par 
M. d'Héricourt, parce que sa santé, ébranléce depuis 
longtemps, avait subi des altérations tellement inquié- 
lantes, que le séjour fortfiant et calme des montagnes 
lui avait été conseillé. C'est ainsi que nous le retrouvons 
en Savoie, non pas inactif, chose impossible, mais 
s occupant d'études moins accablanteset se bornant à ces 
intéressantes brochures ct notices locales, comme aussi 
à une fête scientifique parfaitement couronnée de succès, 
dans le genre de nos assises scientiques d'Arras indiquées 
plus haut, souvenir de notre beau Congrès. 

Avec un écrivain aussi fécond que M. d'Héricourt, on 
n'est jamais certain de n'avoir rien omis. C'est ainsi que 
nous n avons point parlé de ses Rapports sur les travaux 
et publications des savants de province, qu'il fit paraître 
presque chaque année dans les Mémoires et Recueils de 
M. de Caumont, et dont les plus importants sont ceux de 
1853, 82 pages, et de 1860, 120 pages. À chaque instant 
d'ailleurs il est parlé de M. d'Héricourt dans les travaux 
de M. de Caumont, avec qui il eut des relations cons- 
tantes et dont il aimait à se dire un des lieutenants. 

C'est à dessein que nous avons omis de donner la liste 
complète et méthodique de ses publications locales, bien 
que nous les avons indiquées presque toutes, parce que 
nous nous proposons de donner cette liste plus tard, 
autant que cela sera possible, car comment retrouver 
tous ses mille articles dans un nombre considérable de 

20 


— 306 — 


recueils et même de journaux ? Disons toutefois que la 
brochure Carency et ses seigneurs, aujourd'hui introu- 
vable, forme un volume de 152 pages imprimé à Saint- 
Pol, comme beaucoup de ses autres œuvres, en 1849. 
Citons encore l'Hôtel d'Artois à Paris, publié dans Ja Sta- 
tistique du Pas-de-Caluis ; la Vie de saint Vaast, in-12 : 
l'édition de l'Ambassade de Jean Sarrazin: les douze Verts 
de noblesse; Ablain-Saint-Nazaire; une excellente Ao- 
tice nécrologique sur M. le docteur Danvin, Arras, 1871, 
etc., etc., etc. 

Homme de foi sincère il prit part à beaucoup d'œuvres 
de religion et même de piété. C'est ainsi qu'il mérita de 
recevoir de Mgr Parisis les fonctions de secrétaire 
de la commission de rédaction du nouveau Propre 
des saints du diocèse d'Arras. Tous les procès-verbaux 
sont rédigés par lui avec soin et avec érudition, et il a 
laissé en manuscrit plusieurs études hagiographiques. Il 
avait commencé une histoire ecclésiastique du diocése 
d'Arras et m'avait honoré en m'associant à ce travail. 
Déjà une partie notable était faite et même composée, 
mais des difficultés survenues entre l'éditeur et nous 
firent ajourner cette utile publication. Le comte d'Héri- 
court a laissé bien d'autres travaux ébauchés et plusieurs 
achevés, et parmi ces travaux on en trouve plusieurs 
qui ont pour objet des vies de saints. 

Cependant la santé du comte d'Héricourt était loin de 
s'améliorer. Îl revint habiter Souchez, et pendant quelque 
temps ses amis se firent illusion sur sa position et espé- 
rèrent le conserver, Mais bientôt cette illusion ne fut 
plus possible. 

Lui-même accepta avec résignation et grandeur d’âme 


— 307 — 


l'annonce de sa fin prochaine. Il en parlait tout le pre- 
mier à sa famille et à quelques amis fidèles qui allaient 
le consoler et le fortifier. Il reçut avec piété et dans les 
conditions les meilleures, car il eut sa connaissance 
jusqu’à la fin, les sacrements de la sainte Église, et il 
s’éteignit doucement, au milieu de sa famille, le 21 jan- 
vier 1871, mais privé de la présence de son fils enfermé 
dans Paris assiégé, et de sa fille ainée, alors novice et 


depuis religicuse professe au couvent de Saint-Joseph à 
Chambéry. 


Une assistance, considérable pour les circonstances, 
puisque Arras était alors entouré par les Allemands, se 
trouva à ses funérailles, bien tristes, il nous en souvient, 
et par les douleurs d'une telle perte, et par les douleurs 
de notre pauvre patrie ! On a lu plus haut les discours 
qui furent prononcés sur sa tombe. 

En 1860 le comte d'Héricourt avait recu la décoration 
mexicaine de N. D. de la Guadalupa, peu de temps avant 
sa mort les palmes d'oflicier d'Académie, et en diverses 
circonstances plusieurs médailles constatant son dévoue- 
ment, notamment à l’époque du choléra. À ses funé- 
railles, célébrées le 24 janvier 1871, au milieu de l’inva- 
sion, l'Académie d'Arras, la Commission des monuments 
et la Société d'agriculture avaient envoyé des repré- 
sentants. e 


Nultis ille bonis flebilis occidit: 
Nulli flebilior..…. quàam mihi. 


ETAT 
des 
MEMBRES TITULAIRES DE L'ACANÉMIE D'ARRAS 


AU 1° JANVIER :871. 


N. B.—Arras étant à ce moment sans communications possibles avec 
le reste de la France, les noms de MM. les Membres honoraires et corres- 
pondants n'ont pu être contrôlés. 


Président : M. LECESNE %, ancien adjoint au 
maire d'Arras. 

Chancelier : M. Proyarr, doven du chanitre. 

Vice-chancelier : M. Caro, bibliothécaire de la ville. 

Secrétaire-général : M. VAx Drivaz %, chanoine titu- 
laire. 

Secrétaire-adjoint : M. N... 

Archiviste : M. Gonix, archiviste du dépar- 
tement. 

Bibliothécaire : M. Paris, avocat, docteur en droit. 


LISTE DES MEMBRES PAR ORDRE D'ANCIENNETE : 


MM. 1. BRÉGEAUT, professeur à l'école de médecine 
(1830). 

2. CoziN (Maurice), O. %, ancien maire d'Arras 
(1831. 


MM. 3. 


&% 


— 309 — 


WarTELLE LE ReTz %, membre:du Conseil gé- 
néral (1832. 


. Coin (Henri), juge suppléant au tribunal d'Arras 


(1840). 


. Gopi, archiviste du département (1844). 

. Caron, bibliothécaire de la ville (1848). 

. Pricnon, O. %, ancien maire d'Arras (18481. 
. ProYyaRT (l'abbé), doven du chapitre (1851). 


« 


. Lesroouoy, professeur à l'école de médecine 


(1851). 


. DE MALLORTIE %, principal du collège (1852). 
. LECESNE %, ancien adjoint au maire d'Arras 


(1853). 


. DE Lixas %, membre non résidant du Comité de 


l'Instruction publique (1853). 


. ROBITAILLE (l'abbé), chanoine titulaire (1855). 
. LAROCHE, ancien magistrat (1856). 
. DE SÈLE, rédacteur en chef du Courrier du Pas- 


de-Calais (1859). 


. VAN DrivaL (l'abbé) %, chanoine titulaire (1860). 
. SENS %, ancien député, membre du Conseil gé- 


néral (1860). 


. LE GENTIL %, juge au tribunal civil (1863). 
. PAGNouUL, professeur de physique au collége 


d'Arras (1864). 


. Paris, avocat, docteur en droit (1866). 
. BOULANGÉ % , ingénieur en chef des ponts et 


chaussées (1866). 


. GRANDGUILLAUME, 0. % (1868. 
. LENGLET, préfet du Pas-de-Calais (1868). 
. GARDIN %, président du tribunal civil (1868). 


— 310 — 


MM.25. PLanNQcE (l abbeë\, chanoine titulaire (1868). 
26. 

27. 

28. 

29. 
80. 


22227 


TABLE DES MATIÈRES. 


I 


Lectures faites dans les séances hebdomadaires. 


La Sainte-Chandelle d'Arras, 1791-1804, 
par M. Louis Watclet 

Notice sur les tableaux des Eclises d'Arras, 
par M. C. Le Genti. 

Le tombeau de Robert dAcos cl de 
Jeanne de Durazzo, par M. Ch. de Linas. 

Communicalion relative aux Nodules phos- 
phatés du Pas-de-Calais, par M. Pagnoul. 

Etude sur l'instruction primaire obligatoire, 
par M. l'abbé Robitaille 

Rapport sur un ouvrage de M. Dancoisie, 
par M. Boulangé Du 

Rapport sur diverses te décous cr- 
tes à Ervillers, par M. l'abbé Proyart. 

Le logement d'un Gouverneur d’Arras, par 
M. Lecesne . 


Il 


Pièces relatives au Coneours de 1870 et aux 


: de la Société. 


Extraits des procés-verbaux de l’Académie 


Pages. 


T1 à 34 

39 11 

78 83 

84 92 

92 113 

114 117 

. 118 195 

. 126 159 
Travaux 

163 à 165 


— 319 — 


Rapport sur le concours de Poésie, par ie Lg 

M. de Sède:. . . . . . . =. 165 à 177 
Concours d'histoire , esta til procès- 

VORDALS M MS M NN le 
Rapport sur les mémoires hors concours, 

par M. l'abbé Provart. . . . . . . . 178 190 
Concours des Beaux-Arts . . . . . 191 
Rapport sommaire sur les travaux de Fe 

née, et rapport à M. le préfet, par M. l'abbé 

Van Drival . . . . . . . . . . . 192 195 

IT 
Nécrologie et Biographie. 

Discours prononcé sur la tombe de | 

M. Ledieu, par l'abbé Proyart . . . . . 199 201 
Discours prononcé sur la tombe «le M. Raf 

foneau de Lisle, par M. Paris. . . . . 202 20: 
Discours prononcé sur la tombe de M. le 

comte d'Héricourt, par M. l'abbé Van Drival 205 207 
Notice biographique de M. le baron de 

Hautecloque, par M. de Sède . . . . . 209 275 
Notice biographique de M. le conile d'Héri- 

court, par M. l'abbé Van Drival. . . . . 276 307 
Etat des membres titulaires de l’Académie 

au 1‘ janvier 1871. . . . . . . . . 308 310 


Arras, Typ. de A. COURTIN. 


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